El Mouhoub Mouhoud: «L’Algérie ne permet pas à sa jeunesse de se projeter dans l’avenir»

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L’économiste El Mouhoub Mouhoud revient pour Mediapart sur les racines économiques et sociales de la révolte algérienne. Il dénonce la procrastination du régime Bouteflika qui n’a cessé d’ajourner les réformes structurelles, enfonçant le pays dans une impasse.

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Professeur d’économie, vice-président de l’université Paris-Dauphine, auteur de nombreux ouvrages, El Mouhoub Mouhoud remonte pour Mediapart aux origines de la révolte algérienne, qui s'enracinent dans une gestion économique catastrophique. Piégé dans une économie de rente, foyer de clientélisme, de corruption, de léthargie, le plus grand pays d’Afrique, quatrième producteur mondial de pétrole et de gaz, est condamné à sacrifier sa jeunesse, et à l'impasse s'il ne mène pas en profondeur des réformes structurelles et ne diversifie pas son économie. 

Malgré les centaines de milliers de personnes dans la rue, le pouvoir algérien ne renonce pas à un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Comment analysez-vous cet entêtement comme cette mobilisation historique ?

El Mouhoub Mouhoud : La déclaration de candidature à tout prix peut apparaître comme une provocation de plus qui peut inciter les foules pacifiques et constructives à la violence, et à en prendre prétexte pour siffler la fin du match. Mais ce qui est certain, c’est que nous sommes face à une mobilisation profonde. Ce n’est pas juste un épiphénomène lié à une colère d’un peuple contre la honte, l’arrogance, le mépris infligés par un régime politique lui imposant une cinquième fois un candidat invisible.

Il s’agit d’une réplique d’un mouvement long qui va durer dans un pays ayant connu plusieurs ruptures. Le « capital sécurité » acquis de la présidence Bouteflika et du retour à la paix civile (loi de concorde nationale), qui garantissait aux yeux des autorités la préférence de la société pour la stabilité plutôt que pour le changement à cause des violences des années 1990, s’est érodé. Les répliques des ruptures précédentes s’accumulent et s’amplifient dans cette nouvelle mobilisation.

Manifestation contre un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika à Paris. © Rachida El Azzouzi Manifestation contre un cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika à Paris. © Rachida El Azzouzi
C’est toute l’Algérie qui manifeste, même dans des villes où le trauma de la décennie noire est très fort, comme Blida. Au premier plan : cette jeunesse qui constitue la moitié de la population condamnée au chômage ou à l’exil. En quoi la gestion économique de ce pays constitue-t-elle l’une des bases profondes de ce soulèvement ?

L’Algérie, dont l’économie est celle d’un régime de croissance rentier, ne permet pas à sa jeunesse de se projeter dans l’avenir. La première problématique est l’aggravation de l’importance du secteur des hydrocarbures dans la production des richesses. Ce secteur, qui a connu un boom dans les années 2000, a permis d’acheter la paix sociale, de dépenser d’une manière discrétionnaire tous azimuts pour maintenir un équilibre social qui s’est rompu en 2013 avec le retournement du prix du pétrole.

Ce secteur alimente financièrement un deuxième secteur hypertrophié de l’économie, celui des importations et du négoce international qui ne produit pas de valeur ajoutée. Enfin, un troisième secteur se nourrit financièrement, en partie par l’intermédiaire des banques publiques, des deux premiers : le secteur des services, de la construction, des biens non échangeables en général, très imbriqué avec le large secteur informel. L’économie s’est même fortement désindustrialisée puisque l’industrie manufacturière ne représente plus que moins de 5 % du PIB.

El Mouhoub Mouhoud. © DR El Mouhoub Mouhoud. © DR
La population en âge de travailler qui participe au marché du travail est extrêmement restreinte. On a un taux de participation de 40 % qui est un des plus bas du monde et que l'Algérie partage avec les autres pays de la région du Moyen-Orient et du Maghreb. Ce taux de participation constitue un paradoxe inquiétant dans cette économie : l'État, du fait des ressources financières qui affluent vers lui, a pu investir massivement dans les universités et augmenter les dépenses d’éducation en pourcentage du PIB de manière tout à fait significative, mais la multiplication des universités et la massification des étudiants ont conduit ces derniers au déclassement local ou à l’expatriation forcée.

On a des élites à la dérive, éduquées mais ne pouvant s'insérer sur le marché du travail dans le présent comme à l'avenir. À cause de la violence des années 1990, elles attendaient que cela aille mieux mais aujourd’hui, elles ont perdu patience. Par ailleurs, les inégalités entre les régions se sont creusées avec des difficultés majeures par exemple dans des régions enclavées où les taux de chômage peuvent avoisiner les 60 %, 70 %.

Des centaines de milliers de jeunes sont assignés dans leur localité, dans les montagnes, les campagnes, ou les zones urbaines moins développées car ils ne peuvent aller travailler dans les villes où il peut y avoir de l’emploi, le coût du logement exorbitant, notamment à Alger, ne leur permettant pas d'y accéder.

Les transports étant déficients, les jeunes n’ont, pour survivre, comme seul choix un secteur informel qui ne cesse de se développer, ou l’émigration forcée. Cependant, les politiques étant devenues extrêmement restrictives en Europe, les possibilités d'émigrer sont très restreintes et le phénomène des harragas s’est accentué. De nombreuses familles n’ont aussi pour soupape de sécurité que le transfert d’argent de la diaspora, lequel est très important dans certaines régions et permet ainsi de maintenir un équilibre social.

On a coutume de dire en Algérie que tant que la manne pétrolière existe, la paix sociale est assurée. En ne diversifiant pas son économie, en ne développant pas le secteur privé, le pays s’est piégé dans l’économie de la rente des hydrocarbures ?

Comme dans de nombreux pays, à l’instar de l'Égypte par exemple, la relation entre les États et les entreprises est une relation perverse, fondée sur un rapport de vassalité. Le secteur privé existe bien mais les entreprises qui reçoivent des privilèges sont celles qui sont associées au pouvoir, entretenant avec lui des liens intrinsèques.

Les autres entreprises sont confrontées à un plafond de verre, elles ne peuvent se développer alors qu’elles sont souvent plus actives, plus dynamiques car elles ne participent pas à cette relation de vassalité. Mais les émigrés retraités qui transfèrent toute leur retraite vers l’Algérie vieillissent et sont moins nombreux, et cette soupape de sécurité fonctionne de moins en moins.

Aussi, le secteur privé formel ne représente que 10 %, 15 % du marché du travail, le reste allant à l’administration et au secteur informel. Car les entreprises privées sont inhibées. Certaines bénéficient de privilèges dans les domaines qui ne permettent pas la diversification, comme la construction, pendant que les entreprises dans des secteurs modernes, comme le numérique, l’informatique, dans lesquels la diaspora investit, sont contraintes dans leur possibilité de développement.

Cette désindustrialisation s’explique par les difficultés de passage du secteur public au privé dans les années 1980-90 encore marquées par une économie complètement administrée. Certaines entreprises privatisées sont restées en osmose avec l’État, tandis que d’autres sont restées embryonnaires. 

Cet effet de désindustrialisation s’est accru au lieu de s’estomper. L’agriculture est aussi devenue marginale. On a affaire à une économie avec des taux de croissance qui peuvent être très forts, autour de 5 %, 6 % (même si ces dernières années la croissance s'est située autour de 2 %, avec le retournement du prix du pétrole), qui ne profitent qu’à très peu d’acteurs. C’est là tout le drame dans cette absence de dynamique économique et de diversification.

L’héritage colonial a aussi pesé : avant la décolonisation, l’Algérie n’était pas une économie productive, mais un comptoir tourné vers les importations qui représentaient près des deux tiers du PIB. Soixante ans se sont écoulés et les importations continuent à représenter un tiers du PIB. Tout cela s’est aggravé dans les années 2000 avec la hausse des prix du pétrole.

En outre, au lieu de profiter de l’accalmie de la transition démographique et de la réduction du taux de natalité qui avait convergé vers 2,1 dans les années 2000, l’Algérie est aujourd’hui, avec l’Égypte et le Soudan, parmi les pays qui voient leur taux de fécondité grimper. Alors que les femmes sont les plus représentées parmi les plus qualifiées et diplômées, elles sont très peu présentes sur le marché du travail (taux de participation inférieur à 20 %).

Une fois diplômées, faute de travail, elles sont contraintes de retourner à la maison, d’où la remontée des taux de fécondité. Cela tient aussi à la diffusion des valeurs conservatrices et patriarcales après les années 1990 avec l'aide d’un système d'éducation qui, comme dans d’autres pays de la région, favorise ces valeurs au détriment de l’acquisition des armes de la critique et de la connaissance. Dans les années qui viennent, les tensions sur le marché du travail vont encore s’aggraver avec un afflux de jeunes. Plus que jamais, le système économique et institutionnel doit être réformé en profondeur.

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