En Saxe-Anhalt, les conservateurs face aux sirènes de l’extrême droite

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Les élections régionales de dimanche en Saxe-Anhalt sont le dernier test politique avant les législatives du 26 septembre. Sur place, le parti xénophobe AfD est au coude à coude avec les conservateurs. Une défaite de la CDU serait un désastre pour son nouveau chef et successeur désigné d’Angela Merkel à la chancellerie, Armin Laschet.

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Berlin (Allemagne).– C’est pour « sonner le tocsin » et « réveiller la majorité silencieuse du parti conservateur » que l’informaticien Markus Ditz a rejoint la fédération CDU du Land de Saxe-Anhalt, il y a moins d’un an.

« Je viens d’un milieu chrétien où la tolérance et les valeurs sociales comptent avant tout. Mais vu la situation qui règne dans ma région et mon parti face à l’extrême droite, j’ai peur que les digues ne lâchent. J’ai voulu m’engager », explique-t-il.

 © Mediapart via Wikimedia Commons / David Liuzzo / CC BY-SA 2.0 de © Mediapart via Wikimedia Commons / David Liuzzo / CC BY-SA 2.0 de
Région minière et agricole, la Saxe-Anhalt est le plus pauvre des cinq Länder issus de l’ex-RDA et l’un des plus affectés par l’exode de ses habitants depuis la réunification. Sa population de 2 millions d’habitants affiche ainsi la moyenne d’âge la plus élevée d’Allemagne (47,9 ans).

Toutes ces caractéristiques en ont fait un terrain fertile pour le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD), qui n’a eu de cesse de jouer sur la peur du déclassement social et des migrants, puis sur l’abandon du charbon.

C’est sur cette base que l’AfD a raflé 24,3 % des suffrages dès sa première participation électorale, en 2016. Un vrai tremblement de terre. En fait, les conservateurs (29,8 %) n’ont pu se maintenir à la tête de la région qu’en bâtissant une coalition « républicaine » composée des sociaux-démocrates (10,6 %) et des Verts (5,2 %).

Aujourd’hui, les sondages montrent que la reconduction de cette alliance ne va pas de soi : « La coalition a fait son travail sans commettre de grosses erreurs. Mais entre les partenaires, il y a eu beaucoup d’accrochages et les électeurs n’aiment pas cela », commente Markus Ditz.

Il n’est pas impensable que l’AfD supplante la CDU lors des élections régionales prévues dimanche 6 juin, ou au moins qu’elle se retrouve dans une position de force suffisante pour obliger les conservateurs à collaborer avec elle.

« C’est pour cela que nous avons voulu agir en amont. Nous avons envoyé une lettre ouverte à nos dirigeants et candidats, pour demander qu’ils s’engagent publiquement à ne pas collaborer avec l’AfD après les élections », poursuit Markus Ditz qui a, avec une quarantaine de militants, co-lancé la « plateforme des chrétiens-démocrates engagés pour une nouvelle CDU en Saxe-Anhalt », idéologiquement proche de la ligne portée par la future ex-chancelière Angela Merkel.

Ce dernier, qui vit à Halle, là où, en 2019, l’attaque d’une synagogue par un militant identitaire s’est soldée par deux morts, est néanmoins peu optimiste : « Nous avons eu beaucoup de retours de la base. Mais au niveau des dirigeants régionaux, seule la ministre régionale de la justice Anne-Marie Keding nous a soutenus… avant de revenir sur son soutien », explique-t-il.

Pour le journaliste et auteur Michael Kraske, qui vient de publier un ouvrage sur la radicalisation de l’AfD, le « flirt » entre une partie des conservateurs locaux et l’AfD est un problème qui s’inscrit dans la durée : « Il y a depuis longtemps des forces importantes au sein de la CDU de l’Est, notamment en Saxe, en Thuringe et en Saxe-Anhalt, qui veulent une coopération avec l’AfD. L’argumentaire récurrent est que l’on ne peut pas ignorer les 25 % d’électeurs qui votent pour ce parti nationaliste et xénophobe. Selon les tenants de cette approche, le seul moyen de les récupérer, c’est d’écouter leurs positions et de travailler. Si l’AfD arrive en tête, cela pourrait donc vite déraper », estime-t-il.

En Saxe-Anhalt, le « flirt » s’est beaucoup exprimé au Parlement régional. Par exemple quand, en 2017, une partie des députés conservateurs ont soutenu la motion de l’AfD qui a débouché sur la création d’une commission d’enquête sur l’extrémisme de gauche.

Ou, en 2020, quand la coalition au pouvoir à Magdebourg a failli éclater parce que la majorité des députés CDU ont voulu s’appuyer sur leurs collègues de l’AfD pour bloquer le projet du gouvernement régional de voter l’augmentation de la redevance télévisuelle mensuelle.

Pour éviter le désastre, le ministre-président Reiner Haseloff a fait retirer le texte in extremis. Il a aussi limogé le ministre régional de l’intérieur Holger Stahlknecht, l’un des instigateurs de l’opération et partisan affiché d’un gouvernement conservateur minoritaire, toléré par l’AfD. 

Des affiches de la campagne des élections régionales en Saxe-Anhalt. À gauche au premier plan, le chrétien-démocrate Reiner Haseloff, à la tête du Land depuis 2011. © Ronny Hartmann / AFP Des affiches de la campagne des élections régionales en Saxe-Anhalt. À gauche au premier plan, le chrétien-démocrate Reiner Haseloff, à la tête du Land depuis 2011. © Ronny Hartmann / AFP

La palme revient tout de même à la « feuille de route stratégique » rédigée en 2019 par Lars-Jörn Zimmer et Ulrich Thomas, membres de la direction régionale de la CDU. Les deux hommes y expliquaient que le grand parti conservateur n’avait pas suffisamment combattu « les courants multiculturels des partis de gauche ». Ils recommandaient aussi de relancer le parti en « réconciliant le national et le social »

Malgré leur démission de la direction régionale, ces deux hommes sont aujourd’hui vice-présidents du groupe parlementaire régional, et respectivement n° 3 et n° 4 de la liste électorale conservatrice.

Dimanche, les Verts devraient doubler leur petit score de 2016 et le parti libéral est bien parti pour retrouver sa place au Parlement. La perspective d’une nouvelle coalition « républicaine » autour des conservateurs reste possible quels que soit les résultats de l’AfD.

Mais, comme le montre la polémique nationale née des propos du responsable fédéral aux nouveaux Länder, Marco Wanderwitz, une telle option ne règle en rien le problème des conservateurs vis-à-vis de l’extrême droite.

Membre de la CDU saxonne et nommé par Merkel pour être le porte-voix officiel des Allemands de l’Est au sein du gouvernement, Marco Wanderwitz a choisi de dire le fond de sa pensée sur les nombreux électeurs de l’AfD à l’Est : « Nous avons affaire à des gens qui ont été socialisés par la dictature de telle manière que, même après trente ans, ils ne sont pas arrivés dans la démocratie », a-t-il déclaré au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, estimant que cet électorat serait difficilement récupérable.

Ces déclarations ont provoqué une levée de boucliers au sein de la CDU. Il est crucial de faire une « distinction claire » entre les extrémistes et la plus grande partie de la population, a répondu de manière justement pas très claire le ministre-président de Saxe, Michael Kretschmer, connu pour avoir été longtemps silencieux sur le fort développement de l’extrême droite dans sa région.

« Il ne faut pas stigmatiser tous les gens à l’Est. Mais la réalité que la CDU a du mal à nommer, c’est tout de même qu’un quart de l’électorat de l’Est vote pour une formation politique qui a en partie rejoint la sphère idéologique néonazie, et est de ce fait partiellement surveillée par les renseignements intérieurs. Il ne faut pas non plus oublier le problème longtemps ignoré du fascisme et du racisme en RDA, ou encore le fait que les dirigeants de l’Est ont souvent compensé la déprime économique et sociale avec un “patriotisme local” qui n’a pas amélioré les choses », rappelle Michael Kraske.

Dans les rangs conservateurs, cette difficulté de nommer l’ennemi venu de l’extrême droite se retrouve au niveau national, comme le montre l’attitude d’Armin Laschet – qui a remporté l’investiture à la succession d’Angela Merkel face au courant ultra-conservateur de son parti, la « WerteUnion » Union de valeurs »).

Cette dernière fédère depuis 2015 les plus réactionnaires des militants CDU, comme par exemple son nouveau président, l’économiste Max Otte, membre de la CDU mais aussi ex-président d’une fondation politique proche de l’AfD, ou encore Klaus Dageförde, le vice-président, entré en 2004 dans la CDU après avoir été un activiste néonazi connu des services de police.

La WerteUnion, qui déteste profondément tout ce pourquoi Angela Merkel s’est battue, rêve de peser sur l’orientation du parti, un peu comme ce fut le cas avec le mouvement « Tea Party » aux États-Unis, qui a participé à porter Donald Trump à la présidence du pays en 2016.

Il est donc clair qu’une réussite de l’AfD en Saxe-Anhalt conduirait non seulement à affaiblir le patron pro-Merkel de la CDU, mais aussi à revigorer ce courant ultra-conservateur partisan d’une tolérance certaine avec l’extrême droite.

Mais, pour l’instant, Armin Laschet préfère ignorer le danger. Ce mouvement « minuscule » est très « surévalué », a-t-il expliqué jeudi, garantissant même que « c’est un phénomène qui n’a aucune incidence sur le cours de la CDU ».

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