Amérique Latine

Au Nicaragua, Daniel Ortega prêt à tout pour garder le pouvoir

À l’approche du scrutin présidentiel, le 7 novembre, le président nicaraguayen, qui brigue un quatrième mandat, accentue la répression de l’opposition. Trente-deux personnes croupissent en prison. Parmi elles, sept candidat·e·s à l’élection.

Yasmine Sellami

4 octobre 2021 à 07h48

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Au Nicaragua, à la veille de l’élection présidentielle prévue le 7 novembre, la répression de l’opposition est de plus en plus forte, à tel point que les observatrices et observateurs dénoncent une « spirale répressive ».

Emprisonnement, exil forcé, organisations non gouvernementales interdites d’exercer, bâillonnement de la presse... « On atteint la dernière étape d’un basculement complet vers un régime dictatorial », dit Jimena Reyes, directrice « Amériques » à la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH).

Dans ce petit pays d’Amérique latine situé entre le Honduras et le Costa Rica, Daniel Ortega, le président sortant âgé de 75 ans, brigue un quatrième mandat consécutif. À ses côtés, son épouse et vice-présidente depuis 2016, Rosario Murillo, 70 ans. La candidature de l’ancien guérilléro sandiniste, qui a combattu la dictature des Somoza, a été approuvée à l’unanimité par le parti au pouvoir, le Front sandiniste de libération nationale (FSLN).

Le président nicaraguayen Daniel Ortega avec sa femme et vice-présidente, Rosario Murillo, à Managua, le 29 août 2018. © Photo Inti Ocon / AFP

« C’est la huitième fois qu’il se présente à la présidentielle au nom du FSLN, souligne Bernard Duterme, sociologue spécialiste de l’Amérique latine et directeur du Cetri, centre tricontinental d’étude, de publication et de formation sur les rapports Nord-Sud, basé en Belgique. Ortega est attaché au pouvoir. Et comme lors des dernières élections, il a décidé de ne reculer devant aucun moyen, légal ou illégal, pour y rester. Il va même au-delà de ce qui lui est nécessaire pour s’assurer la victoire en novembre. »

Trente-deux opposants en prison

Pour rester aux commandes, le couple Ortega-Murillo semble effectivement prêt à tout. Depuis mai dernier, les arrestations se succèdent et élèvent à trente-deux le nombre d’opposantes et opposants derrière les barreaux, dont sept candidats potentiels à la présidentielle.

Cristiana Chamorro a été la première cible. Quelques heures seulement après l’annonce de sa candidature, dans la nuit du mardi 1er juin, celle à qui les sondages nicaraguayens accordaient environ 20 % des intentions de vote, a été déclarée inapte à se présenter à l’élection, et assignée à résidence. La décision est tombée via un simple communiqué du ministère public.

La fille de l’ancienne présidente, Violeta Barrios de Chamorro, qui a triomphé devant Daniel Ortega en 1990, et de Pedro Joaquín Chamorro Cardenal, héros de la lutte contre la dictature des Somoza, est accusée de blanchiment d’argent. Le ministère public estime qu’elle « ne jouit plus pleinement de ses droits civiques et politiques car elle est impliquée dans une procédure pénale ».

Un temps pressenti, son frère Pedro Joaquín Chamorro Barrios a également été arrêté en juin, tandis que son autre frère, Carlos Fernando Chamorro Barrios, le directeur du site d’information El Confidencial et du programme télévisé « Esta Semana », était poussé à l’exil. 

L’arme juridique comme outil répressif

Pour justifier les arrestations, le gouvernement de Daniel Ortega cite des violations présumées d’un texte adopté en décembre 2020. La « loi pour la défense des droits du peuple à l’indépendance, la souveraineté et l’autodétermination pour la paix » empêche toute personne que le régime considère comme « traître à la patrie » de se présenter à un scrutin. Notamment celles et ceux qui « exigent, soutiennent et se félicitent de l’imposition de sanctions contre l’État du Nicaragua ».

Le texte exclut aussi celles et ceux qui « mènent ou financent un coup d’État, […] incitent à l’ingérence étrangère dans les affaires internes, demandent des interventions militaires » ou encore « proposent et organisent des blocus économiques ».

« C’est une loi très large, très floue, dont la libre interprétation permet au régime d’accuser n’importe qui de trahison, et donc d’écarter l’opposition », analyse Jimena Reyes de la FIDH, qui dénonce également des conditions d’emprisonnement « très dures et inhumaines »« Les détenues subissent des tortures physiques et psychologiques. Par exemple, on leur laisse la lumière allumée jour et nuit pour leur faire perdre la notion du temps. »

Un mode opératoire semble se répéter. Le gouvernement arrête les opposants, puis il demande une prolongation de leur détention pour « enquêter ». Une réforme du Code de procédure pénale en janvier dernier a permis de rallonger la période durant laquelle les citoyennes et citoyens peuvent être emprisonnés sans être inculpés de 48 heures à 90 jours.

Statut légal annulé pour le principal parti d’opposition

Un rapport intitulé « Nicaragua, une crise des droits humains non résolue », publié en juillet 2021 par l’institut Race and Equality, revient sur les arrestations qui ont lieu depuis 2018. Il souligne leur caractère arbitraire et le manque d’indépendance judiciaire dans le pays.

« Les prisonniers politiques […] ont subi des violations de la procédure régulière, des garanties judiciaires et des droits humains fondamentaux tout au long de leurs procès. Ces violations comprenaient des procès non publics, le harcèlement de leurs avocats de la défense, l’utilisation de faux témoins et victimes par les procureurs, et le recours excessif et généralisé à la détention provisoire », peut-on y lire.

Les Nicaraguayens savent que ces élections sont une mascarade, mais ils ne peuvent pas protester contre, le coût d’un soulèvement serait énorme.

Gilles Bataillon, sociologue spécialiste de l’Amérique latine

Le régime de Daniel Ortega ne s’arrête pas aux emprisonnements. « Il fait en sorte de réduire au silence toute forme d’opposition. Par exemple, le seul parti politique crédible qui aurait pu se présenter face à lui a vu son statut légal annulé », déplore Bernard Duterme.

Le Conseil suprême électoral (CSE) a en effet annulé, début août, le statut légal de l’unique parti d’opposition, Citoyens pour la liberté (CxL), à droite de l’échiquier politique. La décision du CSE s’est appuyée sur une plainte déposée par le Parti libéral constitutionnaliste (PLC) contre le parti CxL. « C’est un prétendu parti d’opposition qui a servi d’argument au régime pour éliminer un autre parti d’opposition », dit le directeur du Cetri.

Le PLC a pointé le fait que la présidente du parti CxL, Carmella Rogers Amburn, dispose de la double nationalité, américaine et nicaraguayenne. Une « violation notoire de la loi » qui entraîné la nullité du parti…

Une population terrorisée

L’éviction de ce parti et l’emprisonnement des sept candidats potentiels à la présidentielle de novembre annoncent une élection sans réel adversaire pour Daniel Ortega. De quoi questionner la crédibilité de ce scrutin. « Les Nicaraguayens savent que ces élections sont une mascarade, mais ils ne peuvent pas protester, le coût d’un soulèvement serait énorme », observe Gilles Bataillon, le directeur d’études à l’EHESS.

Lors des révoltes de 2018, plus de trois cents citoyennes et citoyens ont été assassinés. « Et aujourd’hui, poursuit M. Bataillon, le régime continue de terroriser la population, jusque dans les zones rurales. Ortega a peur d’un soulèvement parce qu’il y a toujours des armes qui n’ont jamais été rendues. Alors, dans ces endroits, des massacres sont filmés et postés sur les réseaux sociaux pour faire peur. »

« Les milices armées déployées en 2018 continuent de surveiller les Nicaraguayens, ils peignent les maisons de ceux qu’ils identifient comme étant des opposants pour les humilier et les intimider », ajoute Jimena Reyes.

Malgré les quelques réactions de la communauté internationale contre la politique menée par Daniel Ortega, le candidat à sa propre succession refuse de faire machine arrière. « Son projet est de refonder un régime totalitaire, non pas sur le pouvoir d’un seul homme, mais de toute une famille. Avec sa femme comme vice-présidente et probablement un de ses enfants comme successeur », analyse Gilles Bataillon.

Après les critiques de plusieurs pays et de l’ONU, l’ancien guérilléro a rapatrié ses ambassadeurs du Mexique, de la Colombie, du Costa Rica et d’Argentine. Il a qualifié les opposants détenus pour trahison présumée contre le pays de « terroristes », et les évêques et prêtres nicaraguayens critiques envers le gouvernement de « démons en soutane » et « satanistes ». Selon le président, face à ses adversaires, « justice est faite, c’est tout, justice est faite contre les terroristes ».

Yasmine Sellami


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