La pêche, pomme de discorde symptomatique franco-britannique

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Au large de Jersey, une querelle oppose Paris et Londres sur l'interprétation de l’accord post-Brexit quant aux zones de pêche dans les eaux anglaises. Voilà une guéguerre révélatrice de ce qui s’effondre de part et d’autre de la Manche.

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Trafalgar n’est jamais loin, Fachoda demeure dans bien des esprits et Jeanne d’Arc au bûcher hante la mémoire collective, de part et d’autre de la Manche, où l’Entente cordiale semble prête à voler en éclats sous les rodomontades d’Emmanuel Macron, qui se prend pour Napoléon, et de Boris Johnson, qui joue au Nelson quand il ne fait pas son Churchill.

Jeudi 6 mai, il y eut escalade. La cause ? Les modalités de la pêche dans les eaux britanniques imposées aux navires français à la suite du divorce de Londres d’avec l’UE. Le lieu ? Jersey, où une cinquantaine de bateaux bretons, normands ou picards ont entrepris une démonstration de force, mimant un blocus qu’a fait mine de desserrer Londres en dépêchant sur place deux bâtiments de guerre, ce qui a poussé Paris à réagir en y allant de deux patrouilleurs.

L’univers aquatique se prête mal aux images liées à la combustion vive, mais il y a quasiment le feu à la Manche.

© Twitter © La Plume Libre

Le talon d’Achille de l’accord sur le Brexit a toujours été la pêche. Les navires du continent réalisent 60 % de leurs prises dans les eaux britanniques. Or Londres entend que la maîtrise de son espace maritime symbolise sa souveraineté retrouvée. « Nous serons un État côtier indépendant avec un contrôle total de nos eaux, avec la part des prises britanniques dans nos eaux qui augmentera substantiellement d’environ la moitié aujourd’hui à un niveau plus proche des deux tiers dans cinq ans et demi », a déclaré Boris Johnson lors de sa conférence de presse saluant l’accord conclu in extremis avec Bruxelles, le 24 décembre 2020.

Dans les faits, l’Union européenne s’est engagée à transférer au Royaume-Uni 25 % de la valeur des produits pêchés dans les eaux britanniques par les flottes continentales, le temps d’une période de transition courant jusqu’en juin 2026. Pendant cinq ans et demi, les pêcheurs de l’UE doivent conserver, selon l’accord, l’accès garanti aux zones situées dans les eaux territoriales britanniques (6-12 milles marins au large des côtes), où ils se rendaient traditionnellement. Après juin 2026, un tel accès devra être renégocié annuellement.

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Problème d’un accord post-Brexit obtenu aux forceps : le détail des espèces et des zones concernées n’a pas été déterminé, si bien que Londres s’arroge le droit de poser ses conditions à l’attribution de permis aux équipages continentaux. Selon Paris, le Royaume-Uni a ainsi publié, vendredi 30 avril, une liste de 41 navires français, sur 344 demandes, autorisés à pêcher dans les eaux de Jersey. Cette liste s’accompagne de nouvelles exigences (sur les zones et le nombre de jours autorisés notamment) « qui n’ont pas été concertées, discutées ni notifiées avant » dans le cadre de l’accord, s’indignent les autorités françaises.

Paris fait valoir que toute nouvelle exigence doit être soumise à Bruxelles afin de trouver un compromis. Londres a beau jeu de répliquer avoir coupé le lien avec l’UE pour ne plus avoir à passer sous les fourches caudines de Bruxelles.

Les Britanniques, passés maîtres, depuis Waterloo et le Congrès de Vienne (1815), dans l’art de diviser pour régner sur le Vieux Continent, ont ciblé la pêche dès le début des négociations sur leur retrait de l’UE. Le poids économique est marginal (650 millions d’euros par an de prises européennes dans les eaux britanniques), les pays concernés minoritaires (La Belgique, l'Irlande, la France, le Danemark et les Pays-Bas). Bruxelles tordrait donc le bras à ces cinq nations, estimait Londres, pour obtenir un accord selon le vœu de Berlin, l’unique puissance désormais prépondérante.

Ce fut un échec relatif, même si l’Europe a lâché du lest en décembre dernier. Quatre mois plus tard, l’Union est-elle prête à se battre, à l’unisson, pour quelques centaines de rafiots français ? Emmanuel Macron, par-delà l’esbroufe et les incantations, ne va-t-il pas être obligé de manger son bicorne ? La crise dont Jersey s’avère l’épicentre paraît devoir servir de test de collision (crash test).

Toutes les régressions et les crispations nationalistes semblent s’être donné rendez-vous au large du Cotentin, où l’Hexagone, nargué par la perfide Albion, se sent chatouillé par l’irrédentisme : « Les îles de la Manche sont des morceaux de France tombés dans la mer et ramassés par l’Angleterre », écrivait Victor Hugo dans Les Travailleurs de la mer...

© Capture d'écran Twitter © Philippe Marlière

« Le nationalisme, c’est la guerre », lança, le souffle court, le président Mitterrand lors de son ultime prise de parole devant le Parlement européen, le 17 janvier 1995. Nous n’en sommes pas là, même si bien des défis symboliques se sont transformés en carnages avérés au cours de l’histoire européenne – où la belligérance franco-anglaise tint une place de choix.

En revanche, l’effet centrifuge induit par le Brexit sape le Royaume-Uni comme l’Union européenne, menacés de désintégration concomitante, corrélative et en miroir. L’Angleterre risque de se retrouver un jour réduite à elle-même si l’Irlande se réunifie, si l’Écosse fait sécession, voire si le pays de Galles prenait ses cliques et ses claques. Quant au Vieux Continent, même s’il n’est pas dans la situation de l’été 1914, il n’a cessé de prouver qu’il était capable de faire des étincelles meurtrières, au-dedans comme au-dehors.

D’où la niaiserie contreproductive de Paris, qui menace de priver Jersey d’électricité à la manière du butor Charles Pasqua se vantant de couper le courant et le gaz de l’Élysée, lors de la première cohabitation Chirac-Mitterrand de 1986. Les coups de menton, fanfaronnades et autres crâneries, en ce bicentenaire du trépas de Napoléon, font le jeu de Londres, en plein trip thalassocratique (« Rule, Britannia ! Britannia, rule the waves »).

Le « Daily Mail » de Londres publie une infographie sur les alimentations possibles de Jersey en électricité si la France venait à couper l'alimentation acturelle par câble sous-marin... (© capture d'écran Twitter) Le « Daily Mail » de Londres publie une infographie sur les alimentations possibles de Jersey en électricité si la France venait à couper l'alimentation acturelle par câble sous-marin... (© capture d'écran Twitter)
Le Sun et le Daily Mail s’en donnent déjà à tripes joie. La résistance s'organise. Les plans B sont échafaudés, la fibre patriotique ragaillardie, les haines séculaires revigorées, le jingoïsme tonifié : « Britons never, never, never shall be slaves. »

Si la situation ne dégénère pas, elle pourrait pourtant s’éterniser, comme lors de la « guerre de la morue » qui opposa, de 1958 à 1976, l’Islande au Royaume-Uni – ce dernier exigeant alors de pouvoir exercer son droit de pêche dans les eaux islandaises, campant donc dans la position qu’occupe l’Europe vis-à-vis de lui aujourd'hui...

Faire de la politique, c’est résoudre les conflits au lieu de les attiser. MM. Johnson et Macron, chacun avec son « Moi » dilaté, ne sont pas des foudres de sagesse. En l’absence programmée d’une femme d’État, Angela Merkel, capable de faire entendre raison aux petits êtres batailleurs, il ne reste plus qu’à s’en tenir à ce qu’édictait Albert Camus dans Le Premier Homme écrit plus considérable qu’un traité en forme de catalogue de chalutiers dans la Manche : « Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce que c’est un homme, ou sinon... »

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