Wall Street commence à bouder les armes à feu

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Les ventes d'armes ont connu une croissance exceptionnelle sous les présidences de Barack Obama, les acheteurs faisant le plein par crainte d'une interdiction. Cette fois, grâce aux garanties apportées par Donald Trump, la tuerie de Las Vegas n'a pas provoqué la même ruée vers les armureries américaines.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.– Les drapeaux étaient en berne lundi 2 octobre, tandis que Donald Trump, quelques heures après l’effarante tuerie de Las Vegas, montrait une inhabituelle piété en appelant ses concitoyens à prier pour les victimes. Wall Street, pour sa part, avait déjà rompu sans vergogne avec le deuil national, mais pas avec ses traditions : les cours des actions des fabricants d’armes ont grimpé dès l’ouverture des marchés.

L’action de American Outdoor Brands, maison mère de Smith & Wesson, a gagné plus de 3 % dès le lundi ; le même jour, le fabricant Ruger a vu sa valeur augmenter de 3,5 %, avant une nouvelle hausse de 2,1 % le lendemain. Une fois encore, la Bourse fourbissait ses calculs rodés : l’ampleur du massacre allait immanquablement relancer le débat sur le port d’armes aux États-Unis, et provoquer la panique de millions de propriétaires de flingues en tout genre. Ces derniers, craignant de prochaines restrictions, se rueraient bientôt dans les armureries pour faire le plein de fusils semi-automatiques semblables à ceux utilisés depuis les fenêtres du Mandalay Bay Hotel.  

C’est la règle. Après le massacre de Sandy Hook, en 2012 (l’assassinat de 26 personnes, dont 20 enfants de moins de huit ans, par un déséquilibré âgé de vingt ans), les ventes d’armes ont triplé, pour atteindre le record de 2 millions de revolvers et surtout de fusils semi-automatiques vendus par mois. Au lendemain de la tuerie de San Bernardino, en 2015, les armuriers ont écoulé plus d’un million d’armes, un volume mensuel doublé par rapport à l’ordinaire. Après Orlando, en juin 2016, les armureries ont été en rupture de stock pendant trois mois. Les acheteurs assuraient autant leur sécurité qu’ils se prémunissaient contre une éventuelle interdiction des gros calibres.

Las Vegas, le 3 octobre 2017. Une publicité pour un salon consacré aux armes voisine l'hôtel Mandalay Bay. © Reuters Las Vegas, le 3 octobre 2017. Une publicité pour un salon consacré aux armes voisine l'hôtel Mandalay Bay. © Reuters

Cette logique déjantée, source d’un jackpot commercial et de boursicotages frénétiques, a repris ses droits après Las Vegas. Mais surprise : les gains boursiers des 2 et 3 octobre se sont rétractés dans les jours suivants à une moyenne de 3,5 %, bien plus faible que celles qu’avait connues Wall Street après les tueries d’Orlando et de San Bernardino en 2016, une époque où les mêmes industriels avaient vu leurs cours grimper respectivement de 11 % et 6,5 %.

La raison en est simple : elle se nomme Donald Trump. Favorable jusqu'en 2011 au contrôle sur les ventes d’armes semi-automatiques, le candidat a viré de bord spectaculairement durant sa campagne en s’affichant ouvertement – cas unique dans l’histoire électorale – avec la toute-puissante National Rifle Association, le lobby associatif des détenteurs d'armes, avant de bénéficier du soutien acharné de l’organisation, qui a déboursé près de 34 millions de dollars en campagnes de publicité pour son élection.

Les appels à la prière lénifiants du président, son silence absolu sur l’arsenal dément accumulé par Stephen Paddock, le retraité tueur de Las Vegas, ont confirmé qu’il tenait promesse, et que l’horreur ne déboucherait sur aucune restriction au droit sacré au port d’arme. La peur des fanas du calibre était infondée, et n’exigeait pas cette fois une ruée vers les “gun stores”. 

Qui doute de l’axiome n’a qu’à en observer la preuve a contrario. Le tireur de Las Vegas a bricolé douze de ses fusils semi-automatiques pour leur permettre de tirer non plus coup par coup mais en rafale, grâce à un attirail disponible légalement sur Internet, une crosse coulissante nommé “bump stock”, qui permet d’obtenir une cadence de tir digne des armes de guerre pourtant prohibées depuis les années 1930 par les lois fédérales. Les amateurs n’ont pas attendu les appels des démocrates du Congrès et de deux républicains à l’interdiction de ces gadgets, dès le 2 octobre, pour se ruer sur les armureries. Le prix des “bump stocks” a déjà doublé.

Les “bump stocks”, produits par deux PME américaines, pourraient être les seuls sacrifiés en expiation du massacre de Las Vegas – la NRA elle-même s'est dite favorable à un durcissement de la législation. Mais le reste de l’industrie reconnaît que l’ère Trump n’est pas si bonne pour ses affaires. La certitude du maintien du statu quo en matière d’armes à feu n’incite pas les amateurs de flingues à en stocker dans l’urgence. Tant qu’à les rassurer un peu plus, le président a signé dès avril dernier une nouvelle loi proposée par la majorité républicaine, et dictée par la NRA, abolissant les restrictions à l’achat d’armes par les malades mentaux.

Si les chasseurs et les amateurs de tir sportif sont indifférents au contexte politique et au président en poste, les adeptes de l’autodéfense sont les plus sensibles à la menace d’une prohibition, en particulier les “super acheteurs”, les 3 % de la population adulte américaine qui détiennent à eux seuls près de 130 millions d’armes, soit environ la moitié des revolvers et fusils détenus par des particuliers aux États-Unis. Ces “super owners”, scrutés en 2016 par une étude conjointe de l’université Harvard et de la Northeastern University de Boston, détiennent entre 8 et 140 armes par personne. Ces 7,7 millions d’Américains possèdent chacun en moyenne 17 flingues.

D'où un réel paradoxe. En raison de l’urbanisation croissante de la société américaine, et du changement des mentalités, le nombre de foyers américains détenant une arme à feu est à son plus bas niveau depuis 40 ans, 36 % contre 51 % en 1978, selon une enquête de CBS datant de 2016. Mais les ventes d’armes, mesurées approximativement par les formulaires de contrôle remplis par les clients dans les armureries, n’ont cessé de croître depuis 2000, passant de 10 à 23 millions par an lors de l’année record de 2015. Ce surcroît de ventes est essentiellement dû aux “super owners”, un marché aussi politique qu’identitaire, hypersensible à l’actualité et à l’environnement politique du moment.

Si leurs emplettes stagnent depuis l'élection de leur allié Donald Trump – le nombre de formulaires a chuté de plus de 10 % entre novembre et mars –, elles avaient connu une hausse extraordinaire pendant les huit années de présidence Obama. Le point culminant de 2015 s'explique par la grande peur des porteurs d’armes au lendemain de l’attentat terroriste de San Bernardino. Le fait qu’un djihadiste ait pu profiter du laxisme américain en matière d’armes à feu pour assassiner 14 de ses collègues de travail et en blesser 22 autres, lors d’une fête d’entreprise, a pu leur faire craindre que l’opinion publique et les politiques n’y voient un argument suffisant pour enfin imposer la prohibition tant redoutée.

En 2016, les ventes se sont maintenues à ce niveau élevé en raison de la peur de la victoire d’Hillary Clinton aux présidentielles, une crainte amplifiée et exploitée par Donald Trump, qui à chaque meeting répétait que dès l’arrivée de la démocrate au pouvoir, les armes seraient saisies par la police fédérale.

Les investisseurs, mieux informés que le grand public sur l’équilibre des forces politiques au congrès, n’ont jamais cru au spectre d’une prohibition. Seul le niveau des ventes d’armes, produit de la paranoïa de l’Amérique blanche et rurale, déterminait leurs achats d’actions. La valeur boursière de Ruger a ainsi augmenté de 900 % pendant les deux mandatures de Barack Obama, et celle de Smith & Wesson a plus que quintuplé en huit ans.

Cette courbe morbide n’a connu qu’une exception, en 2012, après la mort des vingt enfants de l’école Sandy Hook de Newtown, dans le Connecticut. Pour la première fois, malgré la hausse vertigineuse des ventes d’armes au lendemain du drame, les cours des armuriers ont chuté brutalement. Wall Street, devant cette horreur inédite, prenait enfin en compte le moyen terme, et jugeait que ce massacre allait sonner le glas de la “gun culture” américaine. La suite a pu les rassurer. Le vote de la loi imposant des contrôles accrus sur les acheteurs d’armes semi-automatiques a échoué à cinq voix près. Cinq voix de sénateurs démocrates inquiets de subir les foudres de la NRA et de leurs électeurs ruraux.

Si Sandy Hook n’a pas pu changer la donne, comment les 59 morts et les 500 blessés de Las Vegas pourraient-ils ouvrir l’espoir d’un nouveau contrôle des armes à feu ? Alors que les salles de marché de Wall Street ne prennent en compte que les ventes et l’effet Trump, les conseils d’administration, eux, avouent parfois quelques états d'âme.

En 2012, après le massacre de Sandy Hook, le groupe d’investissement Cerberus, propriétaire de la firme Remington, fabricant du fusil semi-automatique Bushmaster utilisé par le tueur, avait tenté de vendre ses actifs dans l’armement, à l’instigation de l’un de ses investisseurs, un fonds de retraite des enseignants californiens horrifiés par la destination des bas de laine de ses cotisants. Faute d’acheteurs en raison du prix trop élevé, Cerberus a dû racheter les parts de ses partenaires réticents et consolider sa position dans Remington.

Nombre de fonds de pension américains se sont débarrassés de leurs placements dans des firmes d’armement, mais d’énormes managers de fonds privés et de fonds de retraite comme Fidelity ou Blackrock ont maintenu leurs investissements. Quant aux “bump stocks”, les appareillages utilisés par le tueur de Las Vegas pour rendre ses armes plus meurtrières encore, ils sont notamment distribués par la chaîne Cabela, propriété de Bass Pro Shops, qui a reçu une mise de fond de 2,4 milliards de dollars de Goldman Sachs. Les chargeurs à haute capacité ajoutés à ses fusils d’assaut sont fabriqués par la firme SureFire, dont la même banque est actionnaire.

Interrogée par les journalistes du site Axios, Goldman Sachs a répondu par un communiqué contrit : « Nous sommes horrifiés par ce qui s’est passé à Las Vegas. Nous avions investi il y a dix ans dans cette firme car elle fabrique des éclairages pour l’armée et la police. Contre notre avis, la firme s’est diversifiée dans d’autres activités. Bien que nous ayons quitté le conseil d’administration, nous n’avons pu nous défaire de nos parts. Et allons renoncer bientôt à cet investissement. » C’est toujours ça.

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