En Pologne, les pro-avortement obtiennent une victoire provisoire

Par Hélène Bienvenu

Depuis l’arrêt du Tribunal constitutionnel jugeant l’avortement inconstitutionnel en cas de malformation grave du fœtus ou de maladie incurable, des mouvements de protestation ont eu lieu dans toute la Pologne. L’arrêt a été suspendu mercredi 4 novembre.

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Działdowo (Pologne).– « Mon corps, c’est mon affaire », « La révolution est féminine » ou encore « La solidarité, c’est notre arme ». Ces slogans retentissent dans la nuit noire de Działdowo, une localité de 21 000 habitants à 140 km au nord de Varsovie.

Une trentaine de manifestantes et manifestants se sont donné rendez-vous, pour la sixième fois depuis le 22 octobre, sur un parking du centre-ville pour exprimer leur colère à la suite de l’arrêt du Tribunal constitutionnel polonais jugeant l’avortement inconstitutionnel en cas de malformation grave du fœtus ou de maladie incurable.

L’arrêt a été mis provisoirement sur la touche, accordant un mince répit aux ultra-conservateurs du PiS au pouvoir. Car, comme le rappelle le porte-parole du gouvernement Piotr Müller, la restriction du droit à l’avortement n’a toujours pas fait l’objet d’une publication dans le Journal officiel polonais, même si celle-ci devrait bien finir par être publiée. Il en va « de la nature des dispositions constitutionnelles », a-t-il souligné. Et c’est sans doute le Parlement dont la session a été suspendue jusqu’au 18 novembre qui devra s’y coller.

Manifestantes à Działdowo. © HB Manifestantes à Działdowo. © HB

Le projet de loi du président de la République, Andrzej Duda, devrait y figurer à l’ordre du jour. Celui-ci, jouant les conciliateurs, espère réintroduire l’avortement en cas de fœtus non viable, mais ne l’autoriserait pas pour les fœtus présentant une trisomie 21.

« Le gouvernement a été surpris par l’échelle de ces manifestations, il ne sait pas quoi faire. En théorie, il a obligation de publier l’arrêt mais il a déjà montré le peu de cas qu’il peut faire des normes démocratiques », analyse Agnieszka Kwiatkowska, sociologue et politique enseignant à l’université SWPS à Varsovie. « Le gouvernement pensait que le danger épidémiologique clouerait les gens chez eux mais on a assisté aux plus grandes manifestations depuis la chute du régime communiste », continue la spécialiste, et le tout alors que les rassemblements de plus de cinq personnes sont interdits.

Cela fait deux semaines en effet qu’il ne se passe pas un jour sans une manifestation en Pologne contre le jugement du Tribunal. Mercredi 28 octobre, jour décrété « grève nationale des femmes », les forces de l’ordre ont recensé 430 000 manifestants répartis sur 410 rassemblements différents.

Vendredi 30, les manifestants étaient 100 000, selon la mairie de Varsovie, à arpenter les rues de la capitale. Mais Varsovie est loin d’avoir le monopole de la mobilisation arborant les symboles de cette « grève nationale des femmes », mouvement citoyen né en 2016 en opposition à une première proposition de loi délégalisant l’avortement, réactivé en 2018 puis ces derniers jours.

Le mouvement est depuis devenu une fondation et fort du succès des toutes dernières mobilisations, il affiche désormais un programme politique qui va au-delà de la simple libéralisation du droit à l’avortement, demandant par exemple une séparation stricte de l’Église et de l’État ou une amélioration du système de santé. Et même si la fatigue s’est installée chez les manifestants très sollicités ces derniers jours, le ras-le-bol est intact, en région peut-être plus encore qu’ailleurs. 

Des régions en ébullition

« L’arrêt du Tribunal constitutionnel est tellement humiliant qu’on n’est pas près de l’oublier », témoigne Aleksandra Żmijewska, originaire de Działdowo et l’instigatrice des mobilisations récentes dans le centre-ville. « Avant le 22 octobre, je ne ressentais pas le besoin de déclamer mon opinion dans la rue, ici, c’est différent, ce n’est pas comme à Varsovie, les gens ne manifestent pas leur opinion de manière ouverte », témoigne cette étudiante de langue française de 24 ans à l’Université de Poznan, qui avait déjà manifesté par le passé mais jamais dans sa commune natale, « sauf que là, on ne peut pas continuer avec ce gouvernement qui ne respecte par les droits de l’Homme ».

La jeune femme d’une vingtaine d’années au carré court a mis sa timidité de côté pour entraîner dans son sillage, ce mercredi soir, une trentaine de personnes – majoritairement des jeunes de moins de 30 ans, beaucoup de femmes mais quelques hommes aussi. « La semaine dernière, on a réussi à bloquer la ville. Ça m’a vraiment surprise qu’il y ait autant de monde », reconnaît Aleksandra, haut-parleur à la main : « Cette génération n’est pas facile à faire taire, elle ne se contente pas des compromis. »

Les revendications sont nombreuses sur son cahier de doléances, mais l’étudiante pointe le manque d’honnêteté de l’équipe au pouvoir : « La propagande gouvernementale ne fait que fanfaronner les succès de la Pologne. Mais il faut le dire : le pays est entré en crise économique », s’offusque celle qui a dû rentrer chez ses parents pour économiser sur son loyer à l’heure des cours en ligne.

« Comment le gouvernement ose-t-il acheter des limousines alors que les Polonais meurent dans des ambulances ? », dénonce-t-elle, évoquant l’annonce d’un futur achat de 308 nouvelles voitures, SUV et fourgonnettes à destination des ministères et de l’administration polonaise.

Et à ceux qui la traitent de « radicale », elle rétorque que c’est le « résultat de cette société conservatrice et patriarcale qui empêche les Polonaises de s’apprécier à leur juste valeur ».

Le clocher de l’église sonne. Il est 18 heures, il est temps pour le cortège de se mettre en branle après une petite introduction sur le parking. Les participants sortent petit à petit de leur silence. « Que dites-vous si nous continuions à manifester jeudi, vendredi et jusqu’à ce que la restriction entre en vigueur ? », demande Aleksandra. « On est pour », répond la foule. « OK, alors profitons-en, on doit montrer que ce que le gouvernement fait ne nous plaît pas ! » Et Aleksandra d’enchaîner : « De nouvelles restrictions entrent en vigueur contre le coronavirus. Ne nous laissons pas dire que c’est de notre faute. Cette recrudescence des cas, on la doit au premier ministre qui a nié la pandémie, on la doit aux décisions insensées de ceux qui nous gouvernent qui nous ont poussé dans la rue », revendique l’organisatrice.

Enfin, Aleksandra fustige également le ministère de l’éducation qui, cette semaine, a menacé les professeurs de « conséquences en cas d’incitation à participer aux manifestations ».

Sondages unanimes et sécularisation accélérée

Les sondages sont unanimes, rappelle la sociologue Elżbieta Korolczuk, qui enseigne à la Södertörn University de Stockholm et à l’Université de Varsovie, « 60-70 % de la population est contre cette restriction à l’avortement : il ne s’agit pas que des libéraux qui ont eu accès à l’éducation supérieure ».

Mais la nouveauté, note-t-elle, c’est « la mobilisation des plus jeunes générations sur ces manifestations », alors qu’elles avaient déjà voté en masse pour la présidentielle de juin-juillet (avec un taux de participation record de 68 % au deuxième tour pour la tranche d’âge des 18-29 ans), remarque la spécialiste.

« Le pouvoir actuel n’a rien fait pour améliorer le sort des jeunes et ne leur a pas non plus donné d’espace », justifie-t-elle, à la différence des parents avec enfants qui touchent désormais 500 złotys par mois par enfant – la grande promesse et réalisation sociale du PiS depuis 2015 –, ou des retraités, dont la retraite a augmenté. « Au contraire, le ministre de l’éducation a fait part d’une volonté de contrôle encore plus grand sur l’éducation visant à faire émerger une nouvelle génération de Polonais catholiques. »

Pas sûr que la politique soit gagnante dans une Pologne en voie de sécularisation avancée. D’après le groupe de recherche américain PEW en 2018, la Pologne était le pays où le décrochage religieux des 18-39 ans vis-à-vis de leurs aînés était le plus flagrant parmi les 46 nations examinées. À Działdowo, jeudi, la foule scandait d’ailleurs : « On veut des docteurs, pas des missionnaires. »

Pas de mobilisation sans confiance
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