Zimbabwe: le «Crocodile» assoit son pouvoir, l’armée traque les opposants

Par

La victoire d’Emmerson Mnangagwa à la présidentielle confirme l’hégémonie du Zanu-PF, parti majoritaire depuis l’indépendance du Zimbabwe, mais révèle de possibles fractures au sein de l’exécutif.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Après une campagne électorale faite d’espoirs et de craintes mêlés, le Zimbabwe semble avoir définitivement renoué avec la peur. Emmerson Mnangagwa, dit « le Crocodile », qui assurait le poste de président depuis le renversement de Robert Mugabe en novembre 2017, avait promis de rompre avec les méthodes de l’autocrate : il a de fait permis des élections plus libres et indépendantes, mais n’a pas pu – ou voulu – éviter les violences postélectorales contre les opposants qui contestaient les résultats.

« De nombreux rapports crédibles font état d’une campagne systématique et généralisée des militaires pour arrêter arbitrairement, détenir, harceler et dans certains cas, attaquer les sympathisants (réels ou supposés) de l’opposition. Cela nous inquiète », confiait, lundi 6 août, le juriste Arnold Tsunga, vice-président de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et observateur du processus électoral pour le compte de la Commission internationale de juristes (CIJ). « Nous demandons que les soldats soient renvoyés dans leurs casernes et que la police fasse son travail », insistait-il. Une semaine plus tôt, pourtant, Arnold Tsunga se réjouissait depuis Mutare (la quatrième plus grande ville du pays) de la tenue des élections générales zimbabwéennes dans une atmosphère « très paisible », « sans armée visible et avec des policiers très professionnels et disciplinés ». Un vent de liberté inédit avait effectivement soufflé sur la campagne, dans un pays qui n’a jamais connu l’alternance politique, et le scrutin s’était déroulé sans heurts, le 30 juillet.

Le président zimbabwéen Emmerson Mnangagwa, en mars 2018. © Reuters Le président zimbabwéen Emmerson Mnangagwa, en mars 2018. © Reuters

Mais le pays a renoué avec la violence après l’annonce des résultats des élections, tous favorables au Zanu-PF, le parti qui domine la scène politique zimbabwéenne depuis l’indépendance du pays. Après la proclamation de sa victoire aux législatives (le parti a remporté plus des deux tiers des sièges à l’Assemblée), le 2 août, l’armée est intervenue pour disperser une manifestation de l’opposition dans la capitale, faisant six morts, selon le bilan de la police. Selon plusieurs médias (dont le Financial Times), une partie de ces soldats appartenaient à la garde présidentielle. Le même jour, une vingtaine de membres du principal parti d’opposition, le Mouvement pour le changement démocratique (MDC), étaient arrêtés lors d’une descente de police au siège de leur parti.

  • Six morts et plusieurs milliers d’opposants en fuite

L’annonce, le 3 août, de la victoire du candidat du Zanu-PF Emmerson Mnangagwa (avec 50,8 % des voix contre 44,3 % pour son principal opposant) a également donné lieu à des contestations, que l’appareil sécuritaire zimbabwéen, étroitement lié au parti majoritaire, a tôt fait de réprimer. Des unités de la police antiémeute ont tenté de disperser les journalistes venus assister à une conférence de presse du candidat défait du MDC, Nelson Chamisa, dans un hôtel du centre-ville de la capitale, Harare. Dans les jours qui ont suivi, des groupes d’hommes armés non identifiés se sont rendus aux domiciles de plusieurs responsables du parti d’opposition et les ont menacés et parfois frappés, ainsi que des membres de leur entourage, rapporte le Guardian. Selon un porte-parole du MDC, plusieurs milliers de militants auraient fui leur domicile, craignant d’être victimes de semblables violences.

Emmerson Mnangagwa, 75 ans, fut un compagnon de route de l’indépendantiste devenu président Robert Mugabe, avant de participer à sa chute. Réputé pour sa brutalité, « le Crocodile » est soupçonné d’avoir orchestré les violences postélectorales qui, en 2008, ont fait 180 morts. Lors de la campagne électorale, il a promis une nouvelle ère d’ouverture et de démocratie à son pays. En laissant s’instaurer un climat de violences et d’intimidations au lendemain du vote, Mnangagwa a donc renoué donc avec les vieilles habitudes de son parti. Mais plusieurs indices laissent augurer de changements de fond au sein du système politique zimbabwéen.

Les partisans de l’opposition sont descendus dans les rues de la capitale Harare pour dénoncer des fraudes lors du scrutin, le 1er août. © Reuters Les partisans de l’opposition sont descendus dans les rues de la capitale Harare pour dénoncer des fraudes lors du scrutin, le 1er août. © Reuters

  • Ordres et contre-ordres : une armée à plusieurs têtes ?

Le premier se résume en une question : qui contrôle les forces de l’ordre ? La réponse, évidente du temps de Robert Mugabe, ne l’est plus forcément aujourd’hui, au regard de la gestion par le pouvoir des contestations postélectorales. En plusieurs occasions, le président nouvellement élu a semblé se dissocier des actions des forces de sécurité ; et ces dernières ont paru elles-mêmes traversées d’ordres contraires.

Emmerson Mnangagwa a demandé une enquête indépendante sur les violences du 2 août (six morts). Interrogé sur le sujet, son ministre des affaires étrangères, Sibusiso Moyo (lui-même ancien officier), a assuré que cela ne signifiait pas une rupture au sein du gouvernement ; mais il n’a pas pu dire si Mnangagwa avait été averti du déploiement de sa garde présidentielle pour réprimer les manifestants. Autre flottement troublant à la tête de l’État : lorsque la police antiémeute a tenté de disperser les journalistes venus assister à la conférence de presse du candidat d’opposition, le 3 août, c’est le ministre de l’information, Simon Khaya Moyo, qui est venu intimer aux forces de l’ordre et à leur canon à eau de rebrousser chemin.

Les deux épisodes peuvent apparaître comme une manière, pour le président et son gouvernement, de se dissocier à peu de frais des exactions des militaires et policiers. Mais selon certains observateurs, ils peuvent également être le signe que le président n’est pas le seul maître à bord, et qu’il existe de réelles dissensions à la tête de l’État. « Je doute très fortement qu’Emmerson Mnangagwa, après avoir passé des mois à se construire une image d’homme du renouveau et de garant de la démocratie, ait pu ordonner ou même cautionner de telles pratiques. Ce serait incompréhensible de sa part », analyse Victor Magnani, chercheur au centre Afrique subsaharienne de l’IFRI. Depuis le renversement de Mugabe, son successeur cherche en effet à rassurer les investisseurs étrangers qu’il espère réussir à faire revenir à Harare pour ranimer une économie exsangue. Une stratégie qui suppose de ne pas se mettre à dos les observateurs de l’Union européenne et du Commonwealth, venus assister au scrutin et vérifier l’absence de fraude et de violences politiques.

« Pour moi, ces ordres et contre-ordres traduisent, si ce n’est une fracture, en tout cas des tensions assez nettes au sommet de l’État zimbabwéen », estime encore Victor Magnani. Des tensions qui opposeraient notamment le président et chef des armées Emmerson Mnangagwa à son propre vice-président, Constantino Chiwenga, ex-chef d’état-major de l’armée, auquel certains militaires auraient pu rester fidèles : « Il va falloir observer de très près, dans les semaines qui viennent, la relation entre Mnangagwa et Chiwenga. Ce dernier, qui était le maître d’œuvre du coup d’État contre Mugabe, est extrêmement puissant, influent, et semble avoir la capacité de donner des ordres aux militaires et policiers. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale