Birmanie : résister par l’éducation au massacre d’une génération

Des millions d’élèves sont privés d’école en Birmanie, plongée dans la guerre civile depuis le coup d’État et frappée par une féroce vague de Covid-19. Le gouvernement pro-démocratique en exil veut mettre en place un réseau d’éducation alternatif pour tous.

Laure Siegel et le collectif The Myanmar Project

7 août 2021 à 18h58

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Bangkok (Thaïlande).– « Je n’ai pas touché mon salaire depuis mars et j’ai été licencié fin mai parce que j’ai participé au mouvement de désobéissance civile (CDM) et soutenu les grévistes et pauvres de ma communauté. Maintenant, presque tous les jeunes ont abandonné leur éducation et essaient de faire tomber le régime de diverses manières », résume T. Z., professeur de mathématiques, six mois après le coup d’État perpétré par le général Min Aung Hlaing.

« Mon objectif est la victoire de la justice et de la vérité. Je veux que les personnes qui ont été arrêtées illégalement soient libérées. Je veux un gouvernement élu par le peuple et une réforme de notre système scolaire », renchérit H. H., professeure d’université en grève.  

22 février 2021. Aux premiers jours des protestations anti-coup d’État, des professeurs portant des chapeaux traditionnels manifestent devant le bureau de l'éducation du canton de Shwe Taung. © Collectif The Myanmar Project

De l’élan anti-colonial des années 1920 à l’actuel CDM en passant par les manifestations antijunte au début des années 1960,  le corps enseignant et les organisations étudiantes ont été en première ligne des mobilisations pro-démocratiques, mais aussi de la répression.

Le 7 juillet 1962, une centaine d’étudiants ont été massacrés par le régime de Ne Win dans les rues de Yangon. Dictateur responsable du dramatique sabotage du pays peu après sa sortie du giron de l’Empire britannique, Ne Win avait déjà tenté de contenir l’agitation des campus en ordonnant le déplacement des universités hors des centre-villes et la destruction à la dynamite du bâtiment de l’Union des étudiants.

En 1976, Salai Tin Maung Oo, leader étudiant issu de l’ethnie Chin, est monté sur l’échafaud de la prison d’Insein, à Yangon, en prononçant ces mots : « Vous pouvez tuer mon corps, mais vous ne tuerez pas mon rêve et ma vision. Je ne m’agenouillerai jamais devant vos bottes militaires ! » Près d’un demi-siècle plus tard, les digues de la terreur et la propagande se sont à nouveau effondrées sous la colère populaire. 

Ministre de la santé et de l’éducation du gouvernement d’union nationale (NUG) formé par des députés déchus de la Ligue nationale pour la démocratie (LND) et de partis ethniques minoritaires, Zoe Wai Soe estimait en juin que « 85 % des fonctionnaires tous secteurs confondus ne sont pas retournés à leurs postes. Dans l’éducation, nous estimons ce taux à 70 %. Une vingtaine d’enseignants ont été assassinés, des centaines ont été arrêtés ou sont recherchés. Un tiers des enseignants du pays et plus de la moitié des 35 000 professeurs d’université ont été suspendus, et 90 % des élèves ont boycotté les salles de classe. »

En outre, plus de 270 employés du ministère de l’éducation ont été inculpés ou condamnés en vertu d’un article du Code pénal qui criminalise « ceux qui provoquent ou ont l’intention de provoquer la peur, de diffuser de fausses nouvelles, d’agiter directement ou indirectement une infraction pénale contre un employé du gouvernement ». Professeurs, mais aussi journalistes, influenceurs, médecins, activistes et fonctionnaires sont visés par cette nouvelle disposition qui porte la peine maximale à trois ans de prison. 

Mi-avril 2021 à Yangon. Brandissant une banderole sur laquelle est écrit : «Protestation des étudiants universitaires», des étudiants défilent en soutien au GNU, le gouvernement parallèle opposé au coup d’État. © Collectif The Myanmar Project

Près de 2 000 personnes sont en fuite après la diffusion de mandats d’arrêt, le soir sur la télévision d’État, illustrés par leurs profils Facebook révélés à l’écran, dont le Dr Sai Khaing Myo. Avant sa nomination au poste de vice-ministre de l’éducation du NUG à la suite de son entrée dans la clandestinité, il était responsable du département des relations internationales de l’université des langues étrangères de Yangon.

« L’armée a pris le contrôle de tout le système. La junte ne pense pas que l’éducation soit importante et n’a aucune intention d’investir dans ce secteur, c’est simplement un outil pour se maintenir au pouvoir. Ils ont aussi transformé de nombreuses écoles et universités en bases militaires. Des soldats sont entrés dans les écoles en menaçant de mort les enseignants s’ils ne parvenaient pas à inscrire rapidement plus d’élèves pour la rentrée le 1er juin. Nous ne pouvons rien faire pour le moment pour les aider à assurer leur sécurité et nous leur demandons de rester forts », déplore le professeur.

Des dizaines de bombes ont explosé devant des établissements scolaires, dont certains ont été incendiés par l’armée dans les États Chin, Karen et dans la région de Sagaing. Des vidéos de soldats faisant une démonstration d’armes à feu à une classe de jeunes garçons ou harcelant des jeunes filles ont provoqué un vent de panique. Les générations précédentes se souviennent des dommages d’une éducation nationaliste, basée sur l’apprentissage par la répétition et une stricte discipline, symbolisée par la canne dans les mains du professeur.

Création d’une force de défense populaire

Personne n’a oublié que Ma Su Htet Wine a passé l’anniversaire de ses cinq ans derrière les barreaux, incarcérée et maltraitée pendant deux semaines avec sa sœur et sa mère pour forcer son père, un professeur activiste de la ville de Mogok, à se rendre aux autorités. Son sort insoutenable s’ajoute au millier d’enfants arrêtés, à la centaine assassinée et aux deux mineurs dans le couloir de la mort d’Insein, kidnappés dans des quartiers de Yangon soumis à la loi martiale pendant les manifestations de février.

Dans la région de Magway, K. raconte l’intensification des tensions à l’approche de la rentrée scolaire : « Le 26 mai, le message “Pas d’éducation militaire esclavagiste” a été trouvé sur le mur d’une école publique à Taw Seint. Dans la matinée, la police est venue interroger des personnes dans la rue ainsi que le chef du village nommé par les militaires. Ils sont partis sans avoir trouvé qui l’avait écrit. Mais plus tard, une soixantaine de policiers et soldats sont entrés dans Taw Seint, ont chassé des militants et ont tiré sur ceux qui s’enfuyaient. Le village est maintenant déserté. Cette nuit-là, une femme de 40 ans a été tuée d’un tir à la tête, deux personnes ont été blessées et sept autres ont été arrêtées. Contrairement à d’autres endroits de la région, les gens ici n’ont pas d’armes ni d’aide des guérillas pour les protéger. »

Début mai, le NUG a annoncé la création d’une force de défense populaire (PDF), préfigurant une armée fédérale qui réunirait les armées ethniques et des groupes de défense civile sous un commandement central, une rupture nette avec la non-violence prônée par la LND d’Aung San Suu Kyi depuis sa fondation. 

Conscients de leurs maigres chances lors d’une bataille ouverte face à l’expérience et l’équipement de la Tatmadaw, ces groupes se limitent à mener des raids express. Depuis avril, des centaines d’administrateurs nommés par les militaires ou suspectés d’être des informateurs ont été assassinés à travers le pays. En réponse à la campagne de terre brûlée de l’armée, des soldats, bâtiments ou véhicules militaires sont ciblés tous les jours par des embuscades et attaques à la bombe aux quatre coins du pays. Des milliers de jeunes sont partis s’entraîner au combat dans les zones contrôlées par les organisations armées ethniques les plus puissantes et opposées au coup d’État, telles que la Kachin Independence Army (KIA) à l’extrême nord et la Karen National Union (KNU) à l’est.

Après un assaut meurtrier dans sa région natale de Monywa, M. M. a abandonné sa caméra de journaliste et son tambour de syndicaliste. Dans un camp niché dans la forêt du Haut Sagaing, il a appris les bases d’arts martiaux et à manipuler des mines et armes à feu. « J’ai décidé de rejoindre la PDF quand j’ai vu des militaires assassiner cruellement des civils devant moi pendant les manifestations anti-coup d’Etat. Je pense que nous avons besoin du mouvement de désobéissance civile mais aussi de prendre les armes pour stopper les rouages du conseil militaire et que les deux doivent s’équilibrer », dit-il. 

Si H. H. s’est promise de ne pas retourner à son poste tant que la junte sera au pouvoir, elle est consciente du sacrifice que représentent six mois de grève : « Certains enseignants sont retournés dans leur salle de classe pendant une courte période à la rentrée car leur famille est dépendante de leur salaire. Le temps de la révolution est long et, pour les femmes, il est encore plus difficile de retrouver du travail. Mais la plupart avaient participé au CDM et détestent toujours les militaires. »

Chercheuse en sciences politiques, Zue Wadi Htun rappelle que plus de 86 % du corps enseignant dans les études supérieures est féminin : « Celles qui n’étaient pas animées par cette passion de manière innée ont été attirées par le prestige et la sécurité de l’emploi, la perception selon laquelle l’enseignement est un moyen pour les femmes de remplir leur rôle dans la société, le désir des parents et la rareté des emplois. » Elle rappelle aussi que « les filles sont plus susceptibles que les garçons de poursuivre leurs études jusqu’au master », niveau nécessaire pour devenir professeur d’université.

En plus des mauvaises conditions de travail et de la lourdeur d’une administration hypercentralisée, les hommes sont par ailleurs rebutés par les faibles salaires (226 000 kyats soit 115 euros pour les enseignants du secondaire et 180 000 kyats soit 90 euros au niveau primaire). C’est aussi la précarité qui a poussé certaines familles à préparer leurs enfants pour la nouvelle année scolaire, la vaste majorité des 15 millions d’écoliers et étudiants birmans n’ayant pas fréquenté leur établissement depuis la première vague de Covid-19 en juin 2020.

De Shwedaung, L. rapporte : « Le jour de la rentrée, plus de 40 % des élèves étaient inscrits dans le district, un chiffre très important compte tenu de la participation locale massive dans les manifestations. Fréquenter les écoles publiques contribue à perpétuer la dictature mais certains parents ont peur que leurs enfants accumulent trop de retard. Et ils n’ont pas les moyens de payer des tuteurs privés ou l’accès à des ressources informatiques et Internet. »

Tout espoir de retour à une fragile normalité a été enterré par les violences politiques et une féroce troisième vague du Covid propulsée par le variant Delta, qui s’est propagé sur 90 % du territoire en quelques semaines après avoir été détecté dans l’État Chin, à la frontière poreuse avec l’Inde. Un mois à peine après leur réouverture forcée, toutes les universités et écoles ont refermé leurs portes.

T. Z. ne cache pas sa colère : « Nous ne pouvons rien faire pour tous ces jeunes. Certains parents éduqués peuvent gérer l’enseignement à domicile et les étudiants aisés peuvent apprendre en ligne. Mais des millions de familles pauvres n’étaient même pas connectées aux réseaux avant le coup d’Etat. Même les foyers qui disposent de l’électricité et d’Internet sont menacés de coupure par les soldats s’ils continuent à refuser de payer leurs factures au régime. » 

« E-gouvernement » contraint de n’exister qu’en ligne, le NUG assure avoir l’ambition de créer une éducation alternative pour tous : « Nous voulons produire notre propre matériel d’apprentissage pour que les élèves puissent étudier par eux-mêmes en continu, des niveaux basiques aux supérieurs en passant par l’enseignement technique et professionnel. La plupart de ces programmes seront en ligne et notre réseau d’enseignants sur le terrain partagera ces leçons avec leurs élèves, qui les transmettront à leurs amis qui n’ont pas Internet ou d’appareil connecté. Le cours universitaire en médecine de troisième cycle a été lancé et nous préparons en priorité un programme provisoire pour le reste des étudiants en dernière année, afin qu’ils puissent obtenir leur diplôme, puis poursuivre d’autres études ou trouver un emploi », avance le Dr Sai Khaing Myo.

H.H. s’est portée volontaire pour rédiger ces programmes : « Nous avons onze matières principales à couvrir. Je suis aidée par d’autres enseignants grévistes et nous travaillons sous l’égide du NUG. Nous sommes tous bénévoles. Des experts de la diaspora birmane et des professeurs étrangers nous aident aussi. »

Le vice-ministre de l’éducation du NUG a lui-même obtenu sa maîtrise et son doctorat au Japon : « Après les politiques de libéralisation de l’économie en 2011, de nombreux enseignants birmans ont été envoyés à l’étranger pour poursuivre leur formation. Nous avons pu observer différents systèmes et importer de nouvelles méthodes d’enseignement qui prônent le développement d’une pensée critique. »

T. Z. renchérit : « Dans mon université, des classes de 100 étudiants dépendaient tous d’un seul enseignant. Notre éducation est bien loin des standards internationaux, donc l’urgence est de réformer et d’améliorer les programmes puis d’adopter des méthodes d’évaluation, d’analyse et de recherche en groupe, au lieu du traditionnel examen écrit individuel basé sur des exercices déjà connus par les étudiants. Enfin, les enseignants et étudiants doivent absolument pouvoir améliorer leur niveau d’anglais. » 

1er avril 2021. À Monywa, haut lieu de la contestation, des centaines de jeunes se sont engagés dans les forces de défense populaire locale. © Collectif The Myanmar Project

Fondateur de l’institut de recherche Urbanize à Yangon, Maël Raynaud détaille le défi posé par les vastes inégalités dans une société contrôlée par l’élite politico-militaire depuis son indépendance : « Un système composé de trois couches principales a pris forme ces dernières années : les enfants des riches sont diplômés d’universités étrangères ; les enfants des classes moyennes urbaines sont diplômés d’universités locales (et effectivement dysfonctionnelles), mais peuvent avoir la chance de recevoir des formations complémentaires proposées par des organisations de la société civile ; et les enfants des pauvres reçoivent une éducation minimale, s’ils n’abandonnent pas l’école trop tôt. Dans ce dernier groupe, il faut noter un écart important entre ceux qui obtiennent un diplôme d’études secondaires et ceux qui ne l’obtiennent pas et qui constituent néanmoins la majorité de la jeunesse du Myanmar. » 

Fin 2020, 1,1 million d’enfants travaillaient déjà en Birmanie, dont 60 % engagés dans des activités risquées, malgré une loi interdisant l’embauche des moins de 15 ans et le travail dangereux aux mineurs. Aujourd’hui, l’inflation qui frappe durement les produits de base, la perte de millions d’emplois due à la crise politique et sanitaire et le décès prématuré de milliers de parents dû au manque de soins et à la violence menacent de priver une nouvelle génération de son droit à l’éducation.

Laure Siegel et le collectif The Myanmar Project

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