En Scanie, l’extrême droite suédoise nourrit «de grands espoirs»

Par Clément Solorgues

Les Démocrates de Suède, le principal parti d’extrême droite du royaume, a le vent en poupe avant les élections législatives, régionales et municipales de dimanche. Reportage dans l’extrême sud du pays, où cette formation issue de la mouvance néonazie est déjà bien implantée.

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Hässleholm, Lund, Malmö (Suède), correspondance.- Cheveux en brosse couleur paille, yeux bleus derrière des lunettes à fines montures argentées, Ulf Berggren n’est pas disert ce jour-là. « Avec les médias, on se méfie. Il y a eu de la censure ici et là, de la désinformation aussi », grommelle celui qui dirige le groupe des Démocrates de Suède (SD) à la municipalité de Hässleholm, dans l’extrême sud du pays. Alors, assis à l’intérieur du petit chalet en bois rouge cuivre où il fait campagne sur la grand-place, il semble vouloir en dire le moins possible en cette ultime semaine avant les élections de dimanche prochain. Une triple échéance puisque les électeurs suédois désigneront à la fois députés, conseillers régionaux et municipaux.

Ulf Berggren n’est guère causant mais il nourrit « de grands espoirs pour le parti » qu’il a rejoint en 2008. À l’époque, cette formation d’extrême droite ne pesait pas lourd à l’échelle nationale : moins de 3 % des voix. Deux ans plus tard, grâce au mode de scrutin proportionnel, elle a vu ses vingt premiers députés entrer au Parlement. Puis 49 en 2014, sur un total de 349 représentants du peuple : jamais un parti issu de la mouvance nazie n’avait obtenu autant de voix en Suède (12,9 %), pas même dans les années 1930, lorsque l’Allemagne hitlérienne séduisait dans un pays alors traditionnellement germanophile. Surtout en Scanie, d’ailleurs, région plate et agricole où vivent de nos jours les 50 000 habitants de Hässleholm, hameaux avoisinants compris.

Depuis la fondation des SD sur les décombres du groupuscule Garder la Suède suédoise, en 1988, de nombreuses communes de Scanie leur ont régulièrement accordé plus de voix qu’à l’échelle nationale. Une vieille habitude de ne pas faire comme à Stockholm, la capitale perchée à 600 kilomètres au nord-est, teintée de régionalisme. À Hässleholm, il y a quatre ans, le principal parti d’extrême droite du pays avait ainsi recueilli 23 % des voix.

Ulf Berggren en est sûr, cette fois-ci ce sera « la première place », devant les sociaux-démocrates du premier ministre sortant, Stefan Löfven. Pour ce chauffeur de camions de 47 ans, le parti à la rose et son partenaire écologiste au gouvernement, mais aussi l’opposition de centre droite, « n’ont pas été à la hauteur depuis des années ». À quel propos ? « Il y a eu l’emplacement de la future piscine municipale... Et puis le manque d’argent dans les caisses. L’immigration a tout avalé. » Ce constat, d’après lui, vaut pour tout le royaume.

Selon le bureau national des statistiques, 18,5 % de la population suédoise est née à l’étranger. Après la guerre, le pays a accueilli de la main-d’œuvre du sud de l’Europe et de Finlande. Puis, à partir des années 1970, des réfugiés politiques du Chili, de Grèce, d’Iran et d’ailleurs, sous l’impulsion de l’emblématique dirigeant social-démocrate Olof Palme. Des habitants fuyant les Balkans ont suivi, puis de Somalie, d’Irak, d’Afghanistan, etc. Depuis la guerre détruisant leur pays, les Syriens, en particulier, étaient sûrs de pouvoir obtenir un permis de résidence permanent. « Nous ne pouvons pas bâtir des murs autour du pays », justifiait Stefan Löfven à la fin de l’été 2015, au plus fort de « la crise des migrants ».

« C’est à ce moment-là que les Démocrates de Suède ont commencé à être écoutés au-delà de leur auditoire traditionnel », pointe Anders Sannerstedt, politologue ayant étudié ce courant politique de longue date à l’Université de Lund, à une heure de route de Hässleholm. Car dans les communes du pays, et en particulier en Scanie, toute proche d’un Danemark qui avait fermé ses frontières, l’afflux des demandeurs d’asile mettait à rude épreuve les infrastructures, le personnel municipal et les volontaires d’ONG. Jusqu’à ce que le gouvernement sortant ne décide de mettre le holà. C’était le 24 novembre 2015.

En annonçant la nouvelle aux côtés de Stefan Löfven, la vice-première ministre écologiste, Åsa Romson, avait les larmes aux yeux, tant la décision allait à l’encontre des principes prônés par son parti. Sans qu’elle ne démissionne pour autant. Peu après, le pays instaurait à son tour le contrôle d’identité aux frontières, renonçait pour trois ans minimum à accorder des permis de résidence permanents, réduisait quasiment à néant le regroupement familial pour les personnes acceptées après novembre 2015. Cette année-là, près de 163 000 demandeurs d’asile ont tout de même été pris en charge, en plus des quelque 180 000 arrivés les trois années précédentes. Avec une population alors légèrement inférieure à 10 millions d’habitants, la Suède est l’un des pays d’Europe à avoir accueilli le plus de réfugiés.

À Hässleholm, quelque 1 500 demandeurs d’asile ont été installés temporairement dans des logements communaux et ceux proposés par des entrepreneurs privés, moyennant des subsides de l’Office des migrations et une aide de l’État, pour au moins compenser les dépenses supplémentaires engagées. D’autres communes du pays ont été davantage mises à contribution (avec des arrivées équivalant à 20 %, voire 25 % de la population locale). Aujourd’hui, à Hässleholm, ces logements provisoires sont fermés, leurs occupants partis vers une nouvelle vie, en Suède ou ailleurs. De cette période un peu chaotique restent environ 200 réfugiés, désormais munis de permis de résidence, et de jeunes Afghans ayant déclaré être mineurs à leur arrivée et dont les dossiers compliqués traînent en longueur, nourrissant rumeurs et ressentiments.

Les petits chalets où les partis suédois ont coutume de faire campagne électorale, dans les villes et les petites communes. © CS/Mediapart Les petits chalets où les partis suédois ont coutume de faire campagne électorale, dans les villes et les petites communes. © CS/Mediapart

« La crise est passée, il faut maintenant intégrer au mieux les nouveaux arrivants, comme ceux qui les ont précédés, pour leur donner une chance », avance Ann Olausson, tout en tendant des tracts à des passants sur la place centrale de Hässleholm. Rose sociale-démocrate brodée sur une parka rouge, cette militante sexagénaire regrette que son message ait désormais du mal à passer auprès des habitants. Contrairement, soupire-t-elle, à « la solution simpliste » proposée par l’extrême droite.

À une centaine de mètres de là, Ulf Berggren, dont la langue se délie peu à peu à l’intérieur de son cabanon, précise : « Nous voulons retirer les aides accordées aux nouveaux arrivants pour les redistribuer aux écoles, aux centres de soins, à la culture locale. » « Au conseil municipal, argumente Ann Olausson, ils ont déjà refusé d’attribuer la moindre couronne [la monnaie du pays] au chapitre immigrés et voté pour une réduction de l’argent prévu pour les cours de langue suédoise. » Des cours organisés par chacune des 290 communes du pays pour faciliter l’entrée des concernés sur le marché du travail et leurs premières années dans un système et une mentalité très codifiés.

« C’est le lien fait par les SD entre, d’un côté, ces arrivées et l’immigration en général et, de l’autre, les problèmes rencontrés par les habitants au niveau des secteurs de la santé et du logement, qui a permis à ce parti de donner le ton durant une bonne partie de la campagne électorale », explique Anders Sannerstedt, à l’Université de Lund. Car si la Suède se targue d’être une des mères-patries de l’État-providence, celui-ci aussi connaît des ratés. Attendre une opération chirurgicale pendant des mois est plutôt la norme qu’une exception. Rageant quand on paie des impôts parmi les plus lourds d’Europe. Quant aux logements, il en manque cruellement dans les grandes villes, qui attirent toujours plus de personnes, au détriment des campagnes. Lesquelles, parallèlement à une désindustrialisation progressive, fournissent à l’extrême droite le gros de ses électeurs, mécontents d’être « oubliés par Stockholm et ses élites politiciennes ».

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Clément Solorgues est journaliste indépendant, spécialiste des pays nordiques.