Le Brexit revient à notre bon souvenir

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À la veille d’une nouvelle session de négociation entre Londres et Bruxelles, Boris Johnson fait monter la pression. Il envisage l’échec d’un accord, ce qui le délierait alors de ses obligations envers ses anciens partenaires. Ceux-ci s’en formalisent.

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La fièvre brexiteuse monte : 38. Il ne reste que trente-huit jours pour trouver un accord, a déclaré dans un communiqué, lundi 7 septembre, Boris Johnson, en s’adressant à la fois aux décideurs de l’Union européenne (UE) et à son opinion publique. La date du prochain sommet européen, les 15 et 16 octobre 2020, devient, aux yeux du 10 Downing Street, une mise en demeure pour trouver le moyen de quitter, en bonne entente, la maison commune le 31 décembre – qui doit marquer la fin de la période de transition durant laquelle les règles européennes auront continué de s’appliquer sur le sol britannique.

Sinon ? Le communiqué laisse tomber : « Si nous n’arrivons pas à nous accorder d’ici là, je ne vois pas d’accord de libre-échange entre nous. Nous devrons l’accepter et passer à autre chose. » À quoi ? « Nous aurions un accord commercial avec l’UE comme celui de l’Australie. » Seul hic, il n’existe pas d’accord de libre-échange entre l’UE et l’Australie, uniquement un accord-cadre a minima.

À la veille de la reprise des négociations sur les relations post-Brexit entre Londres et Bruxelles – mardi 8 septembre commence une huitième session, sans doute celle de la dernière chance –, les signaux envoyés par le premier ministre britannique ont provoqué quelques troubles. La livre sterling perdait près d’1 % face au dollar et à l’euro ce lundi 7 septembre en fin d'après-midi.

Comme si le gouvernement britannique ne savait plus que procéder à des coups, à défaut de pouvoir encore faire de la politique, la pression de Londres s’est soudainement accentuée, dimanche 6 septembre au soir, par le biais d’une fuite du Financial Times. Boris Johnson allait déroger à l’accord qu’il avait signé en octobre 2019 avec l’UE sur le retrait de l’Europe. Un projet de loi « éliminerait le poids légal de certaines parties de l’accord de retrait », relatait le quotidien des affaires.

Fi des entraves ! Adieu le dispositif laborieusement négocié pour éviter une frontière physique entre les deux Irlandes ! Tant pis si Bruxelles rabâche que le respect de ce protocole irlandais doit être un préalable à tout traité définitif.

Le message est clair. Londres entend s’en tenir à un slogan devenu idéologie gravée dans le marbre outre-Manche : retrouver la maîtrise totale de son destin. Tel est le désir profond proclamé à tout-va. Or, comme il faut toujours une cause occasionnelle au déclenchement des hostilités, la situation insulaire du Royaume-Uni en fournit une de choix : la pêche. Albion entend doubler son contingent actuel dans ses eaux territoriales.

Le négociateur européen Michel Barnier martèle qu’il n’en est pas question, que les pêcheurs du Vieux Continent doivent de surcroît bénéficier d’un accès inchangé auxdites eaux territoriales britanniques et qu’une entente sur cette question est un préalable à tout accord. Boris Johnson réplique que retrouver une souveraineté complète et entière sur cette question est le préalable non négociable à l’émancipation britannique : hors de question de faire comme si de rien n’était en suivant la pente du « plus ça change, plus c’est la même chose ». Le Brexit ne saurait signifier rester soumis à des règles inchangées pour les sujets de Sa Majesté : la vassalité n’a plus lieu d’être…

La présidente de la Commission européenne, retweetée par Michel Barnier, rappelle avec insistance Londres à ses devoirs, lundi 7 septembre... La présidente de la Commission européenne, retweetée par Michel Barnier, rappelle avec insistance Londres à ses devoirs, lundi 7 septembre...
Le dialogue de sourds devient assourdissant. La baisse (unilatérale et bilatérale) de l’audition s’accentue à mesure des pourparlers. Pour Londres, la voie est dégagée, avec un choix aussi simple que binaire : où bien une solution est trouvée avec Bruxelles et les relations obéissent à des règles concertées, ou bien aucune entente n’aboutit et s’appliqueront seulement les règles de l’OMC. Ce à quoi les Européens répondent qu’il n’est pas possible de faire table rase du passé, c’est-à-dire des liens et des devoirs de Londres : il s’agit d’un divorce et non d’un premier mariage. Le contentieux existe. L’ignorer ne saurait le faire disparaître. L’échec d’une conciliation ne saurait effacer l’ardoise – sous forme de normes communautaires à respecter histoire d’éviter que le Royaume-Uni ne se livre à des distorsions de concurrence, c'est-à-dire à du dumping (fiscal, social, environnemental…).

Boris Johnson, en joueur invétéré, essaie d’imposer sa règle : ou bien vous acceptez nos conditions, ou alors nous ne vous devons plus rien ; c’est à prendre ou à laisser. S’il ne se conduit pas en gentleman, au grand dam de ses interlocuteurs d’en deçà de la Manche qui s’en étranglent, jusqu’où le premier ministre de Sa Majesté pourra-t-il se comporter en voyou ? La véritable date butoir n’est pas le 15 octobre, ni la fin octobre, ni même le 31 décembre, mais bien le 3 novembre prochain. Si Donald Trump est réélu, Londres profitera du parapluie rogue et canaille de Washington. Sinon, privé d’allié dans un Brexit virant à la capilotade, il faudra rentrer dans le rang, mettre de l’eau dans son vin, au prix peut-être d’un renversement d’alliance – en rompant avec les nationalistes intransigeants de son gouvernement, tel Jacob Rees-Mogg. Mais tout cela ne se ferait qu’après le congrès du parti conservateur, qui se tiendra – en grande partie virtuellement – à Birmingham le mois prochain.

M. Johnson entend ajourner le plus longtemps possible son dilemme, alors que le pays se remet difficilement de la pandémie de Covid-19 dont il fut lui-même durement affecté : assurer l’unité de sa formation avec un Brexit sans accord, ou bien maintenir l’unité du royaume – l’Écosse n’attend qu’un faux pas pour se désolidariser – en parvenant à une solution négociée avec l’UE.

La guerre des nerfs approche de sa phase finale. Et une fois de plus, la victoire appartient à celui capable de souffrir un quart d’heure de plus que l’autre…

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