Sarkozy-Kadhafi: révélations sur le circuit des millions de la corruption

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Les juges ont obtenu la communication du témoignage de l’ancien chef du renseignement militaire libyen, Abdallah Senoussi, qui a avoué devant la CPI avoir supervisé le transfert de 5 millions d’euros « pour la campagne de Nicolas Sarkozy ». Un membre des services du protocole libyen a pour sa part affirmé aux policiers qu’au total ce sont 20 millions d’euros qui ont été versés en liquide, plus 30 millions par virements. Deux proches de Sarkozy, Claude Guéant et Boris Boillon, auraient reçu des fonds.

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La guerre de Libye n’a donc pas tout effacé. Les juges chargés de l’enquête sur un financement par le régime libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy parviennent à reconstituer pas à pas l’écheveau. Le 20 juin dernier, un conseiller au bureau du procureur à la Cour pénale internationale (CPI), Pascal Turlan, a transmis officiellement aux juges le procès-verbal d’audition d’Abdallah Senoussi, l’ancien chef du renseignement militaire, qui a déclaré avoir « personnellement supervisé » le transfert de 5 millions d’euros « pour la campagne de Nicolas Sarkozy ».

Cette audition réalisée, le 20 septembre 2012, dans le bureau du procureur général libyen, était restée secrète jusqu’alors. Elle vient confirmer l’autre découverte récente des juges, le carnet de Choukri Ghanem, l’ancien premier ministre libyen retrouvé noyé dans le Danube en avril 2012.

Abdallah Senoussi, le 14 avril 2014, lors de son procès à Tripoli, en Libye. © Reuters Abdallah Senoussi, le 14 avril 2014, lors de son procès à Tripoli, en Libye. © Reuters

Ces notes posthumes signalaient que le 29 avril 2007, en plein entre-deux-tours de la présidentielle, les dignitaires libyens s’étaient réparti des transferts à opérer en faveur de Nicolas Sarkozy : 1,5 million via Bachir Saleh, directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, 3 millions via Saïf al-Islam Kadhafi, le fils du dictateur, et 2 millions via… Abdallah Senoussi. « J'ignore s'ils croient vraiment qu'ils peuvent changer la politique de la France moyennant cet argent », avait ironisé Choukri Ghanem, dans son carnet.

Entendu sous X à Paris en juin 2014, un membre des services du protocole libyen a pour sa part affirmé que les financements avaient été versés, au-delà du seul cas Senoussi, pour 20 millions « en cash » et pour 30 millions par virements. Ce témoin a en outre affirmé que Claude Guéant, alors directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, et Boris Boillon, conseiller diplomatique du ministre, avaient reçu des espèces lors de leur venue à Tripoli avant la campagne présidentielle de 2007.

L’enquête judiciaire, ouverte en 2013, a donc progressé sur tous les fronts. Abdallah Senoussi, ancien chef du renseignement militaire, et beau-frère de Mouammar Kadhafi, apparaît de multiples fois dans le carnet posthume de Choukri Ghanem, désormais exploité par les enquêteurs. Comme Mediapart l’a révélé, Senoussi aurait en particulier dévoilé devant témoins la parfaite innocence des infirmières bulgares, et sa propre responsabilité et celle du régime dans la contamination délibérée des enfants hospitalisés à Benghazi en 1998.

Dans le cadre de l’enquête ouverte sur les événements libyens de mars 2011, la Cour pénale internationale avait réclamé dans un premier temps l’extradition d’Abdallah Senoussi après son arrestation en Mauritanie, avant de se déclarer incompétente en novembre 2013, validant l’enquête nationale des autorités libyennes le concernant. Abdallah Senoussi a été condamné à mort en juillet 2015 à Tripoli, aux côtés de trente-sept prévenus accusés, entre autres, d’assassinats lors de la répression de l’insurrection de 2011.

Lors de son audition du 20 septembre 2012, effectuée à la demande de la CPI, le procureur général a questionné Senoussi au sujet de la corruption présumée du régime : « De l'argent a-t-il été remis à certaines personnalités internationales pour entraver une résolution de l'ONU permettant à l'OTAN de protéger la population libyenne, voire avant cette résolution, pour aider un haut responsable occidental à accéder au pouvoir par exemple ? Si oui, qui a versé cet argent et quel en était le montant ? »

Réponse de Senoussi :

  • « Concernant la campagne de l'OTAN, j'ignore si de l'argent a été remis à des autorités officielles occidentales. Mais il y avait en tout cas des contacts avec certains pouvoirs politiques et sécuritaires pour faire cesser cette campagne et tenter de trouver une issue. J'étais moi-même en contact avec certains responsables américains, comme le secrétaire d'État adjoint Feltman ou le vice-directeur de la CIA. Pour ce qui est du soutien apporté à des personnalités occidentales pour leur permettre d'accéder au pouvoir, la somme de 5 millions d'euros a été versée pour la campagne du Président français Nicolas Sarkozy en 2006-2007. J'ai personnellement supervisé le transfert de cette somme via un intermédiaire français, en la personne du directeur de cabinet du ministre de l'intérieur. Sarkozy était alors ministre de l'intérieur. Il y avait aussi un second intermédiaire, le nommé Takieddine, un Français d'origine libanaise installé en France. A ce propos, je dois préciser que Sarkozy m'a, en personne, demandé d'éviter que Saïf Kadhafi ou Bachir Saleh ne soient mis au courant. Et jusqu'à la livraison de la somme, rien n'a en tout cas filtré. Mais je confirme que cette somme a bien été réceptionnée par Sarkozy. »

Le circuit évoqué par Abdallah Senoussi impliquerait donc l’ancien directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant, ainsi que l’intermédiaire Ziad Takieddine, qui avait lui-même expliqué qu’une demande de financement avait été formulée par Nicolas Sarkozy à Mouammar Kadhafi, dès sa première visite en Libye, en octobre 2005.

Un ancien haut responsable libyen, Mohammed Ismail, proche collaborateur de Saïf al-Islam Kadhafi, avait d’ailleurs précisé à Mediapart l’un des circuits employés : « Au sujet du financement de la campagne, avait-il détaillé, une partie des fonds a transité par la North Africa Commercial Bank à Beyrouth, et, à partir de là, vers un compte bancaire en Allemagne relié à Ziad Takieddine ; d'autres montants ont été canalisés par l'entremise de comptes bancaires au Panama et en Suisse. »

Or, à l’occasion de l’exploitation « d’une clé informatique contenant des documents de Ziad Takieddine », les policiers français ont mis en évidence que l’intermédiaire avait bien « perçu en 2006 sur un compte de la société Rossfield au Liban une somme de 2 millions d’euros venant de Libye ». La justice a engagé des recherches internationales pour remonter ce fil bancaire.

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