Oleg Sentsov: «Poutine ne veut pas la paix»

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Le cinéaste ukrainien Oleg Sentsov a passé cinq ans dans une prison russe et a été libéré en septembre à la suite d’un échange de prisonniers. Alors qu’il est de nouveau question d’une reprise des négociations avec le nouveau président ukrainien Volodymyr Zelenski, le réalisateur refuse de croire que le chef d’État russe « veuille une solution raisonnable pour tous ». Rencontre.

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Kiev (Ukraine), de notre correspondant.– Parler, discuter, expliquer et ne pas s’arrêter. Oleg Sentsov finit à peine ses rencontres qu’il est déjà plongé dans son téléphone, à répondre aux dizaines de messages reçus. Il dévoile avec un air ingénu son calendrier, couvert d’horaires de voyages en avion et de conférences. Un changement de rythme cardinal pour ce réalisateur de cinéma ukrainien, après les cinq ans qu’il a passé isolé dans une colonie pénitentiaire de haute sécurité, dans le Grand Nord russe. Libéré il y a à peine deux mois, le 7 septembre, ne compte-t-il pas se détendre après ces rudes épreuves ? « Je me suis reposé pendant cinq ans », tranche-t-il lors d’un entretien, le 4 novembre, à Kiev. « Il est désormais temps de travailler, et de dire ce que j’ai à l’esprit pendant que l’on veut bien m’écouter. Une fois que les gens se seront lassés de moi, je me reposerai. »
Ce n’est apparemment pas demain que les Ukrainiens se lasseront d’Oleg Sentsov, l’une des principales icônes de la résistance à « l’agression russe ». C’est ainsi qu’est ici décrite la politique du Kremlin dans la guerre hybride que se jouent la Russie et l’Ukraine depuis 2014, le début de l’intervention militaire à l’est et l’annexion de la Crimée. Originaire de cette même péninsule, Oleg Sentsov a été arrêté en mai 2014, et condamné à vingt ans de prison pour « préparation d’actes terroristes », au terme d’un procès qualifié de « stalinien » par Amnesty International.

Plus d’une centaine de citoyens ukrainiens s’entassent à partir de cette époque dans les geôles russes en tant que prisonniers politiques et prisonniers de guerre, et probablement autant de citoyens russes dans les prisons ukrainiennes. Le cas d’Oleg Sentsov capte néanmoins une attention particulière, en vertu de l’injustice de son traitement, et de sa fermeté patriotique, très appréciée à Kiev. « Mes bourreaux ont d’abord essayé de me briser, et ensuite ils m’ont proposé un “deal” : sept ans au lieu de vingt en échange d’une confession publique et de noms », explique-t-il. « Tout cela parce qu’en tant qu’Ukrainien, j’étais considéré comme un ennemi de Poutine, et donc de l’État. » Il ne cède pas, au contraire. En mai 2018, il entame une grève de la faim, que les médecins le contraignent à interrompre seulement au terme de 145 jours. C’est l’une des plus longues grèves de la faim « non totale » de l’histoire moderne (Oleg Sentsov buvait 3,5 litres d’eau par jour). Il reçoit en octobre 2018 le prix Sakharov du Parlement européen.