«AKK» succède à Angela Merkel à la tête de la CDU

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Annegret Kramp-Karrenbauer a été élue vendredi à la présidence de l’Union chrétienne démocrate (CDU), où elle succédera à Angela Merkel. Considérée comme l'héritière de la chancelière allemande, Kramp-Karrenbauer l’a emporté face à Friedrich Merz au second tour de scrutin auquel participaient les 1 001 délégués du parti réunis à Hambourg.

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Annegret Kramp-Karrenbauer a été élue vendredi à la présidence de l’Union chrétienne démocrate (CDU), succédant à Angela Merkel. À 56 ans, celle que Merkel avait nommée en février secrétaire générale de la CDU abordait ce scrutin interne avec le statut de candidate de la continuité. Arrivée en tête du premier tour, elle a dû en passer par un second tour pour venir difficilement à bout de Friedrich Merz, qu'elle a devancé par 517 voix contre 482, soit moins de 52 % des suffrages des 1 001 délégués réunis en congrès à Hambourg.

Annegret Kramp-Karrenbauer et Angela Merkel le 7 décembre, à Hambourg. © Reuters Annegret Kramp-Karrenbauer et Angela Merkel le 7 décembre, à Hambourg. © Reuters
« AKK » partage l'approche centriste et consensuelle de la chancelière. Ministre-présidente de la Sarre entre 2011 et 2018, elle a dû cohabiter avec les Verts et les libéraux du FDP, et y a acquis une capacité à fédérer qui pourrait être utile à Berlin, où les coalitions sont devenues la règle.

Membre de l'aile gauche de la CDU, elle a plaidé pour l'instauration d'un salaire minimum et pour la taxation à 53 % des plus hauts revenus. Plus conservatrice sur les questions de société, elle s'est notamment opposée à la publicité sur l'avortement et a suscité une polémique en 2015 en jugeant que le mariage homosexuel risquait de favoriser l'inceste et la polygamie, mais prône la parité homme-femme dans les conseils d'administration des grandes entreprises.

Angela Merkel, qui présidait le parti conservateur depuis 2000, avait renoncé en octobre à briguer à nouveau la présidence de la CDU après le revers électoral subi en Hesse. Elle souhaite cependant achever son quatrième et dernier mandat à la tête du gouvernement, qui s’achèvera en octobre 2021.

Nous vous proposons de lire ou relire notre article « “AKK”, la protégée de Merkel, fait trembler les mâles de la CDU », publié le jeudi 6 décembre sur Mediapart.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.- L’inquiétude est à son comble chez Wolfgang Schäuble, ex-ministre des finances et actuel président du Bundestag. L'ultime tentative politique de sa carrière, celle de faire élire le conservateur-libéral Friedrich Merz à la tête de la CDU en lieu et place d'Annegret Kramp-Karrenbauer (« AKK »), la dauphine désignée par Angela Merkel, pourrait bien échouer.

N’y tenant plus, Schäuble est sorti de sa réserve mercredi en donnant un long entretien au quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung. Il y a expliqué en long et en large pourquoi il est urgent de rompre avec la politique et le style de Merkel et pourquoi « une majorité pour Friedrich Merz, ce serait le mieux pour le pays ». Le changement de ligne de ce « Poulidor de la politique allemande », qui rompt ainsi avec Merkel, est sans doute autant une affaire de convictions politiques que de vengeance vis-à-vis d’une chancelière qui lui a barré la route du mandat suprême.

L’ancien ministre des finances sait qu’il dispose d’une énorme autorité morale au sein de son parti. Même si ce n’est pas très fair-play, il entend bien influencer le vote des 1 001 « délégués-électeurs » présents au congrès de Hambourg. Et il n’est pas le seul à la manœuvre.

Depuis l’annonce de sa candidature, Merz bénéficie aussi du soutien massif des médias conservateurs et économiques dominants. Notamment la puissante Bild (12 millions de lecteurs chaque jour), qui a largement contribué à populariser le surnom un brin méprisant de « mini-Merkel » qui sous-entend bien sûr qu’AKK, si elle est élue, ne sera jamais rien d’autre qu’une gérante sans envergure de l’héritage de la chancelière.

« Cela commence vraiment à m’énerver. J’ai 56 ans, j’ai élevé trois enfants avec mon mari et j’ai assumé des responsabilités gouvernementales pendant 18 ans. Rien chez moi n’est “mini” ! Tout cela est extrêmement condescendant », s’insurgeait récemment celle qui occupe actuellement le poste de secrétaire générale de la CDU.

Annegret Kramp-Karrenbauer est encore peu connue outre-Rhin et elle fait rarement d'étincelles. Mais elle n’a effectivement rien de « mini ».

Annegret Kramp-Karrenbauer, le 5 décembre. © Reuters Annegret Kramp-Karrenbauer, le 5 décembre. © Reuters
Née en 1962 en Sarre, à quelques kilomètres de la frontière française, dans une famille catholique avec un père instituteur et une mère au foyer, Kramp-Karrenbauer s’engage à la CDU un an avant de passer son baccalauréat. Elle suit ensuite des études de sciences politiques et d’administration, se marie deux ans après avoir passé le bac, le tout en s’engageant pleinement comme conseillère municipale de la ville de Püttlingen. En parallèle, elle occupe aussi diverses fonctions de direction au sein de la fédération régionale de la CDU et, en 2010, elle intègre le bureau élargi de la direction nationale du parti.

Proche des gens et pragmatique, AKK grimpe les échelons au parlement et au gouvernement de la Sarre. Députée régionale à partir de 1999, elle est la première Allemande à devenir ministre de l’intérieur d’un Land. Elle devient tour à tour ministre de l’éducation, de la famille, de l’emploi et des affaires sociales, de la justice et enfin de la recherche. En 2011, elle succède au ministre-président conservateur Peter Müller, qui préfère rejoindre le conseil constitutionnel et laisse la direction de la région à sa protégée.

AKK, qui a lancé entre autres le projet de « Stratégie France », dont l'objectif est de faire de son Land frontalier une région bilingue, a montré qu’elle peut gouverner. Mais elle va aussi se révéler sur le plan électoral. En 2012, elle n’hésite pas à faire éclater la coalition trop fragile qu’elle a fondée avec les écologistes et les libéraux pour déclencher de nouvelles élections. Elle les remporte en progressant légèrement et se réinstalle au pouvoir, en s'alliant cette fois-ci avec les sociaux-démocrates. Elle est réélue avec brio en mars 2017 (+ 5,5 % par rapport à 2012).

En mars 2017, l’Allemagne est justement en pleine campagne électorale pour les législatives de septembre. Le SPD rêve alors de renouveau avec Martin Schulz, qui se fait élire le 19 mars président du parti social-démocrate avec 100 % des voix. Or, l’élection sarroise se tient une semaine plus tard et l’effet Schulz ne tient pas ses promesses. Le candidat du SPD perd du terrain pendant que Kramp-Karrenbauer se maintient en progressant dans les suffrages. Considérée comme celle qui a fait trébucher Martin Schulz, AKK voit s'ouvrir un destin national et devient, sur proposition de Merkel, secrétaire générale de la CDU début 2018.

Lors des huit conférences régionales organisées par la CDU pour présenter les trois principaux candidats à la succession de Merkel, AKK n’a pas montré l’éloquence d’un Friedrich Merz ou même d’un Jens Spahn, le plus jeune des concurrents. Mais elle commence souvent ses phrases par un « Quand j’étais ministre de l’intérieur… » ou encore « Après mon élection à la présidence de la région… », pour ensuite passer à des interventions qui sentent le vécu et l’expérience.

Friedrich Merz, Annegret Kramp-Karrenbauer et Jens Spahn, les trois candidats à la tête de la CDU. © Reuters Friedrich Merz, Annegret Kramp-Karrenbauer et Jens Spahn, les trois candidats à la tête de la CDU. © Reuters

« En termes d’expérience politique et de gouvernement, Kramp-Karrenbauer écrase ses concurrents. Merz n’a été que deux ans chef du groupe parlementaire de la CDU/CSU au Bundestag. Et Jens Spahn est ministre de la santé depuis mars dernier. Par ailleurs, ses collègues ministres des autres régions lui reconnaissent de grandes qualités de négociatrice », témoigne Kristina Dunz, journaliste au quotidien Rheinische Post et co-autrice d’une biographie d’AKK. 

Il n’y a que sur le plan international qu’elle montre des lacunes, comme Schröder et Merkel avant elle. Pour le reste, « elle incarne très bien les trois grands courants de la CDU : le catholicisme social, le conservatisme sur les questions sociétales, puisqu’elle est ouvertement opposée au mariage pour tous, et enfin une vision économique ordolibérale très respectueuse des règles de la cogestion », précise Kristina Dunz.

C’est donc ce profil expert et pondéré, mais finalement plus traditionnel que celui de Merkel, qui fait peur aux vieux hommes de la CDU et aux milieux économiques. Car Annegret Kramp-Karrenbauer n’a ni contact particulier ni affinités avec le monde des multinationales et de la finance internationale. Au contraire, elle est plus proche des petites gens et très attachée aux valeurs sociales traditionnelles de la CDU.

En clair, Schäuble et ses amis craignent qu’à terme, AKK soit plus en faveur d’une amélioration du Smic que d’une réduction de l’imposition sur l’achat et la vente d’actions, comme le propose Friedrich Merz.

Pour Schäuble, l’avantage de Merz serait aussi de replacer la CDU plus à droite et de rétablir le caractère bipolaire du paysage politique. Ce qui, selon lui, devrait conduire à affaiblir les extrêmes. À l’opposé, Kramp-Karrenbauer pense que le renouveau de la CDU passe forcément par l’occupation du centre politique. Comme le pratique Merkel depuis toujours. 

Aucun sondage sérieux n’a été effectué auprès des délégués. En revanche, les sympathisants et électeurs de la CDU ont été interrogés à de nombreuses reprises. Et à chaque fois, AKK distance nettement ses deux adversaires. « Vous savez, les délégués qui vont élire AKK, ce sont des élus locaux, régionaux ou fédéraux. Ils regardent qui va apporter la stabilité et surtout qui va leur permettre de remporter les élections et de se maintenir », explique le Berlinois Henning Nierendorf, simple militant venu voir les trois candidats le 30 novembre dernier à Berlin.

« Face à AKK, vous avez Jens Spahn, qui est encore trop jeune, et surtout Friedrich Merz, qui vient de la finance. Il semble talentueux mais il n’a aucun besoin du parti pour vivre. Par ailleurs, il s’est mis en retrait de la politique pendant dix ans. Il est donc la promesse d’une rupture plus nette avec la période Merkel. Mais pour les délégués, c’est un pari dangereux. Et c’est pour cela que je pense qu’ils choisiront Kramp-Karrenbauer… comme moi », affirme le sexagénaire, qui n’a jamais vu autant de débats dans son parti depuis longtemps.

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