Notre dossier : Hugo Chávez et le chavisme Reportage

Une catastrophe écologique embarrasse Hugo Chávez

Depuis la rupture d'un oléoduc dans l'est du pays, le Venezuela est confronté à ce qui pourrait être la plus grande pollution de cours d'eau jamais connue. Des milliers de paysans sont embauchés pour nettoyer les berges. Comme le pétrole est la ressource numéro 1 du pays, le gouvernement en minimise les conséquences, faisant de cette catastrophe une affaire politique explosive. Un reportage de Jean-Baptiste Mouttet.

La rédaction de Mediapart

12 mars 2012 à 08h35

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Un reportage de Jean-Baptiste Mouttet

« Ma voisine dans le bus m'a dit que l'on pouvait boire l'eau du Guarapiche. Je lui ai répondu qu'elle vienne chez moi voir les poissons morts que nous avons ramassés », raconte Carolina Rodriguez, l'épouse d'un ouvrier agricole à l'est du Venezuela, à San Vicente. Le 4 février, un oléoduc s'est rompu à quelques kilomètres de là, à Jusepin, déversant dans la rivière Guarapiche «environ 80.000 barils de pétrole», soit 12 millions de litres, selon le biologiste Antonio Machado, spécialiste de l’écologie tropicale à l’Université centrale du Venezuela (UCV).

Ce serait la plus grande catastrophe mondiale en eau douce, selon le Réseau des sociétés scientifiques vénézuéliennes, l'accident le plus important depuis la marée noire du golfe du Mexique.

« C'est exagérer de manière perverse des accidents », jugeait quant à lui Hugo Chávez, le 4 mars, lors de la retransmission d'une réunion de ministres à La Havane où il se rétablit d'une opération de « lésions » cancéreuses. A huit mois de l'élection présidentielle, où l'homme de la révolution bolivarienne veut décrocher un troisième mandat, cette marée noire ne sert pas sa campagne, qui s’avère plus difficile à gagner que prévu. Toujours donné victorieux par les sondages, il est toutefois de plus en plus menacé par l'opposition, dont les primaires en février ont réuni plus de 3 millions de personnes.

Sur le Colorado les plantes sont souillés par le pétrole. © Jean-Baptiste Mouttet

Ni la société nationale de pétrole (PDVSA) ni le gouvernement n'ont jamais communiqué sur l'ampleur exacte de la fuite. Rafael Ramirez, à la fois le ministre du pétrole et président de PDVSA, niait dès le lendemain de l'accident toute catastrophe écologique. Dès le 19 février, la compagnie pétrolière assurait que « 95 % de l’hydrocarbure » avait été récolté. Éléments de langage répétés plusieurs fois jusqu'à maintenant.

« Le fleuve était complètement noir », témoigne de son côté Carolina Rodriguez. A une cinquantaine de kilomètres plus au nord, à Caripito, Leomar Marcan, agriculteur et pêcheur, accepte de nous emmener en barque le long de la rivière Colorado où se jette le Guarapiche. PDVSA avait bien mis en garde les villageois : «Il ne faut pas amener les journalistes», avait dit la compagnie. «Il faut bien montrer à tout le monde l'ampleur du désastre !» s’exclame Leomar, en faisant démarrer le moteur de l'embarcation. Conscience écologique ? Pas tellement : «Si PDVSA et le gouvernement se rendent compte dans quel état est le fleuve, ils embaucheront plus de monde pour le nettoyer», explique notre guide.

Les habitants de Caripito ne peuvent plus pêcher depuis que le pétrole a gagné leurs rives. Chaque jour, des hommes et des femmes attendent que la compagnie les emploie pour la journée. Ils gagnent 79 bolivars (14 euros, ce qui correspond au salaire minimum) par jour, repas en plus. Tout en ne voulant pas évoquer de « catastrophe », PDVSA assure que 2 400 ou 3 000 personnes travaillent pour le nettoyage des cours d'eau touchés.

Plus d'un mois après l'incident les traces de pétrole subisitent. © Jean-Baptiste Mouttet

Après une heure de lancha, comme sont nommées ces barques fines, les berges des mangroves découvrent leurs racines noires de pétrole. Selon la luminosité, le fleuve prend des colorations arc-en-ciel comme une grande étendue d'essence, des filets marron glissent sur l'eau. Sur leurs barques, sous le soleil puissant, des habitants de Caripito remplissent des sacs de branchages infectés. Ils sont peu protégés, leurs gants ne font guère illusion, leurs combinaisons blanches sont complètement perméables. « Nous devons ramasser tout ce qui flotte et qui est contaminé », explique Elie Hernandez, 52 ans, qui travaille sur le fleuve Colorado depuis 15 jours. «Au début, nous ramassions des sacs entiers de poissons», raconte-t-il tandis que ses compagnons acquiescent. Pourtant, le 20 février, un député de la majorité socialiste affirmait droit dans ses bottes «qu'aucun poisson mort n'a été retrouvé».

Une fuite de pétrole devenue enjeu politique

Cette région est reconnue par les scientifiques pour la diversité de ses poissons et ses espèces endémiques. Si le pétrole gagne la mer, ce qui ne fait aucun doute selon le biologiste Antonio Machado, le Parc national Turuépano sera à son tour touché. « Le parc protège un des plans de mangroves parmi les plus grands et mieux conservés du pays », assure-t-il. Pour le spécialiste, ces travaux de nettoyage ne parviendront pas à faire disparaître le pétrole : « Il s'accroche aux plantes en bordure du fleuve. Une grande partie est invisible car il n'est pas à la surface de l'eau et s'installe dans les sols en profondeur. » 

La capitale de l'Etat de Monagas, Maturin, puise son eau dans le Guarapiche. Ses 400 000 habitants sont privés d'eau courante depuis un mois. Des camions citernes font des distributions. En attendant, les habitants rationnent patiemment le liquide devenu précieux. La présidente des Eaux de Monagas, qui avait d'abord assuré que la station de traitement serait opérationnelle sous peu en ajoutant une forte quantité de chlore, a finalement fait machine arrière. En effet, le ministère de l'environnement, les Eaux de Monagas et PDVSA ont retrouvé des traces de pétrole à l'endroit où l'eau est puisée.

Des habitants de la petite ville proche, Caripito. Pour 79 bolivars par jour ils sont chargés de nettoyer le cours d'eau. © Jean-Baptiste Mouttet

Début mars, le ministre du pétrole et patron de PDVSA assurait que «l'eau est potable » mais que ce n'était pas à lui, «qui agit de manière responsable», de décider de la remise en service de la station d'eau. Le vice-président de PDVSA, Eulogio Del Pino, n'avait pas hésité à boire un verre d'eau du Guarapiche disant qu'elle provenait de San Vicente, non loin du bassin approvisionnant Maturin.

Carolina Rodriguez et son mari, Daniel, sont dubitatifs. Ils habitent ce village et n'arrosent pourtant pas encore leur plantation. « La pollution demeure. Ce n'est pas encore propre », affirme Carolina. Derrière chez eux, un autre agriculteur travaille dans son champ. Alegro Rodriguez s'emporte : «Allez voir mes tomates ! Elles sont foutues... »

José Bodas travaille à PDVSA, il est le président du syndicat proche de l'opposition, la Fédération des travailleurs du pétrole vénézuélien. Comme le biologiste Antonio Machado, il pointe du doigt le manque de professionnalisme de PDVSA. « Il n'y a pas d'investissement dans la maintenance et il faut toujours produire plus», explique t-il. Les écologistes de la Fédération environnementale internationale recensent au minimum 47 fuites de pétrole et de dérivés d'hydrocarbures depuis le 23 janvier dans le pays.

Les gants des travailleurs. © Jean-Baptiste Mouttet

S'il faut produire plus, c'est que l'économie vénézuélienne repose en grande partie sur le pétrole. Les « missions », ces programmes sociaux cités comme succès de la révolution bolivarienne, en dépendent : 30 % du budget de l’État provient directement de PDVSA et de sa production de 2,5 millions de barils par jour. Cette grande fuite de pétrole a été très vite politisée.

Pour les partisans d'Hugo Chávez, à l'image du président de l'Assemblée nationale, Diosdado Cabello, l'opposition utilise l’événement pour « justifier une privatisation ». Elle est même suspectée de sabotages.

PDVSA, entreprise nationale depuis 1976, cristallise les luttes politiques. En décembre 2002, des employés ont lancé une vaste grève déstabilisant ainsi le régime et le pays. A la suite du mouvement, 18 000 personnes furent licenciées. Depuis, la compagnie pétrolière est perçue comment entièrement pro-gouvernementale tandis que ceux qui la critiquent sont traités de traîtres. Le gouverneur de l’État de Monagas, José Gregorio Briceño, en fait l'amère expérience. Pourtant socialiste, il s'est opposé à l'ouverture des turbines d'eau, affirmant qu'elle était « bien polluée » et qu'il n'« accepte ni chantage, ni menace » pour le faire. Il est aujourd'hui qualifié de « conspirateur » par certains militants du parti gouvernemental.

Un reportage de Jean-Baptiste Mouttet

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