Argentine: la lutte pour le droit à l’avortement relancée

Par Anna SLIZEWICZ

En 2018, la mobilisation historique des femmes pour la légalisation de l’IVG en Argentine s’était soldée par un échec au Sénat. Les féministes espèrent faire du droit à l’avortement un thème phare de la campagne pour les élections présidentielle et législatives cette année.

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Buenos Aires (Argentine), de notre correspondante.-  #NiñasNoMadres (« Des petites filles, pas des mères »). Ce mot-clé circule partout sur les réseaux sociaux depuis quelques semaines. Des femmes y joignent parfois une vieille photo d’elles à 11 ans : l’âge auquel Lucía a été forcée par les médecins d’un hôpital public de Tucumán, province conservatrice du nord du pays, à subir une césarienne. La fillette, violée par le compagnon de sa grand-mère, était enceinte de 19 semaines lorsqu’elle est arrivée à l’hôpital, réclamant immédiatement qu’on lui « enlève ce que le vieux [lui avait] mis dans le ventre ». Un avortement que l’intégralité du personnel médical a refusé de pratiquer, faisant jouer leur clause de conscience.

Manifestation en faveur de la légalisation de l'avortement, à Buenos Aires, le 31 mai 2018. © Reuters Manifestation en faveur de la légalisation de l'avortement, à Buenos Aires, le 31 mai 2018. © Reuters

Comme dans la plupart des pays d’Amérique latine, l’avortement est illégal en Argentine, sauf en cas de viol ou si la grossesse présente un danger pour la vie ou la santé de la femme enceinte. Lucía – un prénom d’emprunt pour protéger son identité – répondait à ces deux critères. « Et pourtant, les médecins n’ont pas respecté la loi. Ils ont gardé Lucía à l’hôpital pendant plusieurs semaines, et alors qu’elle a manifesté à de multiples reprises son souhait d’avorter, ils ont tout fait pour retarder le plus possible l’intervention. […] Ils ont aussi tenté de la faire changer d’avis, en lui caressant le ventre ou en lui montrant des échographies », dénonce Florencia Vallino, avocate membre de l’organisation ANDHES, qui représente la famille de la fillette.

Après un rappel à l’ordre de la Cour suprême de Tucumán, les médecins de l’hôpital se sont finalement décidés à intervenir la semaine dernière. Mais au lieu de pratiquer une interruption de grossesse légale, ceux-ci ont en fait imposé à Lucía d’accoucher par césarienne d’un fœtus de cinq mois qui a aujourd’hui très peu de chances de survie. « C’est de la torture que d’obliger une enfant à être mère », juge Florencia Vallino.

Cette affaire sordide scandalise l’opinion publique et relance la question du droit des Argentines à l’avortement, six mois après le rejet par le Sénat de la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG). Pendant les mois qui ont accompagné les débats à la Chambre des députés puis au Sénat, le pays a vécu une mobilisation historique des femmes et surtout des jeunes femmes qui ont manifesté chaque mardi devant le Congrès, arborant un foulard vert, symbole de la Campagne pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit. Le texte, adopté par les députés en juin, a été rejeté deux mois plus tard par les sénateurs, à 7 voix près. Un coup dur pour le mouvement féministe, qui connaît depuis 2015 en Argentine un élan sans précédent, « mais certainement pas la fin de tout », selon Victoria Tesoriero, membre de l’organisation Catholiques pour le droit à décider, qui soutient la légalisation de l’avortement : « On ne va surtout pas baisser les bras, la mobilisation reste d’ailleurs très forte aujourd’hui ».

De fait, les Argentines ont renoué avec la tradition des martes verdes (mardis verts). Le 19 février, sous la chaleur moite de l’été austral, une foule – moins importante tout de même que lors des grands rassemblements de l’an dernier – s’est réunie devant le Congrès pour célébrer le premier jour d’une nouvelle année de mobilisation. Foulard vert autour du cou et fard à paupière assorti, Guadalupe, étudiante de 23 ans, se dit « prête à continuer le combat. J’ai converti toute ma famille à la cause, ma mère en particulier. Mais cela a demandé de longues discussions… Je crois que la société argentine a besoin de temps, mais qu’elle finira par évoluer tôt ou tard. »

Dans un pays où plus de 75 % des habitants se déclarent catholiques, avoir fait de l’avortement un sujet de débat public constitue déjà une grande avancée pour les partisanes du droit à l’IVG. Pour Victoria Tesoriero, « la foi n’a rien à voir avec les décisions personnelles qu’une femme peut prendre dans sa vie ; la mobilisation de l’an dernier a aidé beaucoup d’Argentins à remettre en question leurs préjugés ».

Longtemps tabou et pourtant extrêmement répandu – près de 450 000 Argentines interrompent clandestinement leur grossesse chaque année, selon des estimations officielles –, l’avortement est devenu un thème clivant dans toutes les composantes de la société argentine : en famille, au travail, dans la sphère politique, chacun a été tenu de clarifier sa posture. Sur Twitter, de nombreux usagers affichent à côté de leur nom un petit cœur vert ou bleu – la couleur choisie par les anti-IVG qui ont adopté pour slogan « Sauvons les deux vies ».

Andrea Berra, psychologue et membre du Réseau des professionnels de santé pour le droit à décider (RPSDD), appelle à « mettre fin à l’hypocrisie qui règne au sein de la société argentine ». Elle dénonce le business très lucratif de certains médecins qui pratiquent des avortements en toute confidentialité dans de luxueuses cliniques, alors que les femmes les plus pauvres ont souvent recours à des méthodes ancestrales et dangereuses : cintres, mélange hasardeux de médicaments… Une semaine après le rejet de la légalisation de l’IVG au mois d’août, une femme de 34 ans est décédée d’une infection généralisée après avoir voulu interrompre sa grossesse à l’aide d’un bouquet de persil. Selon les associations, 50 à 100 femmes meurent chaque année à la suite d’avortements clandestins.

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