Les sénateurs argentins rejettent la légalisation de l’avortement

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Les sénateurs argentins se sont prononcés, dans la nuit du mercredi 8 au jeudi 9 août, contre la loi dépénalisant l’avortement en toutes circonstances, approuvée en juin par les députés. 

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Les sénateurs ont rejeté, jeudi 9 août, la légalisation de l’avortement approuvée par les députés en juin. Trente-huit sénateurs ont voté non, 31 ont voté oui et deux se sont abstenus, selon les résultats officiels. Relire ici notre article publié avant le scrutin parlementaire. 

 

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Verre à moitié plein : il y a un an, le débat sur une telle loi paraissait impossible. Verre à moitié vide : le passage de ladite loi risque bien d’échouer dans la dernière ligne droite. Mercredi 8 août 2018, les sénateurs argentins doivent se prononcer sur un texte légalisant l’avortement, une première dans ce pays profondément catholique et où, à bien des égards, le patriarcat reste fermement ancré.

Il y a presque deux mois, le projet de loi visant à dépénaliser l’avortement jusqu’à quatorze semaines de grossesse franchissait l’obstacle de la Chambre des députés, après un débat marathon de 23 heures sans interruption, avec une poignée de voix : 129 pour, 125 contre. Aujourd’hui, c’est au Sénat, réputé plus conservateur, de se prononcer. Pendant ces longues semaines, les observateurs politiques ont tenu le décompte des positions des uns et des autres et, à la veille du scrutin, le « non » semble en passe de l’emporter, même si des changements de vote de dernière minute sont toujours possibles. Trente-sept sénateurs ont annoncé leur intention de voter contre, trente et un pour, avec une abstention et deux qui ne se prononcent pas encore.

« L’adoption d’une loi légalisant l’avortement en Argentine serait un événement majeur pour le pays et pour une partie de l’Amérique latine, pointe Geneviève Garrigos, l’ancienne présidente de la section française d’Amnesty International, qui s’est investie dans le soutien au projet de loi. Cela fait dix ans que cette campagne dure, ce serait donc une victoire majeure pour les femmes qui l’ont menée. Par ailleurs, dans la foulée du référendum du mois de mai en Irlande qui a légalisé l’avortement, cela représenterait un signal fort. »

En Amérique latine, seuls deux pays et une région autorisent l’interruption volontaire de grossesse sans condition : Cuba, l’Uruguay et l’État de Mexico. En revanche, six pays l’interdisent quasi totalement. Les autres se situent au milieu du gué. Comme l’Argentine, qui considère depuis 1921 l’avortement comme illégal sauf en cas de viol ou de risque pour la vie ou la santé de la femme. En dehors de ces circonstances, une femme encourt de une à quatre années de prison.

Des manifestantes favorables à la loi légalisant l'avortement en Argentine défilent costumées comme les « servantes écarlates » de la sérié télévisée « The Handmaid's Tale ». © Reuters Des manifestantes favorables à la loi légalisant l'avortement en Argentine défilent costumées comme les « servantes écarlates » de la sérié télévisée « The Handmaid's Tale ». © Reuters

Comme le souligne Geneviève Garrigos, « le problème de cette loi est que la pénalisation n’empêche pas les femmes d’avorter, puisqu’il y a environ 500 000 IVG recensées chaque année dans le pays, sans doute davantage en réalité, mais qu’elle leur met des bâtons dans les roues, qu’elle renforce les inégalités et met leur vie en danger ». En effet, de nombreux médecins n’informent pas les femmes qui viennent les consulter de la possibilité d’avorter dans les cas prévus par la loi existante, et certains demandent même un ordre judiciaire pour pratiquer l’intervention, ou alors la refusent au nom d’une « clause de conscience » qui n’existe pas légalement.

De plus, comme c’est fréquemment le cas dans les pays qui restreignent le droit à l’avortement, les femmes issues de milieux aisés, riches ou connectés n’ont pas de problème à se faire avorter dans des cliniques privées. En revanche, celles qui sont pauvres, vivent à la campagne ou sous le joug de leur famille n’ont aucun choix, et mettent leur vie en danger en recourant à l’automédication abortive ou à des techniques encore pires. La volonté d’améliorer la santé des femmes s’est d’ailleurs révélée être un des arguments les plus porteurs dans le débat qui s’est déroulé à la Chambre des députés, permettant de recueillir les voix d’élus catholiques ou conservateurs qui, même s’ils continuent de s’opposer à l’avortement, ont accepté de voter en faveur de la nouvelle loi.

Si la campagne en faveur de la légalisation a gagné en vigueur et est parvenue à faire déposer une loi, c’est grâce à une nouvelle génération de militantes et à une prise de conscience croissante des violences faites aux femmes. L’Argentine, comme d’autres pays d’Amérique latine, s’est (lentement) éveillée à la question du féminicide qui gangrène sa société. Après des années à ne pas vouloir voir ou à ignorer ces crimes, les gouvernements se sont retrouvés confrontés à de vastes et puissants mouvements de rue qui les ont interpellés sur cette question.

En Argentine, ce sont les activistes regroupées sous le mot d’ordre « Ni una menos » (« Pas une de moins ») qui se sont attaquées aux violences machistes, parvenant à réunir plusieurs centaines de milliers de personnes dans la capitale Buenos Aires (des mouvements similaires avec le même slogan se sont déroulés au Chili, en Uruguay ou au Pérou). Elles ont notamment repris le fameux foulard des « mères de la place de Mai », qui ont réclamé pendant deux décennies la vérité sur le devenir de leurs enfants sous la dictature argentine, le transformant en bandana ou en écharpe de couleur verte. Elles se sont également inspirées de la pop culture en défilant costumées comme les femmes opprimées de la série télévisée La Servante écarlate afin de bien faire passer le message que la question de l’avortement renvoie aux autres violences faites aux femmes par les sociétés masculines.

Comme l’a récemment écrit la romancière et dramaturge argentine Claudia Piñeiro, « l’intensité et l’agressivité des antiavortements ces dernières semaines masque quelque chose de plus profond. Au cœur de cette question se trouvent la sexualité des femmes et leur droit de choisir de ne pas devenir mère. En vrai, leur désir. L’Église et d’autres intérêts conservateurs très puissants en Argentine sont effrayés par le désir féminin. C’est pourquoi ils le condamnent, punissent et criminalisent. À leurs yeux, les femmes, sans exception, sont nées pour devenir mères. Ils ont décidé que tel était notre but, même si telle n’est pas notre volonté ».

Face à cette revendication, l’Église a mobilisé ses troupes, organisant de grandes messes publiques pour dénoncer, parfois de manière oblique, parfois frontalement, le projet de loi. Les sociétés de médecins et les académies médicales se sont divisées sur le sujet, ce qui n’a pas empêché quelques centaines de médecins de manifester contre la légalisation, soulevant le problème de ce qu’ils feront si la loi est approuvée. Étonnamment, une voix a manqué durant le débat : celle du pape François, d’origine argentine et opposé à l’avortement.

Si la loi est approuvée mercredi 8 août, elle représentera un marqueur important. Pour l’Argentine, en montrant que les femmes y sont libres et échappent à leur statut de victimes. Mais aussi pour le reste de l’Amérique du Sud. Au Salvador et en République dominicaine, des mouvements similaires prônant la légalisation commencent à gagner du terrain. A contrario, le grand voisin brésilien est actuellement en train d’envisager un durcissement des lois antiavortement sous la pression des églises évangéliques.

Mais la loi argentine n’est pas encore votée. Les sénateurs peuvent éventuellement l’amender, auquel cas elle reviendrait devant la Chambre. Ou alors, ils peuvent la rejeter. Mais dans ce cas-là, ce ne serait probablement que partie remise. Car le mouvement « Ni una menos » n’a pas l’intention de rentrer au bercail. Avec les manifestations anticorruption, il est devenu l’une de forces populaires les plus rassembleuses dans la période de crise politique et économique que traverse l’Argentine.

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