Bombardement de Bouaké: un témoin tente d’impliquer Bolloré

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Tandis que l’instruction sur le bombardement de Bouaké en 2004 touche à sa fin, Jacques Dupuydauby, homme d’affaires français proche de dirigeants européens et africains, accuse sous serment, mais sans éléments matériels, Bolloré d’avoir participé à l’organisation de l’attaque. Bolloré dément et menace de poursuites judiciaires. 

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Ce sont des accusations gravissimes que la justice va devoir vérifier et la juge Sabine Kheris ne s’attendait sans doute pas à pareil rebondissement. À peine deux mois après avoir sollicité le renvoi devant la Cour de justice de la République (CJR) de trois anciens ministres de Jacques Chirac, la juge du tribunal de Paris, en charge de l’enquête sur le bombardement de Bouaké, a décidé de prolonger la phase d’instruction du dossier, que tout le monde pensait pourtant sur sa fin.

Jacques Dupuydauby © DR Jacques Dupuydauby © DR
Auditionné pendant deux heures mercredi 6 avril à Paris, Jacques Dupuydauby, industriel français ayant fait carrière en Afrique, a, selon des informations de Mediapart, accusé sous serment le groupe Bolloré d’être lié à l’organisation de l’attaque aérienne qui a coûté la vie à neuf soldats français et un humanitaire américain. Ce témoignage, vivement contesté par plusieurs parties, ouvre une piste dans la recherche des commanditaires du bombardement, toujours inconnus onze ans après les faits.

Tout est parti, début mars, d’un coup de téléphone adressé à Me Jean Balan, avocat des familles de militaires français décédés dans l’attaque, qui ferraille depuis onze ans dans le dossier. Au bout du fil, Jacques Dupuydauby, ancien collaborateur de Vincent Bolloré dont il est devenu le meilleur ennemi – les deux hommes s’attaquent mutuellement en justice de façon régulière –, promet des révélations sur l’organisation du bombardement par deux mercenaires biélorusses. La semaine suivante, le 8 mars, l’ex-PDG du groupe portuaire Progosa, qui séjourne en Espagne, atterrit à Paris afin de signer une déposition.

Ce document de trois pages, transmis dans la foulée à la juge Kheris, raconte notamment un entretien avec Michèle Alliot-Marie, ancienne ministre de la défense avec qui l’industriel entretenait des relations « très amicales ». La conversation se serait tenue en 2007, soit trois ans après les faits, au cours d'un déjeuner « en tête à tête à son ministère, rue Saint-Dominique ».

L'ex-ministre de Jacques Chirac aurait alors, selon la version de Dupuydauby, clairement identifié les acteurs clés du dossier de Bouaké : « Au cours de cet échange de vues, madame Alliot-Marie m’a indiqué que dans cette affaire toutes les décisions avaient été prises par son collègue, monsieur de Villepin [ancien ministre de l'Intérieur – ndlr] et qu’en ce qui concernait l’aspect pratique et opérationnel des événements, c’est le groupe Bolloré qui s’en était chargé, tant pour les armes que pour les mercenaires. Je lui ai demandé comment elle le savait, elle m’a répondu que ces informations figuraient dans le rapport que lui avaient remis ses services de renseignement. »

Une version répétée, cette fois sous serment – un témoin n’a pas le droit de mentir dans une procédure –, le 6 avril, devant la juge d’instruction, exceptionnellement accompagnée de la vice-procureure Sandrine Guillon : « Elle [Michèle Alliot-Marie – ndlr] m’avait invité à déjeuner et nous avons parlé de la Côte d’Ivoire, sujet que nous évoquions régulièrement. Je lui ai demandé si elle avait des échos sur Bouaké et elle m’a répondu que c’était mon “ami” Bolloré qui était dans le coup. »

Jacques Dupuydauby, qui dit aussi connaître Jean-Yves Le Drian « depuis plus de 30 ans », a également assuré devant le juge que l’actuel ministre de la Défense lui aurait confirmé la participation du groupe Bolloré : « Sur Bouaké,  il m’a dit que ce que m’avait dit madame Michèle Alliot-Marie était exact. »

Problème, et de taille : les deux ministres cités contestent publiquement la version du témoin. Catégorique, l’entourage proche de Jean-Yves Le Drian « dément formellement » auprès de Mediapart le fait que le ministre « ait pu demander des informations relatives au bombardement de Bouaké aux services de renseignement et qu’il les ait transmises à M. Dupuydauby ».

Un avion de l'armée ivoirienne abattu par l'armée française en représailles. © Reuters Un avion de l'armée ivoirienne abattu par l'armée française en représailles. © Reuters

Sollicitée à son tour, Michèle Alliot-Marie conteste elle aussi, par l’intermédiaire de son entourage qui a « consulté son agenda », avoir déjeuné avec M. Dupuydauby en 2007.

Également ciblé par le témoignage de l’homme d’affaires, l’ancien premier ministre et ministre des affaires étrangères Dominique de Villepin, auditionné en 2008 par la juge Florence Michon, a pour sa part toujours affirmé n'avoir « jamais été informé ni saisi de cette affaire ».

Quant au groupe Bolloré, pour la première fois directement mis en cause dans le dossier de Bouaké, il apporte « le démenti le plus formel à l'ignoble accusation d'être mêlé de près ou de loin au bombardement d'une base militaire française, à Bouaké en Côte d'Ivoire en 2004 ». Son avocat, Me Olivier Baratelli, dit par ailleurs avoir « reçu mandat d'engager immédiatement toutes poursuites judiciaires, notamment pour dénonciation calomnieuse et complicité ».

Le nouveau témoignage, bien que très fragile en l’état, pourrait venir renforcer la thèse, défendue par Me Jean Balan, selon laquelle de hauts dirigeants français seraient en réalité derrière le drame de Bouaké. « Une petite clique à Paris a voulu se débarrasser de la sorte de Laurent Gbagbo en le faisant passer pour le responsable de l'attaque », soutient l’avocat des familles des victimes depuis plusieurs années.

Devant la juge d'instruction, Jacques Dupuydauby est allé dans le même sens pour impliquer le tycoon breton : « Bolloré soutenait officiellement Gbagbo ; expliquez-moi pourquoi Ouattara, arrivant au pouvoir [en 2010 – ndlr], le maintient sur le port d'Abidjan et double même ses activités ? Dans cette affaire-là, je pense qu'il jouait double jeu. (...) Tout le monde voulait Ouattara, ils voulaient tous sa victoire. »

Face aux démentis de Michèle Alliot-Marie et Jean-Yves Le Drian, Jacques Dupuydauby n’a pour l’instant aucune preuve matérielle de l’existence des entretiens avec les deux ministres, encore moins du contenu des éventuelles discussions.

Pour appuyer ses déclarations, l’industriel a indiqué que Dominique Pin, ancien premier conseiller de l'ambassade de France à Abidjan, décédé depuis, lui aurait confirmé « l'exactitude » des « dires de madame Alliot-Marie » sur le rôle du groupe Bolloré. Il est aujourd’hui cependant impossible de vérifier ces propos rapportés de l'ancien diplomate.

La nature des relations actuelles entre Vincent Bolloré et son ancien collaborateur – « extrêmement exécrables », comme le reconnaît ce dernier – est également à prendre en compte. Sur fond de règlement de comptes, les deux hommes se livrent en effet une guerre judiciaire acharnée depuis plusieurs années.

En octobre 2013, Jacques Dupuydauby a déposé une plainte avec constitution de partie civile pour trafic d'influence et corruption, accusant Vincent Bolloré d'avoir aidé Nicolas Sarkozy à récupérer les fonds mis à sa disposition par la Libye de Muammar Kadhafi pour financer la campagne présidentielle de 2007.

Me Baratelli rappelle, lui, que « par jugement du 14 avril 2015, Jacques Dupuydauby a été pénalement condamné par le tribunal criminel de Séville, pour détournement d’actifs commis au préjudice du groupe Bolloré, à 3 ans et 9 mois de prison ferme et à plus de 20 millions d’euros de dommages et intérêts ». Dans ce contexte sous tension, la juge Sabine Kheris aura fort à faire pour aller au-delà d’un récit incomplet.

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