La droite allemande se fracture sur la question de l’islam

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Le partenaire le plus compliqué à gérer pour Angela Merkel ne sera sans doute pas l’allié social-démocrate du SPD. C’est plutôt l’aile bavaroise de son propre camp, la CSU, qui lui cause du souci depuis la formation de la coalition gouvernementale, à la mi-mars.

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Rarement les désaccords idéologiques auront été aussi flagrants au sein d’un gouvernement allemand. Et jamais ils n’étaient apparus sitôt l’exécutif formé. Car il a fallu quelques heures à peine pour que le tout nouveau ministre de l’intérieur, Horst Seehofer, fasse une déclaration fracassante et étale au grand jour une divergence fondamentale avec la chancelière.

« L’islam n’appartient pas à l’Allemagne », a déclaré le 15 mars dans le quotidien populaire Bild celui qui est aussi président de la CSU (Union chrétienne sociale), l’aile bavaroise du camp conservateur. Une déclaration qui a suscité outre-Rhin une avalanche de réactions, tant elle révèle à la fois la radicalisation d’une partie de la droite allemande et les désaccords au sein du camp conservateur censé gouverner à l’unisson depuis la formation de la « Grande Coalition » au terme des longues négociations qui ont suivi les élections du 24 septembre dernier.

La chancelière a elle-même répondu à la déclaration de Seehofer, indiquant que certes, l’Allemagne était imprégnée de christianisme, mais que quatre millions de musulmans y résidaient. « Ces musulmans appartiennent aussi à l’Allemagne, de la même façon que leur religion, c’est-à-dire l’islam, appartient à l’Allemagne », a-t-elle asséné.

L’hostilité de Horst Seehofer aux positions d’Angela Merkel n’est pas nouvelle. En septembre 2015, déjà, lorsque la chancelière avait décidé l’ouverture de la frontière avec la Hongrie afin de faire entrer en Allemagne des centaines de milliers de personnes fuyant la Syrie et l’Irak, le président de la CSU s’en était vivement pris à la cheffe de l’exécutif.

Les représentants des trois formations lors de la signature du contrat de coalition, le 12 mars 2018 : Olaf Scholz (SPD), Angela Merkel (CDU), Horst Seehofer (CSU) © Reuters Les représentants des trois formations lors de la signature du contrat de coalition, le 12 mars 2018 : Olaf Scholz (SPD), Angela Merkel (CDU), Horst Seehofer (CSU) © Reuters

Il n’avait eu de cesse, depuis, de prôner une limitation du nombre de demandeurs d’asile sur le sol allemand et avait obtenu, en échange de sa participation à la coalition gouvernementale, la fixation d’un quota de 200 000 réfugiés maximum par an. À la tête du ministère « de l’intérieur, de la construction, et de la patrie (Heimat) », il a affiché en outre sa volonté d’accélérer la procédure de demande d’asile et le renvoi de ceux qui sont déboutés.

Avec cette nouvelle déclaration, toutefois, Seehofer est allé plus loin. Car il pose la question de la place, non pas seulement desdits « réfugiés », mais de très nombreux citoyens allemands dans leur propre société. L’offensive a aussitôt déclenché un vaste débat en Allemagne, où les médias ne cessent de rebondir depuis sur le Islam-Streit (la « querelle sur l’islam ») et où certains politiciens, à droite, en profitent pour ajouter de l’huile sur le feu.

« La question fondamentale n’est pas de savoir si l’islam appartient à l’Allemagne, mais de savoir si l’islam est un danger pour l’Allemagne », a ainsi déclaré le député CDU Philipp Amthor au quotidien Handelsblatt. L’islam politique serait, selon lui, « une menace pour notre État de droit libre, contre laquelle nous devons nous défendre ».

L’offensive de Seehofer n’est par ailleurs pas arrivée seule. À ses côtés, le ministre de la santé Jens Spahn (CDU) a déclaré, peu de temps après, que les bénéficiaires des allocations Hartz IV – les chômeurs de longue durée – n’étaient pas pauvres… La ministre-présidente du Land de Rhénanie-Palatinat, Malu Dreyer, membre du SPD (le partenaire social-démocrate des conservateurs au sein du gouvernement fédéral), a invité les deux hommes à la prudence. « Je conseille aux deux ministres de faire tout leur possible pour remplir leur mission, à savoir mettre en œuvre le programme de coalition, a-t-elle déclaré. (…) Personne ne va plus faire confiance aux politiques si nous parlons de manière aussi condescendante. »

À peine entrée en fonctions, la coalition gouvernementale semble donc déjà écartelée. Et contre toute attente, le partenaire le plus problématique pour la chancelière ne sera pas le SPD. Mais un élément de son propre camp : la CSU.

« Ce n’est pas la première fois que CDU et CSU divergent sur leurs positions, explique la politologue Ursula Münch. Mais c’est la première fois, sans doute, que cela touche aussi profondément à ce que doit être la société allemande. » La chercheuse, directrice de l’Académie pour la formation politique de Tutzing, en Bavière, et spécialiste des milieux conservateurs allemands, rappelle que dans la précédente coalition gouvernementale, CDU et CSU défendaient des points de vue opposés quant à l’instauration d’un péage sur les autoroutes allemandes, le parti bavarois assurant que seuls les automobilistes étrangers devaient s’en acquitter.

Autre sujet de désaccord, en 2012-2013 : la politique familiale. La CSU voulait mettre en place au niveau fédéral une allocation pour les mères qui souhaitent rester à la maison pour élever leur enfant, pendant ses trois premières années. La Cour constitutionnelle a finalement rejeté la réforme qui relevait, selon elle, de l’administration des Länder. La Bavière l’a alors mise en place.

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