Corée du Sud: la «génération Sewol» fait tomber la présidente Park

Le Parlement sud-coréen a voté vendredi 9 décembre la destitution de la présidente Park Geun-hye, empêtrée dans un scandale politico-financier. L’affaire suscite un impressionnant mouvement de colère populaire dans lequel les jeunes, d’habitude peu politisés, jouent un rôle remarqué.

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De notre correspondant à Séoul (Corée du Sud).– C’est un spectacle saisissant. Un océan de bougies qui recouvre, chaque samedi depuis six semaines, l’immense place de Gwanghwamun au cœur de Séoul. « On n’a pas étudié dur pour ça ! », « Le pays est à nous ! », proclament des pancartes brandies par des lycéens emmitouflés. Autour d’eux, bravant le froid, des familles au complet avec le petit dernier dans la poussette, des papys joviaux en tenue de randonneur, des syndicalistes le bandeau rouge au front, des couples venus en amoureux, des étudiants chambreurs… Tous une chandelle à la main – ou un smartphone avec l’appli « bougie ». Un seul cri : « Park Geun-hye démission ! » Au loin surplombe le palais présidentiel, où s’est retranchée la présidente.

En votant vendredi 9 décembre 2016 sa destitution, l’opposition et une partie des députés du parti présidentiel (qui souhaitaient temporiser) ont fini par céder face à une mobilisation qui n’a cessé d’enfler, samedi après samedi. Ils étaient 1,7 million de manifestants le 26 novembre, un record historique. Et les organisateurs de ces spectaculaires veillées aux chandelles ont promis de continuer tant que la Cour constitutionnelle n’aurait pas validé la décision du Parlement.

Ces manifestations restent calmes et pacifiques, presque festives. Tambours traditionnels et concerts de rock succèdent aux discours vibrant d’indignation. Au lieu des affrontements avec la police qui accompagnent souvent les luttes sociales coréennes, les jeunes CRS (des conscrits) se voient offrir biscuits et canettes de café. Sur les alignements de cars de police, garés pare-chocs contre pare-chocs pour bloquer l’accès au palais présidentiel, sont collés des milliers de dessins de fleur – décor idéal pour les incontournables selfies. Affichettes, bougies et ponchos pour la pluie sont distribués gratuitement. En repartant, les manifestants nettoient, laissant derrière eux une place de Gwanghwamun immaculée.

Manifestation place de Gwanghwamun, au cœur de Séoul, le 12 novembre © Reuters

Cette démonstration de la vitalité de la démocratie sud-coréenne a été provoquée par un scandale étonnant qui implique Choi Soon-sil, une conseillère occulte et amie de 40 ans de la présidente Park. Choi Soon-sil, à qui la rumeur attribue des pouvoirs chamaniques, est accusée d’avoir eu dans l’ombre une influence considérable sur la conduite des affaires de l’État. Elle est soupçonnée, entre autres, d’avoir cherché à faire main basse sur des budgets publics, d’avoir placé ses affidés à divers postes du gouvernement et d’avoir reçu quotidiennement des dossiers confidentiels tels que des secrets militaires.

Cette « Raspoutine » n’a pourtant aucune fonction officielle : Choi Soon-sil est la fille d’un gourou aujourd’hui décédé, ancien mentor de la jeune Park Geun-hye. L’homme prétendait communiquer avec la mère de Park, assassinée en 1974 par un agent nord-coréen qui visait son père, le dictateur Park Chung-hee. Choi Soon-sil semble avoir conservé sur Park l’influence démesurée de son père. Dans les cortèges, Park est caricaturée en marionnette, aux fils tirés par Choi.

Dans le volet financier du scandale, Choi est soupçonnée d’avoir extorqué 60 millions d’euros à des grandes entreprises – les fameux « chaebols » – par l’intermédiaire de deux fondations douteuses. L’affaire a conduit le Parlement à convoquer mardi les huit plus puissants patrons du pays (Samsung, LG, Hyundai, entre autres) pour des auditions télévisées qui ont tourné à l’humiliation publique : douze heures durant, ces milliardaires se sont fait houspiller comme des enfants par des députés galvanisés par la colère de la rue.

La Corée du Sud n’en est pourtant pas à son premier scandale de corruption. Et la collusion entre ses chaebols et le pouvoir, qui remonte aux dictatures militaires des années 1960, est connue de tous. Pourtant, il y a quelque chose de nouveau dans cette exaspération partagée par tout un pays (le taux de soutien de Park est de 4 %). Pour les plus jeunes générations, cette affaire permet d’exprimer un malaise qui couvait depuis longtemps.

Le naufrage du ferry « Sewol »

Les jeunes Coréens surnomment leur pays « Hell Choson », du nom de l’ancienne dynastie qui imposait une culture patriarcale et hiérarchique ultra rigide. Asphyxiés par une société conservatrice qui ne leur laisse guère voix au chapitre, ils sacrifient leur enfance pour préparer, nuit et jour, les très compétitifs concours universitaires… alors que le diplôme ne protège désormais plus d’un chômage en hausse (12,5 % chez les moins de 30 ans selon le taux officiel, sans doute sous-estimé).

Un des éléments déclencheurs de la remarquable mobilisation de la jeunesse a été la révélation selon laquelle Choi Soon-sil avait utilisé son influence et son argent pour faire admettre sa fille, athlète équestre mais élève médiocre, au sein de la prestigieuse université féminine Ehwa à Séoul. « Le concours d’entrée à l’université a une dimension sacrée en Corée. Il est le garant de l’égalité de notre société », explique le sociologue Youm Yoo-sik, de l’université de Yonsei.

Ce volet particulièrement dévastateur du scandale n’a pas été révélé par la presse : ce sont les étudiantes d’Ehwa, en lutte contre leur présidente (finalement poussée à la démission), qui ont découvert le traitement de faveur accordé à la fille de Choi. « Il y a déjà eu des incidents de triche dans le passé. Mais après ce cas particulièrement flagrant, la confiance très forte des jeunes Coréens en leur système éducatif a été ébranlée », poursuit Youm Yoo-sik.

Cette jeune génération est aussi marquée au fer rouge par une tragédie qui a traumatisé le pays : le naufrage du ferry Sewol. En avril 2014, 250 lycéens en voyage de classe meurent noyés, coincés dans un bateau renversé qui a sombré pendant des heures. Les survivants sont ceux qui avaient désobéi aux ordres de rester dans les cabines. Parmi les nombreux responsables de la catastrophe : la corruption des autorités de contrôle maritime et l’incompétence du gouvernement.

C’est justement à cause du Sewol que Joo, 16 ans, rouge à lèvres fluo, manifeste chaque samedi à Gwanghwamun avec ses amies : « Le jour du naufrage, la présidente est restée inexplicablement absente pendant sept heures, alors que le ferry coulait avec des lycéens à bord ! Nous vivons dans un pays qui ne protège pas sa jeunesse. »

Beaucoup de jeunes considèrent qu’ils auraient pu, eux aussi, être victimes du ferry. « Leur identité est inextricablement liée à la catastrophe. Ils sont “la génération Sewol” », écrit Jun Michael Park sur le site Korea Exposé. « La tragédie du Sewol, suivie par ce scandale de corruption massif qui ronge le gouvernement, a politisé les adolescents. »

Ces lycéens et étudiants déterminés font planer sur les manifestations un vent de fraîcheur nouveau ; ils font preuve d’une créativité et même d’un second degré très inhabituels au Pays du matin calme. Parmi les omniprésentes bannières de syndicat ou de parti se glissent ainsi de nombreux drapeaux plus loufoques, comme celui de « la société de recherche sur les zèbres » ; ou « l’association des gens qui ont perdu tout désir sexuel à cause de leur inquiétude pour leur pays » (« Mais ce n’est que temporaire », précise la banderole). Comme si cette jeunesse, étouffée et éreintée après une vie entière passée à bachoter jusqu’au milieu de la nuit, s’autorisait enfin à exprimer au grand jour son ras-le-bol face à une société fermée, inégalitaire, où l’argent et les réseaux des parents comptent plus que le travail.

Pour la génération Sewol, la présidente Park Geun-hye (64 ans) semble elle-même être sortie d’une autre époque. Son élection en 2012 a mis en évidence un immense fossé générationnel : les plus jeunes Coréens ne comprennent pas cette présidente qui multiplie les expressions étranges et les références désuètes à la modernisation des campagnes par son père dans les années 1970. « Même sa coupe de cheveux, c’est celle de sa mère ! », s’emporte Min-ji, 24 ans, journaliste. « Sa façon de s’habiller, de parler… Elle vit dans un autre monde. »

Dans l’histoire tumultueuse de la démocratisation de la Corée du Sud, les mouvements étudiants ont été à l’avant-garde des luttes – parfois sanglantes – contre les dictatures militaires. Mais les générations qui leur ont succédé se sont largement dépolitisées. « Nous sommes suffisamment intelligents pour former notre propre opinion… Mais nous n’avons pas le temps de l’exprimer : la compétition est telle qu’on ne fait qu’étudier et travailler », poursuit Min-ji. La lente érosion de la liberté d’expression en une décennie de présidences conservatrices a aussi contribué à cette dépolitisation.

« La Corée du Sud traverse un moment historique. Elle entre dans une nouvelle ère, en termes économiques et sociétaux », analyse l’anthropologue Benjamin Joinau, professeur à l’université Hongik à Séoul. « Le scandale autour de Choi Soon-sil permet de faire un travail mémoriel qui n’avait pas été fait, de se libérer du fantôme de Park Chung-hee [président de 1961 à 1979 et père de l’actuelle présidente – ndlr]. Tout dans le scandale fait écho à cette Corée du passé qui faisait confiance à des figures providentielles comme Park Chung-hee. Il y a une prise de conscience nouvelle : on remet en question le népotisme, la corruption morale, politique et financière. Dans les manifestations, j’observe une détermination très intéressante, qui est la preuve d’une grande maturité. Il y a tous les âges, toutes les catégories sociales. Et il y a beaucoup d’adolescents et de jeunes qui vont grandir après avoir vécu les manifestations de Gwanghwamun, après avoir dit “non” au pouvoir. »

Frederic Ojardias

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