Bernie Sanders 1962: un jeune activiste à Chicago

Par Miles Kampf-Lassin

Le socialiste américain Bernie Sanders, à nouveau candidat à l’élection présidentielle, a débuté sa campagne par un meeting à New York, sa ville de naissance. Et un autre à Chicago, où il a manifesté pour les droits civiques au début des années 1960, s’y forgeant une conscience politique. Archéologie de la pensée de « Bernie », dans cet article qui inaugure le partenariat éditorial de Mediapart avec la revue Jacobin.

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En janvier 1962, tandis que des manifestations exigeant un traitement égal pour les Africains-Américains balayaient les États-Unis, l’université de Chicago vécut son premier sit-in en faveur des droits civiques. Trente-trois étudiants, pour la plupart blancs, marchèrent à travers le campus gothique de l'université et entrèrent dans le bâtiment administratif. Au cinquième étage, ils commencèrent une occupation devant le bureau du président de l'université, George W. Beadle. Les protestataires, membres du Congrès pour l'égalité raciale (Core), demandaient à l'université la fin de sa politique de ségrégation dans les logements étudiants.

Pendant treize jours, les étudiants allaient rester nuit et jour dans le couloir près du bureau de Beadle, jusqu'à ce qu'un accord provisoire fut signé. Tout au long de ce sit-in, les étudiants de Core furent conduits par leur président, un certain Bernie Sanders [alors âgé de 21 ans – ndlr].

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Sanders n'a pas toujours parlé ouvertement de cette période, où il fut un organisateur étudiant engagé pour la justice sociale. Il aura fallu attendre 2016, avec la publication de photographies et d'une vidéo montrant le jeune Sanders arrêté durant une manifestation contre la discrimination raciale dans l'enseignement public, pour que cette histoire devienne un sujet de discussion lors de la dernière campagne présidentielle.

Cette époque d'activisme étudiant à Chicago fut pourtant essentielle dans son cheminement intellectuel et contribua à former sa vision du monde. C'est à cette époque que la centralité du conflit avec les puissants devint chez lui un principe politique qui allait le guider toute sa vie. À travers son implication dans le mouvement pour la justice raciale et l'activisme dans les cercles socialistes, Sanders commença à définir les engagements politiques qui animent aujourd'hui sa campagne en vue de la présidentielle de 2020.

Bernie Sanders (au centre), lors du sit-in de l'université de Chicago, en janvier 1962. © DR Bernie Sanders (au centre), lors du sit-in de l'université de Chicago, en janvier 1962. © DR

De son expérience à Chicago, Bernie Sanders dit en 1981 dans le Vermont Vanguard : « Ce fut probablement la période majeure de ma fermentation intellectuelle. » Après le sit-in de 1962, l'administration de l'université de Chicago accepta, comme de telles administrations aiment à le faire, de créer une commission pour se pencher sur le sujet. Elle ne résolut pas ce que Sanders appelait à l'époque une « situation intolérable », où « les étudiants noirs et blancs de l'université ne peuvent pas vivre ensemble dans les appartements appartenant à l'université ».

La protestation ne cessa d'ailleurs pas avec la création de ce comité. Les étudiants continuèrent à faire pression sur l'administration à travers des manifestations et des piquets de grève devant les bâtiments qui refusaient de louer aux Afro-Américains.

Sanders, anticipant ce qui allait devenir plus tard un de ses thèmes récurrents, publia un article dans le journal de l'université, The Maroon, pour inciter ses camarades à « discuter les faillites d'un système économique qui, malgré la grande richesse de notre pays, échoue à fournir les logements dont un grand nombre de personnes ont besoin ».

À la suite de manifestations répétées à l'été 1963, les efforts de Sanders et des autres activistes payèrent enfin : l'université de Chicago céda et mis officiellement un terme à la ségrégation dans les logements universitaires.

Cette victoire allait encourager Sanders à continuer son activisme en faveur des droits civiques. Son arrestation en août 1963, alors qu'il protestait contre la ségrégation dans les écoles publiques de Chicago, arriva quelques mois après, à quelques kilomètres plus au sud, dans le quartier d’Englewood.

Englewood venait alors de connaître une transformation démographique. Les familles noires, déplacées par la construction par le maire Richard Daley de la nouvelle autoroute Dan-Ryan et des projets de redévelopement racistes, sous couvert de « renouvellement urbain », déménagèrent dans le quartier, entraînant la fuite des familles blanches dans d'autres parties de la ville. L'arrivée d'étudiants noirs précipita bientôt une crise de surpopulation dans les écoles. Mais au lieu d'investir dans des bâtiments en dur, le superintendant scolaire Benjamin Willis – à l'époque, un des responsables locaux les mieux payés du pays – choisit d'installer vingt-cinq remorques habitables.

Les parents les nommèrent les « wagons de Willis ». Ces roulottes les scandalisaient. Ils les considéraient comme à la fois inadaptées et discriminatoires. Ils étaient choqués de voir qu'on les avait placées à côté d'un quai de voie ferrée. Déjà réunis au sein d'un conseil de parents, ils contactèrent Core, qui promit de travailler avec eux pour cesser l'aménagement du site prévu pour les « wagons de Willis ».

C'est au cours de ces manifestations que Bernie Sanders fut arrêté par la police de Chicago. Sur une photo qui a largement circulé durant la campagne de 2016, on peut voir Sanders empoigné aux bras par deux officiers, le pantalon taché de boue, les pieds enchaînés à ceux d'autres manifestants africains-américains.

Sanders a longtemps évacué l'importance de cette arrestation. « Ce n'est pas dur de vous faire arrêter si vous le souhaitez », a-t-il dit à un reporter du magazine Time en 2015. Pourtant, son activisme a clairement façonné sa politique. Le mois de son arrestation, Sanders prit part à la marche de Washington pour les emplois et la liberté, où il vit Martin Luther King – qui allait devenir une de ses idoles – délivrer son discours « I have a dream ».

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