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Bernie Sanders 1962: un jeune activiste à Chicago

Le socialiste américain Bernie Sanders, à nouveau candidat à l’élection présidentielle, a débuté sa campagne par un meeting à New York, sa ville de naissance. Et un autre à Chicago, où il a manifesté pour les droits civiques au début des années 1960, s’y forgeant une conscience politique. Archéologie de la pensée de « Bernie », dans cet article qui inaugure le partenariat éditorial de Mediapart avec la revue Jacobin.

Miles Kampf-Lassin

10 mars 2019 à 11h02

Cet article est en accès libre.

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En janvier 1962, tandis que des manifestations exigeant un traitement égal pour les Africains-Américains balayaient les États-Unis, l’université de Chicago vécut son premier sit-in en faveur des droits civiques. Trente-trois étudiants, pour la plupart blancs, marchèrent à travers le campus gothique de l'université et entrèrent dans le bâtiment administratif. Au cinquième étage, ils commencèrent une occupation devant le bureau du président de l'université, George W. Beadle. Les protestataires, membres du Congrès pour l'égalité raciale (Core), demandaient à l'université la fin de sa politique de ségrégation dans les logements étudiants.

Pendant treize jours, les étudiants allaient rester nuit et jour dans le couloir près du bureau de Beadle, jusqu'à ce qu'un accord provisoire fut signé. Tout au long de ce sit-in, les étudiants de Core furent conduits par leur président, un certain Bernie Sanders [alors âgé de 21 ans – ndlr].

Sanders n'a pas toujours parlé ouvertement de cette période, où il fut un organisateur étudiant engagé pour la justice sociale. Il aura fallu attendre 2016, avec la publication de photographies et d'une vidéo montrant le jeune Sanders arrêté durant une manifestation contre la discrimination raciale dans l'enseignement public, pour que cette histoire devienne un sujet de discussion lors de la dernière campagne présidentielle.

Cette époque d'activisme étudiant à Chicago fut pourtant essentielle dans son cheminement intellectuel et contribua à former sa vision du monde. C'est à cette époque que la centralité du conflit avec les puissants devint chez lui un principe politique qui allait le guider toute sa vie. À travers son implication dans le mouvement pour la justice raciale et l'activisme dans les cercles socialistes, Sanders commença à définir les engagements politiques qui animent aujourd'hui sa campagne en vue de la présidentielle de 2020.

Bernie Sanders (au centre), lors du sit-in de l'université de Chicago, en janvier 1962. © DR

De son expérience à Chicago, Bernie Sanders dit en 1981 dans le Vermont Vanguard : « Ce fut probablement la période majeure de ma fermentation intellectuelle. » Après le sit-in de 1962, l'administration de l'université de Chicago accepta, comme de telles administrations aiment à le faire, de créer une commission pour se pencher sur le sujet. Elle ne résolut pas ce que Sanders appelait à l'époque une « situation intolérable », où « les étudiants noirs et blancs de l'université ne peuvent pas vivre ensemble dans les appartements appartenant à l'université ».

La protestation ne cessa d'ailleurs pas avec la création de ce comité. Les étudiants continuèrent à faire pression sur l'administration à travers des manifestations et des piquets de grève devant les bâtiments qui refusaient de louer aux Afro-Américains.

Sanders, anticipant ce qui allait devenir plus tard un de ses thèmes récurrents, publia un article dans le journal de l'université, The Maroon, pour inciter ses camarades à « discuter les faillites d'un système économique qui, malgré la grande richesse de notre pays, échoue à fournir les logements dont un grand nombre de personnes ont besoin ».
À la suite de manifestations répétées à l'été 1963, les efforts de Sanders et des autres activistes payèrent enfin : l'université de Chicago céda et mis officiellement un terme à la ségrégation dans les logements universitaires.

Cette victoire allait encourager Sanders à continuer son activisme en faveur des droits civiques. Son arrestation en août 1963, alors qu'il protestait contre la ségrégation dans les écoles publiques de Chicago, arriva quelques mois après, à quelques kilomètres plus au sud, dans le quartier d’Englewood.

Englewood venait alors de connaître une transformation démographique. Les familles noires, déplacées par la construction par le maire Richard Daley de la nouvelle autoroute Dan-Ryan et des projets de redévelopement racistes, sous couvert de « renouvellement urbain », déménagèrent dans le quartier, entraînant la fuite des familles blanches dans d'autres parties de la ville. L'arrivée d'étudiants noirs précipita bientôt une crise de surpopulation dans les écoles. Mais au lieu d'investir dans des bâtiments en dur, le superintendant scolaire Benjamin Willis – à l'époque, un des responsables locaux les mieux payés du pays – choisit d'installer vingt-cinq remorques habitables.

Les parents les nommèrent les « wagons de Willis ». Ces roulottes les scandalisaient. Ils les considéraient comme à la fois inadaptées et discriminatoires. Ils étaient choqués de voir qu'on les avait placées à côté d'un quai de voie ferrée. Déjà réunis au sein d'un conseil de parents, ils contactèrent Core, qui promit de travailler avec eux pour cesser l'aménagement du site prévu pour les « wagons de Willis ».

C'est au cours de ces manifestations que Bernie Sanders fut arrêté par la police de Chicago. Sur une photo qui a largement circulé durant la campagne de 2016, on peut voir Sanders empoigné aux bras par deux officiers, le pantalon taché de boue, les pieds enchaînés à ceux d'autres manifestants africains-américains.

Sanders a longtemps évacué l'importance de cette arrestation. « Ce n'est pas dur de vous faire arrêter si vous le souhaitez », a-t-il dit à un reporter du magazine Time en 2015. Pourtant, son activisme a clairement façonné sa politique. Le mois de son arrestation, Sanders prit part à la marche de Washington pour les emplois et la liberté, où il vit Martin Luther King – qui allait devenir une de ses idoles – délivrer son discours « I have a dream ».

« J’avais de vrais socialistes en chair et en os assis en face de moi ! »

Bernie Sanders arrêté à Chicago, le 12 août 1963 © Chicago Tribune

Revenant sur sa participation au mouvement des droits civiques, Sanders dit plus tard au Burlington Free Press [un quotidien du Vermont, l’État dont il est sénateur – ndlr] : « C'était pour moi une question basique de justice, cette idée qu'il était inacceptable de voir un grand nombre d'Africains-Américains interdits de voter, de manger dans un restaurant, dont les enfants étudiaient dans des écoles ségréguées, qui ne pouvaient aller à l'hôtel parce qu'ils vivaient dans des logements ségrégués. C'était clairement une injustice majeure, quelque chose dont il fallait s'occuper. »

Ces préoccupations continuent de se faire sentir dans les politiques que Sanders défend aujourd'hui. Le plan pour la justice raciale qu'il a présenté en 2015 représente l’un des programmes les plus complets et les plus larges pour combattre les inégalités raciales jamais présentés aux États-Unis par un candidat de premier plan. Un projet similaire sera à nouveau au cœur de sa campagne à venir.
De ses années à Chicago, Sanders a dit : « J'ai appris davantage hors du campus que dans les salles de classe. » Ses études ont pourtant clairement joué un rôle dans son développement intellectuel. Auparavant étudiant au Brooklyn College, dans sa ville natale de New York, Sanders fit connaissance avec un groupe dénommé le Eugene Debs Club [Eugene Debs fut une figure du socialisme américain, qui récolta 6 % des voix à l'élection présidentielle de 1912 – ndlr].

Dans un entretien pour The Atlantic jamais paru, révélé par son biographe Harry Jaffe, Sanders se rappelle sa réaction : « Debs ? Jamais entendu parler de lui. Ils m'ont dit : “Nous sommes socialistes.” J’ai répondu : “Socialistes !” J’étais choqué. Pas parce que j’étais opposé à cela, vous comprenez bien, mais j’étais stupéfait. J’avais de vrais socialistes en chair et en os assis en face de moi ! »

La fréquentation des socialistes lui paraîtra bientôt bien moins nouvelle. Il se familiarisa avec les écrits sur la révolution russe et le massacre d'Haymarket [sept policiers et quatre civils furent tués le 4 mai 1886 lors d'un attentat à la bombe à Chicago, à la fin d'une grande manifestation syndicale pour la journée de 8 heures, attentat attribué aux anarchistes dont quatre furent exécutés par pendaison – ndlr]. Puis il lut « Jefferson, Lincoln, Fromm, Dewey, Debs, Marx, Engels, Lénine, Trotski, Freud et Reich », comme il l'expliqua en 1997 dans son livre, Outsider in the House.

Puis, étudiant à Chicago, il rejoignit la Ligue populaire des jeunes socialistes (Young People’s Socialist League), l'aile jeunesse du parti socialiste américain. « Ils m'ont aidé à assembler les morceaux, dit-il en 2016. En d'autres termes, nous n'aimons pas la pauvreté, le racisme, la guerre, l'exploitation, mais qu'ont-ils tous en commun ? » « À l'université de Chicago, j'ai commencé à comprendre la futilité du libéralisme », disait-il dès 1991 à un reporter du Los Angeles Times.

À cette époque, Sanders aiguisa aussi ses talents de persuasion politique. Ainsi que Jaffe le rapporte dans son livre Why Bernie Sanders Matters, paru en 2015, le futur sénateur tenta de convaincre son colocataire David Reiter, un adepte de Milton Friedman, que « le capitalisme est un système failli qui oppresse la majorité des gens ». Sanders, raconte Jaffe, « était si triste que je ne puisse pas comprendre ce qui n'allait pas avec le marché libre. C'était plus chez lui de la peine que de la colère ».
En 2016, lors d'une grande émission politique en direct sur MSNBC, justement organisée à l'université de Chicago, Sanders est revenu sur les raisons qui l'ont poussé à rejoindre les socialistes à cette époque. « Pour moi, il s'agissait de relier les points. Comprendre l'impact du pouvoir et de l'argent sur la société. Pourquoi nous avions autant d'inégalités de revenus et de richesses, et c'est pire aujourd'hui qu'à l'époque. » À Chicago, Sanders milita aussi brièvement avec les United Packinghouse Workers of America, ce qui l'introduisit au mouvement syndical.

Bernie Sanders en meeting à Chicago, le 3 mars 2019. © Reuters

Ces expériences n'ont pas simplement ouvert les yeux de Sanders sur l'injustice au cœur du système économique américain. Elles ont contribué à forgé une identité politique qui allait colorer sa vie à partir de ce moment : cette idée que les travailleurs de toutes races et origines s'opposent à ceux qui contrôlent le capital et cherchent à conserver l'ordre en place.

Que Sanders soit retourné à Chicago est aussi en phase avec la sortie politique du maire de Chicago, le démocrate Rahm Emanuel, qui fut longtemps son ennemi juré en politique.

En septembre 2018, Rahm Emanuel [qui fut l'éminence grise de Barack Obama, et son chef de cabinet au début de sa présidence – ndlr] a annoncé qu'il ne briguerait pas un troisième mandat comme maire de Chicago. Après des mandats marqués par l'austérité brutale, la corruption, des privatisations, la violence par armes à feu touchant en majorité les Africains-Américains et les abus policiers endémiques, Emanuel, phare de la Troisième Voie et du centrisme démocratique, a mis un terme abrupt à sa carrière politique.

En mars 2016, avant la primaire de l'Illinois, Sanders avait été explicite : « Je vais être aussi clair que je le peux : sur la base de son bilan désastreux comme maire de Chicago, je ne veux pas du soutien d’Emanuel si je gagne la primaire démocrate. »

L'entrée dans la course de Sanders pour la présidentielle de 2020 est la suite d'une longue carrière marquée par la dénonciation de l'élite dirigeante fortunée. Sanders a aussi appelé ses supporteurs à joindre un mouvement de masse pour défier l'inégalité raciale et économique. Cette fois, il a pris une direction un peu différente, tissant davantage de son récit personnel dans ses tirades contre les injustices. Mais le détour par Chicago montre que son identité politique, celle d'un socialiste démocrate et provocateur, ne vient pas de nulle part.

Miles Kampf-Lassin vit et écrit à Chicago, où il édite le magazine In These Times/traduction : Mathieu Magnaudeix.

L'article en version originale.

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