Une députée écossaise: «La complexité des motions sur le Brexit est stupéfiante»

Par Assa Samaké-Roman

Dans un entretien à Mediapart, la députée écossaise indépendantiste Deidre Brock explique son opposition à l’accord négocié par Theresa May avec l’UE. Elle plaide pour un vote des députés sur la « révocation » de l’article 50, qui prévoit la sortie de l’UE, pour annuler le Brexit.

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Édimbourg (Royaume-Uni), correspondance.– Incapable de former une majorité sur l’accord négocié avec les Européens concernant la sortie du Royaume-Uni de l’UE, Theresa May s'est trouvée contrainte, lundi 10 décembre, de reporter le vote décisif, prévu mardi dans la soirée. Alors que les gauches s'apprêtaient à voter majoritairement contre le texte, entretien avec Deidre Brock, une députée du SNP, le parti indépendantiste écossais (gauche), qui compte 35 des 650 élus. 

Qu’allez-vous voter aux Communes mardi ?

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Nous sommes toujours en discussion avec les autres partis. Beaucoup d’amendements sont encore déposés par les différents partis d’opposition. Je pense à l’amendement du député travailliste Hilary Benn, que nous, les députés du SNP, soutiendrons. Cet amendement rejette l’accord négocié par Theresa May, tout en écartant une sortie de l’UE sans accord [le « no deal » – ndlr]. Et nous travaillons sur notre propre amendement que nous n’avons pas encore déposé [il l'a été depuis l'entretien: il s'agit de demander un report de la date fixée pour le divorce, fin mars 2019 – ndlr].

La position du gouvernement écossais, issu du SNP, n’a pas changé depuis le tout début : nous voulons que l’Écosse reste dans l’UE, et notre demande a minima est que nous restions dans le marché commun et l’union douanière.

Il faut être clair : rejeter un mauvais accord ne signifie pas sortir de l’UE sans accord. La majorité des députés veut éviter que l’on ne parte sans accord, car nous en connaissons les impacts économiques désastreux.

Dans ce contexte, nous, les députés SNP, demandons que le gouvernement repousse le vote du 11 décembre jusqu’à ce que nous en sachions plus, et que les députés puissent vraiment envisager tous les scénarios. La complexité des propositions, scénarios possibles, amendements et motions est tout simplement stupéfiante. Il y a beaucoup de rumeurs au Parlement. C’est vraiment une période très troublée de la politique britannique que nous vivons.

En cas de rejet de l’accord, comment être certain qu’il est possible d’éviter le no deal ? Pour l’UE, il n’y aurait plus que trois options sur la table : cet accord, pas d’accord du tout, ou pas de Brexit du tout.
Pas de Brexit, c’est notre scénario préféré. L’Écosse a très majoritairement voté pour rester dans l’UE en 2016 : 62 % pour le maintien, et les sondages montrent que l’opinion est encore plus favorable pour rester aujourd’hui. Toutes les régions en Écosse sans exception ont voté pour rester dans l’UE.

Pour nous, être membre de l’UE est important pour notre développement économique, mais aussi pour les échanges culturels, l’opportunité pour nos jeunes de circuler librement sur tout le continent… Les gens sont très conscients de tout ce que nous allons perdre.

Nicola Sturgeon, la cheffe du parti indépendantiste écossais SNP, à la tête de l’Écosse, le 8 octobre 2018 à Glasgow. © Reuters/Russell Cheyne Nicola Sturgeon, la cheffe du parti indépendantiste écossais SNP, à la tête de l’Écosse, le 8 octobre 2018 à Glasgow. © Reuters/Russell Cheyne

De ce point de vue, il vient d’y avoir un avis de la Cour européenne de justice (CJUE), très intéressant, qui estime que le Royaume-Uni pourrait choisir de ne pas aller plus loin avec le Brexit. Il peut révoquer l’article 50 [cet article qui déclenche la procédure de sortie de l’UE – ndlr] de son propre chef. Cependant, nous devons attendre de voir ce que la CJUE va dire, car pour le moment ce n’est que l’avis de l’avocat général. Cela apporterait une tout autre lumière à la situation [la Cour a suivi l'avis de l'avocat général ce lundi – ndlr].

Mais Theresa May dit que la seule alternative à ce qu’elle a négocié, c’est de partir sans accord fin mars.
C’est faux ! Il y a beaucoup de travail en coulisses pour s’assurer que cela n’arrive pas. On ne peut pas laisser le gouvernement britannique tordre le bras au Parlement en nous menaçant avec le scénario catastrophe d’une sortie de l’UE sans rien. Cela fait un moment qu’ils essaient de nous faire ce coup. Maintenant, la première ministre doit nous dire très clairement que si le Parlement devait rejeter son accord, ce qui semble très probable, elle autoriserait les députés à voter pour ou contre la révocation de l’article 50. Ne pas l’autoriser serait un scandale démocratique.

L’Écosse a certes voté pour rester dans l’UE, mais le Royaume-Uni dans son ensemble a voté pour la quitter. Quels compromis êtes-vous prêts à faire ?
Nous parlons beaucoup avec les travaillistes [le Labour de Jeremy Corbyn – ndlr], notamment sur l’amendement d’Hilary Benn dont j’ai déjà parlé. D’autres partis collaborent aussi. Nous demandons également à ce que nous puissions amender l’accord de Theresa May. Le gouvernement veut nous l’interdire.

Avec le Labour, nous sommes d’accord pour dire que c’est un mauvais accord. Nous nourrissons tellement d’inquiétudes : l’impact sur l’économie écossaise, le fait que le gouvernement britannique risque d’utiliser le Brexit pour retirer des pouvoirs au Parlement écossais, notamment en ce qui concerne la pêche et l’agriculture qui sont du ressort, aujourd’hui, d’Édimbourg. Je redoute que le gouvernement britannique n’abandonne des normes réglementaires sur l’alimentation, que nous avions prises pour acquises en tant que membres de l’UE.

Plusieurs députés conservateurs aimeraient les voir disparaître. Le secrétaire d’État à l’environnement, Michael Gove, s’est récemment dit favorable aux OGM. C’est un appel du pied aux États-Unis, où les normes sont beaucoup moins élevées qu’ici : volaille lavée au chlore, bœuf aux hormones… Nous ne voulons pas de cela en Écosse.

Nombre de pêcheurs écossais, par exemple dans la région de Moray, dans le Nord, sont eux aussi critiques de l’UE et veulent sortir de la PCP, la politique commune de pêche. Le SNP, votre parti, est pour le maintien dans l’UE, mais aussi pour la sortie de la PCP. Comment est-ce conciliable ?
Nous voulons réformer en profondeur la PCP. Nous ne profitons pas de nos eaux territoriales comme nous le devrions. On ne parle pas assez du problème de la distribution des quotas au sein du Royaume-Uni. En Écosse, nos quotas sont concentrés dans les mains d’un tout petit groupe d’entreprises. Il en reste peu pour les petits pêcheurs. Et leur voix n’est pas entendue : la seule que l’on entende est celle de la Fédération des pêcheurs écossais, qui parle notamment au nom du plus gros groupe industriel du secteur.

On parle de la pêche, mais il ne faut pas oublier toute la filière de production qui en découle, et qui a créé des milliers d’emplois sur le territoire. Quel sera l’impact du Brexit sur ces emplois ? La Norvège, par exemple, envoie une gigantesque partie de sa pêche en Écosse pour être transformée, avant de la vendre en Europe. Si nous ne faisons plus partie de l’UE, la Norvège pourrait très bien transformer ses produits dans un pays de l’UE, puisque ce sera plus profitable pour elle.

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L'entretien a été réalisé mardi 4 décembre, à une semaine du vote. Deidre Brock n'a pas demandé à le relire. Publié le 9 décembre, il a été actualisé le 10 avec l'annonce du report du vote.