Algérie: l’humour et la dérision pour défier le surréalisme du pouvoir

Par Nadia Leïla Aïssaoui

Savoir-faire cultivé depuis toujours par les Algériens pour contourner la censure et faire face à la peur, le maniement du rire et de l’autodérision est au cœur de la mobilisation contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika.

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Pour beaucoup d’Algériens, il y aura un « avant » et un « après » 22 février 2019. C’est un moment marquant de l’histoire du pays : celui où des centaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes se sont soulevés contre un système verrouillé et gangrené par la corruption.

La perspective d’un cinquième mandat brigué par un « portrait » de président représente pour le commun des Algériens le comble de l’humiliation. C’est un cas de figure unique au monde que celui d’un pays gouverné par un « absent ». 

Les Algériens n’ont pas attendu ce 22 février pour laisser s’exprimer leur art caustique de la dérision. L’humour a toujours été une manière de défier l’absurdité de la situation et de sublimer une colère contenue depuis trop longtemps. Le maniement du rire et de l’autodérision est un savoir-faire cultivé depuis toujours pour contourner la censure et faire face à la peur. On se souvient que durant les années 1990, l’humour noir véhiculé par les blagues avait quelque chose de glaçant et de cathartique à la fois. Il n’était pas du registre de la joie mais faisait rire quand même. Tout y passait, les faux barrages, les terroristes, l’armée et les politiques.

Alors que l’espace de création et d’expérimentation est d’abord parti des stades de football, aujourd’hui les Algériens s’en donnent à cœur joie dans les rues et sur les réseaux sociaux. La campagne présidentielle pour le quatrième mandat menée par le directeur du président avait déjà suscité railleries et indignation auprès de nombreux citoyens et militants, qui avaient dénoncé cette mascarade.

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Les meilleures plaisanteries étant les plus courtes, les Algériens n’apprécient pas, cette fois, l’arrogance et le sérieux avec lesquels un président désormais incarné par un cadre repart pour un cinquième tour. C’est pourquoi, ils ont redoublé de férocité en termes de dérision et d’humour.

En première ligne des manifestations du 8 mars, les femmes ont brandi de nombreuses banderoles faisant le lien entre la journée internationale des droits des femmes et le réveil du peuple algérien contre le cinquième mandat.

Les femmes ont usé de certains slogans spécifiques comme « Game Ovaires ! Dégagez ! » ou alors « Le grand ménage n’est pas à la maison, système dégage ! », ou encore, en lien avec la référence féministe universelle, « Le clan Boutef n’aura même pas notre soutien-gorge ».

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Pour se représenter la goutte qui a fait déborder le vase, il faut revenir sur quelques moments de règne du « portrait présidentiel ». Au fil des manifestations, tel un totem, le portrait est devenu un symbole en soi. On en oublierait presque la personne du président. On l’honore, on l’habille selon la circonstance, on le décore et on lui présente des offrandes lors de cérémonies rituelles surréalistes.

Des chaînes de télévision algérienne et certains titres de la presse écrite ont tout bonnement diffusé en 2018 des cérémonies à la gloire du président Bouteflika. On y voit des élus locaux offrir « un pur-sang arabe à son portrait en signe de reconnaissance pour son travail et son dévouement au pays depuis 1999 » (voir ici la vidéo).

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Durant le mois de ramadan, en juin 2018, des séances photos, en présence du premier ministre Ahmed Ouyahia, du président du Conseil de la nation Abdelkader Bensalah et du président de l’Assemblée populaire nationale Saïd Bouhadja ont été organisées avec le portrait de Bouteflika dans la grande mosquée à Alger, à l’occasion de la cérémonie de remise des prix du « concours de récitation du Coran ».

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Avant cela, l’Union nationale des organisations d’avocats algériens avait honoré le portrait du président vêtu cette fois d’une robe de la profession, lors de son congrès en mars 2019 (accéder à la vidéo). Puis la rencontre annuelle des maires algériens lui a décerné une médaille du mérite (accrochée sur le cadre doré) lors d’une séance retransmise en direct à la télévision.

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Cette mascarade orchestrée avec le plus grand sérieux a fini par faire sortir les Algériens de leurs gonds. Ils l’ont exprimé dans les marches en arborant des cadres vides avec en arrière-plan les manifestants ou en y mettant un point d’interrogation, voire une momie.

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C’est aussi un moyen de dire que le seul héros, c’est le peuple, pour convoquer ce slogan historique tagué sur les murs des villes pendant la guerre de libération.

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D’autres font référence aux classiques de la peinture : « Quitte à être gouvernés par un cadre, autant que ce soit celui de Mona Lisa. »

Pour exprimer leur ras-le-bol, quoi de mieux que ce joli jeu de mots inspiré du monde footballistique si cher aux Algériens : le nom de la star internationale Neymar intégré dans un créole franco-algérien pour produire phonétiquement un « Je Neymar de vous ! »

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Au niveau graphique, des symboles ont été détournés et brandis sur des pancartes, telle la plaque qui indique l’emplacement réservé au stationnement des personnes handicapées, tel même le drapeau transformé en chaise roulante.

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Des montages photographiques montrent le président prenant les manifestants à témoin : « Moi je suis contre le cinquième mandat mais les gangs au pouvoir ne veulent pas que je me retire », ou bien répondant à son premier ministre en panique : « Débrouille-toi, je suis mort. »

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Au passage, les humoristes s’amusent à clouer au pilori les symboles défaillants du secteur public tels que la compagnie nationale aérienne Air Algérie, tristement connue pour ses retards et qui se déclare aujourd’hui opposée au quatrième mandat !

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D’autres citent toutes les générations de smartphones qui se sont succédé durant les 20 ans du règne de Bouteflika, alors que lui est encore au pouvoir.

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Certains manifestants utilisent des références culturelles et religieuses pour signifier la limite atteinte. On peut lire sur une pancarte « La charia n’en autorise que 4 » pour évoquer le nombre d’épouses « tolérées » pour un homme. Toujours dans la référence au religieux, les manifestants exhortent le régime à partir avant le ramadan, période durant laquelle les Algériens se font la réputation d’être très irritables, à cause de la privation de café et de nicotine : « Dégagez avant le ramadan, ne nous poussez pas à bout ! »

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Le deadline, c’est aussi l’été : les Algériens demandent à récupérer le « Club des pins », lieu de villégiature en bord de mer, autrefois accessible au public et réquisitionné par l’État depuis les années 1990 afin d’y loger les personnalités politiques dites en danger.

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Cet article est signé de Nadia Leïla Aïssaoui, qui est sociologue.