«Trump Fiction», la série la plus pénible du monde

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Avec ses rebondissements, ses « cliffhangers » et ses récits récurrents, la présidence de Donald Trump s’apparente à un feuilleton total, global, permanent. Trump use et effraie. Mais il tient en haleine ses fans, entretient la confusion et piège les médias américains, scotchés à son agenda.

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New York (États-Unis), de notre correspondant.-  Évidemment, il a tout cassé. À peine envolé du G7 canadien de Charlevoix, d'un seul tweet lancé depuis Air Force One, Donald Trump a réduit à néant le communiqué final patiemment négocié en prenant pour prétexte une phrase jugée « malhonnête » du premier ministre canadien, Justin Trudeau. Il fallait qu’il ait le dernier mot, contre les usages diplomatiques, contre les autres grandes puissances.

Dès son arrivée au sommet, l’acteur Trump avait enfilé son masque renfrogné de boudeur dur à cuire : la face de l’Amérique outragée. « Nous ne sommes pas la tirelire que tout le monde pille. » Ses conseillers ont ensuite justifié le revirement sur les networks américains. Justin Trudeau, ont-ils dit, l’a « poignardé dans le dos ». À les entendre, le premier ministre canadien mérite même « une place spéciale en enfer ». C’est ainsi : chaque épisode de « Trump Fiction » comporte des trahisons, du sang, du drame. Comme dans ces telenovelas mal filmées, peuplées d’acteurs catastrophiques, gênantes mais un brin addictives.

Au sommet du G7, ce week-end. © Jasco Denzel/Chancellerie allemande Au sommet du G7, ce week-end. © Jasco Denzel/Chancellerie allemande

Depuis 500 jours à la tête des États-Unis, Donald Trump gère sa présidence comme une superproduction orchestrée depuis le Bureau ovale. Les scénarios sont simplistes, les fils narratifs tressés avec de la grosse corde, les « cliffhangers » invraisemblables. Les épisodes s’enchaînent dans un désordre absolu. Mais un an et demi après son élection, le président des États-Unis, twitteur invétéré et téléspectateur boulimique, continue d’imposer son agenda.

Il est possible que Donald Trump n’ait pas les compétences intellectuelles requises pour exercer sa fonction. Son agenda est raciste et ultraconservateur, en phase avec les attentes des ploutocrates américains. Mais il est sans conteste un scénariste efficace. « We’ll see what happens » (« On va voir ce qui se passe »), dit-il souvent pour annoncer de futurs épisodes dont il n’a en réalité aucune idée. « Stay tuned ! » (« Restez à l'écoute ! ») lance-t-il sur Twitter pour tenir le monde en haleine.

Le show est pénible mais comment cesser d’y jeter un œil ? L’entertainer en chef est président des États-Unis. Il peut décider à tout moment de rayer un État de la carte. Il est capable de déclencher des guerres en quelques secondes. Donald Trump joue avec nos nerfs. Il nous force à l’observer. Jusqu'à l’écœurement.

Sa série présidentielle, sorte de « Trump Fiction », compte déjà d’innombrables épisodes. Le prochain sera tourné ce mardi à Singapour. Donald Trump doit y rencontrer le dictateur nord-coréen Kim Jong-un. Une première historique. Avec le dirigeant de Pyongyang, Trump est passé par tous les stades. Pendant des mois, il a bruyamment menacé « Little Rocket Man » (« le petit homme-fusée ») de son « gros bouton » nucléaire. Il a envoyé à Pyongyang son secrétaire d’État. Une date d’entrevue a été annoncée.

Puis Trump a envoyé une lettre pour l’annuler, barrée de sa grande signature au feutre noir. Sans explication, la rencontre a été remise sur les rails deux jours plus tard. Un émissaire nord-coréen est venu à la Maison Blanche apporter une enveloppe géante censée contenir la prose du dictateur. Les péripéties de ce scénario absurde semblent sorties de l’esprit dérangé d’un mauvais auteur de séries Z. C’est pourtant la réalité qui se déploie sous nos yeux.

Donald Trump et l'émissaire nord-coréen à la Maison Blanche, 1er juin 2018. © Maison-Blanche Donald Trump et l'émissaire nord-coréen à la Maison Blanche, 1er juin 2018. © Maison-Blanche

L’administration Trump part à cette rencontre de façon désordonnée. Trump lui-même proclame qu’il n’a pas travaillé : pas la peine de s’abaisser à ça, son instinct fera l’affaire. On ne sait pas ce qu’il cherche à obtenir. Pas étonnant : les détails n’ont aucune importance. Le spectacle prendra toute la place. Seule compte la mise en scène des menaces, le rapport de force, la possible photo finale autour d’un « deal » improbable.

Aux critiques qui viendront s’enquérir des modalités précises d’un éventuel accord, Trump, toujours prêt à éreinter la presse, répondra : « Fake news ! », comme à son habitude. Quel que soit le cours des choses, Donald Trump s’accordera une victoire.

Trump n’est pas le premier président américain à utiliser la mise en scène, les mensonges ou la propagande. John Fitzgerald Kennedy abusait de son image de play-boy. Richard Nixon mentit jusqu’au bout dans l’affaire du Watergate. Ronald Reagan, ancien acteur de séries B, confondait parfois réalité et fiction. Pour faire la guerre à Saddam Hussein, George W. Bush et ses conseillers inventèrent des armes de propagande massives. Barack Obama lui-même raconta une histoire enthousiasmante, dont il perdit peu à peu le fil.

Mais la présidence Trump a la double originalité de procéder de la fiction et d’en fabriquer au kilomètre. Homme d’affaires entré en politique, Trump est d’abord une célébrité de la télé-réalité. Plus que jamais dans l’histoire américaine, la Maison Blanche est devenue un centre de production de récits parallèles, d’histoires inventées de toutes pièces, de complots bidons, complaisamment exagérés et relayés par l’influent réseau des médias pro-Trump, des chaînes locales du groupe Sinclair à Fox News, dont le présentateur star, Sean Hannity, est en contact permanent avec le président.

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