EUROPE Analyse

Le Portugal vers un gouvernement à gauche toute

La chute du gouvernement de la coalition de centre-droit annonce un changement de paradigme dans la vie politique portugaise, avec la réintégration du parti communiste dans “l'arc de la gouvernance”, pour la première fois depuis 1975. La majorité négative des gauches doit maintenant prouver qu'elle peut devenir positive… pour le pays. Analyse.

Philippe Riès

11 novembre 2015 à 11h52

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Quarante ans après le contre-coup d’État du 25 novembre 1975, la chute du gouvernement Passos Coelho marque la fin de la domination sans partage du « bloc central » des partis de droite et du PS sur la vie politique portugaise. Ce changement de paradigme politique, dont on ne sait s’il sera durable, est le produit de la combinaison entre un moment social, une conjoncture institutionnelle et une ambition personnelle. Sur le plan programmatique en revanche, le gouvernement minoritaire socialiste désormais attendu, avec l’appui au Parlement du Bloc des gauches (Bloco) et du Parti communiste portugais (PCP), annonce une version light de « l’austérité », dans le respect des engagements européens du pays.

Douze jours après sa prise de fonctions, le gouvernement de la coalition sortante PSD-CDS a été renversé par l’adoption de la première des différentes motions de censure déposées par les formations de gauche, celle du PS. Comme l’a observé Pedro Passos Coelho, la « majorité négative » s’est exprimée. Pour connaître en détail le programme de la « majorité positive » qui pourrait permettre à Antonio Costa, le secrétaire général du PS, de s’asseoir dans le fauteuil du Premier ministre, il faudra attendre. Les différents accords qui assurent au PS l’appui parlementaire des formations d’extrême gauche ont été signés in extremis ce même 10 novembre, mais ne sont pas encore publiés.

Dans le régime semi-présidentiel (et non parlementaire) en vigueur au Portugal, la chute du gouvernement redonne l’initiative au président de la République, Anibal Cavaco Silva, qui va relancer le processus de consultation des formations politiques représentées à l’assemblée de la République. Sauf énorme surprise, il devrait ensuite convier le secrétaire général du PS, Antonio Costa, à former le nouveau gouvernement, en demandant des assurances, notamment sur le respect de tous les engagements internationaux du Portugal, spécialement le Traité budgétaire européen et le Pacte de stabilité et de croissance de l’Union économique et monétaire.

Rappel historique indispensable : l’opération politico-militaire du 25 novembre 1975, adossée à l’immense mobilisation populaire de la Fontaine lumineuse en juillet puis confirmée dans les premières élections législatives démocratiques le 25 avril 1976, a mis fin à la tentative alléguée de prise du pouvoir par les communistes portugais et l’aile gauche du MFA (Mouvement des forces armées), annonçant la clôture du processus révolutionnaire ouvert le 25 avril 1974, la future intégration du Portugal dans la construction européenne et la relégation pour quatre décennies du PCP hors du « cercle de la gouvernance » et dans un rôle purement protestataire. 

En donnant dimanche 8 novembre, au terme de plus d’un mois de conciliabules entourés d’un épais secret, le feu vert au soutien des parlementaires communistes à un gouvernement du Parti socialiste, encore assimilé à la droite pendant toute la campagne électorale, le comité central du PCP a opéré avec la pratique politique en vigueur depuis 1976 une rupture pas moins spectaculaire que celle orchestrée par Antonio Costa. Sans l’appui parlementaire communiste, le PS, sévèrement battu dans les urnes le 4 octobre, ne pouvait envisager de revenir au pouvoir, même avec le soutien plus facile à obtenir du Bloco, un jeune (apparu en 1999) rassemblement de différentes chapelles de l’extrême gauche. Lors du débat d’investiture, avant le vote de la censure, Antonio Costa a affirmé « qu’un tabou est levé, qu’un mur est tombé ».

Le moment social qui a permis ce bouleversement de la donne politique habituelle, c’est évidemment la lassitude d’une bonne partie des électeurs portugais après le difficile effort d’ajustement économique conduit sous la houlette de la « troïka » UE-FMI-BCE, à la suite de la débâcle financière enregistrée en 2011 par le précédent gouvernement minoritaire du PS. Celui de José Socrates, réapparu récemment sur la scène publique après onze mois passés derrière les barreaux et en prison domiciliaire, accusé de corruption, fraude fiscale et blanchiment de capitaux (lire ici).

Le 4 octobre, quelque 43 % des électeurs inscrits, un record, ont boudé les urnes. Rêvant avant l’été d’une majorité absolue, le PS d’Antonio Costa est tombé de haut, avec seulement 32 % des suffrages exprimés et vingt députés de moins que la coalition sortante PSD-CDS. Cette dernière, avec 38 % des votes mais la perte de 700 000 voix par rapport au vote d’avril 2011, dans les circonstances particulières créées par le débarquement à Lisbonne de la troïka, a manqué assez nettement la majorité de 116 sièges nécessaires pour contrôler la nouvelle assemblée de la République. La surprise est venue du succès du Bloco, conduit par Catarina Martins et les autres « meninas » du parti d’extrême gauche, qui a doublé son effectif parlementaire, devançant même d’un siège la CDU du PCP allié aux Verts. Ensemble, les trois formations de gauche disposent d’une majorité de 122 mandats.

La conjoncture institutionnelle tient à l’impossibilité pour le président de la République de dissoudre l’Assemblée pendant les six premiers mois d’une législature afin de rappeler les électeurs aux urnes. De plus, à moins de six mois de la fin de son second mandat en mars 2016, la constitution prive Anibal Cavaco Silva de cette prérogative essentielle du système semi-présidentiel adopté par le Portugal. Dans le passé, le pays a connu à plusieurs reprises des gouvernements minoritaires, de centre-droit ou de centre-gauche, le vote à la proportionnelle pondérée (méthode dite de Hondt) ne facilitant pas l’émergence d’une majorité absolue. La tradition démocratique voulant que le perdant des élections n’empêche pas le gagnant de gouverner. C’est cette pratique que Cavaco Silva a respectée en appelant Pedro Passos Coelho à se succéder à lui-même à la tête du gouvernement (lire ici).

C’était sans compter avec l’ambition personnelle d’Antonio Costa, le troisième terme de l’équation. L’ancien maire de Lisbonne, où il gouvernait déjà avec une majorité de gauche plurielle, a réussi à transformer une défaite personnelle, qui devait à brève échéance lui coûter son poste de secrétaire général, en pari gagnant, au moins à court terme. Pour certains analystes, surtout de gauche, la tâche lui a été facilitée par la « radicalisation libérale » qui aurait caractérisé l’exercice du pouvoir par Pedro Passos Coelho et son allié du CDS-PP Paulo Portas. C’est oublier un peu vite les marges de manœuvre limitées dont disposait une équipe gouvernementale venue au pouvoir pour mettre en œuvre le mémorandum signé par le gouvernement Socrates en échange d’une aide financière extérieure de 78 milliards d’euros, avec comme impératif catégorique le redressement des finances publiques et des comptes extérieurs, après une décennie de dérive incontrôlée.

L’interrogation majeure porte sur la réponse finalement positive du PCP aux ouvertures du PS d’Antonio Costa, au terme d’une campagne virulente contre l’ennemi traditionnel socialiste. Étant donné l’opacité complète qui caractérise le fonctionnement du dernier parti stalinien d’Europe, resté fidèle au « centralisme démocratique », les commentateurs, d’ailleurs assez peu loquaces sur le sujet, en sont réduits à des conjectures. L’impact du succès du Bloco et la crainte de lui laisser l’avantage de répondre aux aspirations unitaires du « peuple de gauche » exprimées pendant la campagne ? L’espoir de pouvoir défendre les positions de la CGTP, la centrale syndicale liée au PCP, dans les entreprises publiques affectées ou menacées par les privatisations conduites par la coalition sortante, notamment celle des transports ? C’est l’avenir, c’est-à-dire le comportement du PCP dans cette alliance des gauches, qui permettra peut-être de trouver la clef de ce changement de pied inattendu. 

La porte-parole du Bloco, Catarina Martins, entre autres voix de gauche, avait estimé que la désignation de Pedro Passos Coelho pour former le gouvernement était « une perte de temps ». En fait, les trois formations de gauche ont mis un mois pour parvenir à un accord, ou plutôt à un ensemble d’accords bilatéraux censés permettre au gouvernement minoritaire socialiste de tenir quatre ans. Plutôt que de programme commun de législature, il faudrait parler d’un catalogue d’amendements (71, selon les informations de presse) au manifeste électoral du PS.

Le « rejet de l’austérité », supposé cimenter l’alliance inédite entre les formations de gauche, bénéficiera avant tout aux fonctionnaires, alors que le plus lourd tribut à la crise économique a été payé par les salariés du secteur privé. Un seul exemple, en attendant la publication des différents « accords » (et de leurs différentes annexes !) : les coupes opérées sur les salaires élevés et moyens (les salaires modestes avaient été épargnés) des agents de l’État seraient renversées en quatre étapes d’ici la fin 2016. Le rétablissement des 35 heures dans la fonction publique sera immédiat. En revanche, le relèvement du salaire minimum à 600 euros, revendication prioritaire du PCP, ne sera atteint qu’à la fin de la législature. Lors du débat parlementaire qui a précédé la chute du gouvernement Passos Coelho, le ministre sortant des affaires sociales, Luis Pedro Mota Soares, tout en rappelant que nombre des mesures « d’austérité » avait été mises en œuvre par un gouvernement socialiste bien avant l’arrivée à Lisbonne des institutions européennes et du FMI, a ironisé sur le manque d’ambition du programme social de la « troïka de gauche ».

Sur le plan politique, la formation d’un gouvernement minoritaire du PS appuyée par le Bloco et le PCP n’ouvre pas dans l'immédiat une ère d’instabilité politique, contrairement à certaines craintes exprimées. Les « ennemis intimes » de la gauche, désormais réconciliés, ont un intérêt évident à ce que l’expérience ne soit pas un feu de paille. Les électeurs portugais doivent retourner aux urnes dès le mois prochain, pour une élection présidentielle dont le grand favori est le professeur de droit constitutionnel et commentateur politique vedette Marcelo Rebelo de Sousa, un ancien président du PSD. Le nouveau chef de l’État ne s’installera au palais de Belem qu’en mars 2016 et ne retrouvera qu’au printemps prochain le pouvoir de dissoudre l’assemblée de la République.

Le futur gouvernement doit s’attendre toutefois à affronter des échéances difficiles, qui mettront à l’épreuve des accords de coopération laissant d’ailleurs la possibilité aux « alliés » du PS de censurer le futur gouvernement. Autrement dit, l’éventualité du divorce est incluse dans le contrat de mariage. Premier rendez-vous, le vote du budget du 2016 dont la Commission européenne attend le projet avec impatience. Le système bancaire, très fragile, pourrait nécessiter des injections d’argent public qui mettront sous pression l’engagement de ramener le déficit sous les 3 % du PIB l’an prochain. C’est le cas notamment du Novo Banco, la « bonne banque » née de l’effondrement de l’empire Espirito Santo, dont la vente a échoué.

Une chose est certaine : accusé par la droite d’avoir dévoyé le sens du vote du 4 octobre, un Antonio Costa Premier ministre ne pourra compter, si l'un de ses alliés de gauche le lâche, sur aucun appui de la part d’une coalition renvoyée dans une opposition qui s’annonce radicale. Pendant le débat parlementaire, deux manifestations, l’une de soutien à Pedro Passos Coelho, l’autre organisée par la CGTP, se sont affrontées verbalement, séparées par un cordon de police, au pied de l’escalier monumental de São Bento, siège de l’assemblée de la République. Sous un soleil radieux, tout de même.

Philippe Riès


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