Migrants: des enregistrements attestent de la collaboration entre UE et gardes-côtes libyens

Par Zach Campbell, Apostolis Fotiadis, Daniel Howden et Tomas Statius (avec The Migration Newsroom)

Obtenues par The Guardian et le collectif The Migration Newsroom, dont Mediapart est partenaire, des conversations captées au-dessus de la Méditerranée en 2019 font entendre les conséquences d’une politique qui interroge jusqu’au patron de Frontex.

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Ce 26 mars 2019, alors que la nuit tombe, un canot pneumatique avec des dizaines de migrants à bord s’élance depuis le rivage libyen. Au bout de quelques heures, l’inévitable se produit : l’embarcation précaire montre des signes de faiblesse, il devient évident qu’elle ne mènera pas ses passagers à bon port, jusqu’en Europe.

Dans les airs, la scène est scrutée par deux avions de l’UE, l’un luxembourgeois, l’autre espagnol, qui patrouillent pour l’opération militaire Sophia. Mise en place par Bruxelles en 2015, celle-ci a pour objectif, avec ses aéronefs et ses frégates, de lutter contre les trafics de migrants et de faire respecter l’embargo sur les armes libyennes.

Jamais les dirigeants européens n’ont souhaité lui fixer pour mission officielle de secourir des migrants. Mais Sophia revendique d’avoir « incidemment » sauvé 45 000 vies : en effet, comme n’importe quel marin civil, un militaire doit assister toute embarcation en péril sous ses yeux.

Plus précisément, le droit maritime prévoit que les pilotes d’avion et capitaines de navire, lorsqu’ils repèrent un rafiot, en réfèrent au « centre de coordination » compétent sur la zone – la Méditerranée est divisée en « zones de recherche et secours » (SAR dans le jargon) sous responsabilité maltaise, italienne, etc. Or, depuis l’été 2018, grâce à l’aide de l’UE (y compris financière, comme Mediapart l’a démontré), Tripoli a pu créer la sienne, sur une bande de plus de 200 kilomètres.

Une interception violente de migrants par des gardes-côtes libyens en novembre 2017, avec des morts à la clef. © Capture vidéo New York Times Une interception violente de migrants par des gardes-côtes libyens en novembre 2017, avec des morts à la clef. © Capture vidéo New York Times

Réputés pour leurs interventions violentes (voir cette enquête vidéo), soupçonnés pour certains de collusion avec des trafiquants, les gardes-côtes libyens y sont devenus maîtres des eaux et des « sauvetages ». Si les guillemets s’imposent, c’est que les migrants interceptés par leurs « soins » sont ramenés en arrière et jetés dans les centres de détention du régime, où tortures et viols sont légion (comme l’ONU l’a documenté à maintes reprises). Parce que le droit maritime oblige en principe tout « sauveteur » à ramener ses rescapés dans un « port sûr », l’UE se retrouve ainsi accusée de « complicité de crime » par nombre d’acteurs engagés dans la défense des droits des réfugiés.

Cette nuit de mars 2019, en tout cas, le canot pneumatique se situe toujours dans la zone SAR libyenne. Le pilote du Seagull 75, l’avion luxembourgeois, décroche donc sa radio pour entrer en contact avec les gardes-côtes de Tripoli, déjà en route pour arrêter les « fuyards ».

Les échanges qui s’ensuivent, enregistrés, ont fuité de façon exceptionnelle, permettant à Mediapart et ses partenaires du collectif The Migration Newsroom, après les révélations du Guardian, de mettre des voix et des mots sur cette collaboration.

« Pouvez-vous confirmer que vous êtes les gardes-côtes ?, demande le pilote européen. Vous êtes très difficiles à comprendre, répétez. »

Le Seagull 75 indique la position de l’embarcation. Mais le sauvetage s’avère plus compliqué que prévu : dans la pénombre, les Libyens peinent à repérer le rafiot. Les Européens vont alors les guider.

 Seagull 75 : « C’est ça continuez tout droit. Il [le bateau] est à 9 milles nautiques sur le nez de votre bateau.

Libyens : Neuf milles nautiques, correct ?

Seagull 75 : Affirmatif, neuf milles nautiques, neuf milles nautiques droit devant vous.

Libyens : OK monsieur, mon radar ne fonctionne pas. Si vous pouvez rester au-dessus de lui [le bateau], je vais vous suivre. »

Entre Seagull 75 et la vedette des gardes-côtes, l’échange dure de longues minutes. L’équipage de l’avion s’efforce d’être le plus précis possible. Comme suggéré, l’appareil de l’opération Sophia propose de survoler le bateau des migrants, puis de tourner autour de lui mais le temps presse… L’avion va bientôt tomber en panne sèche.

Seagull 75 : « Sept milles nautiques à droite de la pointe de votre bateau. Il nous reste cinq minutes en ligne. Nous allons survoler le bateau pneumatique, et nous allons allumer nos lumières d’atterrissage. »

Puis à nouveau : « Nous sommes en train de nous diriger vers le bateau pneumatique, qui est à sept milles nautiques droit devant vous et nous allons allumer nos lumières d'atterrissage pour vous donner la direction. Over. »

Au bout de quelques minutes, les Libyens finissent par trouver ce qu’ils sont venus chercher : « Je vois un avion et je vois un canot pneumatique », se réjouissent-ils. « Oui, j’allume mes feux, j’allume mes feux », poursuit le pilote.

Mais la joie est de courte durée. Les sauveteurs perdent à nouveau leur point de repère.

Libyens : « Parlez-moi du bateau.

Seagull 75 : Tournez à droite d’à peu près 10 degrés. Il est à trois milles nautiques de votre position. Nous sommes en train de retourner à la base, nous n’avons plus d’essence. Fin de communication. Nous vous contacterons de la base. »

À 22 h 15, en effet, Seagull 75 se pose en Sicile. Dans la foulée, des militaires maltais contact les garde-côtes via leur centre de coordination à Tripoli et dépêchent un hélicoptère. Eux aussi proposent de mettre la main à la pâte et de survoler l’embarcation de fortune pour la rendre plus visible. Pas nécessaire : les Libyens ont désormais les migrants en visu. Terminé.

C’est loin d’être la seule fois où des gardes-côtes libyens interceptent des migrants à partir d’informations livrées par des avions européens de Sophia – pour ne pas dire d’instructions. Au-dessus de la SAR libyenne, c’est même devenu une routine.

Dans un courriel daté du 2 août, consulté par The Guardian et Mediapart, le commodore Masoud Abdalsamid, chef du « centre de coordination des secours » (MRCC) libyen, affirme avoir organisé, sur cette seule journée, deux interventions dans sa « zone SAR » sur la base d’informations de l’UE.

La multiplication des contacts entre les effectifs de Sophia et les autorités libyennes est devenue telle qu’elle a provoqué, en 2019, l’inquiétude de certains responsables européens. Même Fabrice Leggeri, le patron de l’agence européenne de gardes-frontières (Frontex), s’en est ouvert dans un courrier adressé à Paraskevi Michou, alors directrice générale de la division « Migration et affaires intérieures » auprès de la Commission européenne.

Dans cette lettre datée du 22 février 2019, que The Guardian et Mediapart se sont procurée, le haut fonctionnaire de nationalité française s’inquiète des conséquences politiques de ces opérations. « Je voulais […] souligner que des échanges directs d’informations opérationnelles avec le MRCC libyen à propos de cas de naufrages dans leur zone SAR peut avoir comme conséquence l’intervention des gardes-côtes libyens. Ces derniers sont financés, comme vous le savez par l’Union européenne », écrit Monsieur Leggeri, en poste depuis 2015.

En effet, l’UE comme l’Italie forment, et surtout équipent, les gardes-côtes libyens. La ministre des armées, Florence Parly, avait même prévu, début 2019, d’offrir six hors-bord aux hommes de Tripoli, aux frais de la République française – elle n’a reculé qu’en novembre dernier.

Le patron de Frontex, lui, souligne : « La Commission et les institutions européennes en général pourraient faire face à des questions d’ordre politique quant aux conséquences de ces échanges d’informations. »

La réponse de Paraskevi Michou arrive quelques semaines plus tard au siège de Frontex, à Varsovie. Pour cette dernière, pas de problème à ce que les gardes-côtes libyens et les militaires européens coopèrent :

« La procédure que vous décrivez dans votre lettre constitue une procédure qui est en conformité avec la Convention de Hambourg en 1979 [sur les règles de sauvetage en mer –ndlr]. Elle est conforme, en outre, aux lois internationales qui indiquent qu’il est nécessaire d’informer le centre de secours le mieux placé pour intervenir. »

Les apparences sont sauves. Ou presque.

Depuis, l’offensive anti-Sophia de l’Italien Matteo Salvini (l’ancien ministre de l’intérieur d’extrême droite), soutenue par un axe austro-hongrois, a conduit les dirigeants de l’UE à voter l’enterrement de Sophia.

En avril 2019, déjà, les États membres avaient décidé de retirer leurs navires et de se contenter d’avions, moins pratiques pour distribuer bouées et perches aux naufragés, aux femmes et enfants qui se noient – le comble du cynisme. C’était encore trop. Dès avril 2020, l’opération sera recentrée sur le contrôle de l’embargo, la lutte contre le trafic d’êtres humains devenant officiellement secondaire.

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Cette enquête a été soutenue par The Migration Newsroom, un collectif de journalistes d’investigation qui travaille avec de nombreux médias européens.

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