L'Allemagne, le nouveau problème de l'Europe

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L'intransigeance dogmatique et la brutalité inédite de l'Allemagne envers le gouvernement grec marquent une rupture historique dans le projet européen. Fort de son statut de première puissance économique de la zone euro, l'Allemagne revendique désormais d'en fixer les règles du jeu.

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Le grand naufrage européen lié à la crise grecque a produit une révélation. Et cette révélation est largement due au premier ministre grec Alexis Tsipras comme à son ancien ministre des finances Yanis Varoufakis. En remettant, l'un et l'autre, des enjeux clairement politiques au cœur de la technocratie bruxelloise, en jouant la transparence et en brisant les scandaleux huis clos des réunions de l'Eurogroupe, les responsables grecs ont fait surgir au grand jour un inquiétant et nouveau problème : le cas allemand.

L'intransigeance obstinée de l'Allemagne tout au long de cette crise, son entêtement dogmatique à bouter hors de l'euro la Grèce sont désormais compréhensibles par tous. Là où quelques observateurs, experts et politiques en étaient persuadés de longue date, ce sont désormais toutes les opinions publiques européennes qui ont sous les yeux cette nouvelle Allemagne. C'est une donnée politique radicalement neuve. Fort de son statut de première puissance économique de la zone euro, l'Allemagne revendique désormais d'en fixer les règles du jeu et d'imposer, comme l'écrit Varoufakis, « son modèle d'Eurozone disciplinaire » (lire ici le texte de l'ancien ministre grec).

Le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem (de dos) et le Grec Yanis Varoufakis, en février à Athènes. © Reuters. Le Néerlandais Jeroen Dijsselbloem (de dos) et le Grec Yanis Varoufakis, en février à Athènes. © Reuters.

À ce titre, la crise grecque, devenue crise européenne, constitue bel et bien un moment charnière dans l'histoire européenne, d'une puissance d'impact équivalente à la chute du Mur ou à la réunification allemande. Une Allemagne nouvelle se révèle, prête à passer par-dessus bord la sacro-sainte entente franco-allemande (d'où les tensions très fortes de ces derniers jours), prompte à mettre en scène ses soutiens en Europe centrale (Pays baltes, Slovaquie, Pologne) et en Europe du Nord (Pays-Bas, Finlande) pour s'imposer à tous.

Cette soudaine affirmation de puissance est du jamais vu depuis le début de la construction européenne. Et ce moment de rupture a bel et bien été souligné par plusieurs chefs d'État ou de gouvernement. L'Italien Mattéo Renzi l'a expliqué au journal Il Messaggero : « Nous devons parvenir à un accord, la Grèce doit rester dans la zone euro et je l'ai dit à l'Allemagne : trop c'est trop. Humilier ainsi un partenaire européen, alors que la Grèce a cédé sur presque tous les points, est impensable. »

Même avertissement, venu cette fois d'un allié traditionnel de Berlin : Jean Asselborn, ministre luxembourgeois des affaires étrangères, prévient dans le journal allemand Süddeutsche Zeitung qu'un Grexit « serait fatal pour la réputation de l'Allemagne en Europe et dans le monde » et provoquerait « un conflit profond avec la France ». La réputation de Berlin est déjà en miettes, comme en témoigne la campagne de mobilisation lancée sur Twitter sous le hashtag #ThisIsACoup: de Pablo Iglesias, leader de Podemos, à l'économiste Paul Krugman, tous s'indignent de ce qui apparaît comme un coup d'Etat à froid. Qualifiant de «pure folie» la liste des demandes faites à Athènes, Paul Krugman estime qu'il s'agit là d'une «trahison grotesque de tout ce que porte le projet européen» (lire ici son article).

Le fait qu'Angela Merkel, in fine, ne manquera sans doute pas d'arrondir les angles en se rangeant à un possible accord qui organise l'humiliation de la Grèce, et chantera les louanges de la coordination avec la France, ne change rien à l'affaire. Depuis l'annonce du référendum grec, et sa tenue le 5 juillet, un pouvoir allemand brutal, doctrinaire et faisant fi de la fameuse « culture européenne du compromis » s'est révélé.

Il ne s'agit pas seulement du ministre des finances Wolfgang Schäuble, qui a demandé dès samedi un Grexit de cinq années. C'est l'ensemble de la classe politique allemande qui a surpris par sa brutale intransigeance. Car les sociaux-démocrates du SPD ont rivalisé de fermeté avec le pouvoir conservateur et la CDU-CSU. Dès l'annonce du référendum, le 29 juin, le président du SPD Sigmar Gabriel accuse Alexis Tsipras de vouloir briser la zone euro et prévient que le vote grec sera un vote pour ou contre l'euro. Le soir même du scrutin, il assure que Tsipras « a rompu tous les ponts avec l'Europe » et qu'une nouvelle aide est « difficilement envisageable ». Dans le même temps, c'est Martin Schulz, président socialiste du Parlement, qui avait été le chef de file des socialistes européens pour les élections européennes, qui plaide pour la mise en place « d'un gouvernement d'experts à Athènes » !

Rappelés à l'ordre par les socialistes européens, et en particulier les socialistes français (« Les peuples d’Europe ne comprennent pas la surenchère allemande », a fait savoir Jean-Christophe Cambadélis au SPD), les sociaux-démocrates louvoient depuis lors. Trop tard, le mal est fait et les tensions sont des plus fortes au sein du groupe socialiste au Parlement européen. A posteriori, que reste-t-il de cette campagne européenne des socialistes qui promettaient, forts de l'axe PS-SPD, une Europe tournant le dos aux politiques néolibérales organisant l'austérité ? Un champ de ruines.

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