La menace climatosceptique pèse aussi sur l’Europe

Par Annika Joeres et Susanne Götze

Trump et Bolsonaro ne sont pas les seuls à vouloir démanteler la protection de l’environnement : en Europe, des lobbies et des populistes de droite disposant d’excellents réseaux s’efforcent de sauver l’énergie fossile au XXIe siècle. Et ce petit monde a le vent en poupe.

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À La Nouvelle-Orléans, le cauchemar des scènes apocalyptiques qui ont suivi l’ouragan Katrina en 2005 hante encore les esprits. Dans cette métropole du delta du Mississippi, bon nombre d’habitants ont déjà dû quitter leur domicile face à la montée du niveau de la mer. Ils sont les premiers réfugiés climatiques des États-Unis.

Le fait que l’élite des « négateurs » américains du changement climatique s’y réunisse en août 2018 a sonné comme une mauvaise blague. L’« American First Energy Conference » s'est tenue à l’hôtel Hilton Riverside, à l'initiative du Heartland Institute. Ce think tank radical vénère le président américain Donald Trump. « Un certain nombre de personnes croient que les industries fossiles détruisent la Terre, mais j’ai aussi une bonne nouvelle à leur annoncer : nous avons Trump ! » s’exclame Jeff Landry, ministre de la justice de l’État de Louisiane, également parrain de la manifestation.

Le public hurle de plaisir. Les 300 invités ont payé 50 000 dollars pour une table avec service VIP. Les conférences portent des titres tels que « Pourquoi le CO2 ne déclenche-t-il pas une crise climatique ? » ou « L’avenir du charbon, du pétrole et du gaz ».

Les orateurs voient le soutien à l’industrie du charbon et à la fracturation hydraulique comme un acte patriotique, de même que la limitation de l’immigration et la réduction de l’État providence. Le Heartland Institute conseille Trump et, selon ses propres dires, lui a même fourni des arguments pour se retirer de l’accord de Paris sur le changement climatique. « Nous taillons en pièces le récit de la gauche et de l’ONU sur le fait que les énergies fossiles détruisent le monde : car seules les énergies fossiles apportent la paix au monde », assure à Mediapart Tim Huelskamp, directeur de l'institut.

  • Les climatosceptiques américains font de l’agitation en Europe

À l’heure actuelle, les représentants des 196 pays du globe tentent de mener à bien une tâche colossale : transformer en règles les objectifs de l’accord de Paris sur le climat, qui consistent à limiter le réchauffement de la planète à 1,5 degré. Mais les diplomates, les hommes politiques et les conseillers qui débattent durant des nuits entières dans la ville polonaise de Katowice à l’occasion de la COP24 ont un adversaire qui était invisible jusqu’à présent : les négateurs du bouleversement climatique.

En un mois d’enquête, Mediapart a retrouvé leurs représentants là où personne n’aurait soupçonné qu’ils soient. Ces climatosceptiques occupent des postes de responsabilités dans des groupes de pression à Bruxelles, siègent en tant que députés conservateurs et libéraux au Parlement européen, dirigent des associations professionnelles néolibérales et déterminent la politique climatique de tous les partis de droite en Europe.

Leur point commun : ce sont principalement des hommes de plus de 60 ans. Ils aspirent à un monde dans lequel personne ne se préoccupe de lois sur le changement climatique, ils ne veulent pas d’accords transnationaux tels que l’accord de Paris sur le climat et considèrent l’opinion scientifique dominante comme mensongère.

Et ils sont bien organisés : en même temps que les diplomates et les environnementalistes, les directeurs de Heartland sont eux aussi présents à Katowice, dans un hôtel quatre étoiles, pour discuter des avantages des combustibles fossiles et des prétendus mensonges du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

  • Le prochain terrain de l’extrême droite

Ce n’est pas un hasard si les négateurs du climat cherchent à se rapprocher des hommes politiques. Avec la poussée dans les urnes des populistes de droite, ils ont trouvé leur porte d’entrée dans les gouvernements et les parlements : des partis tels que le Rassemblement national (RN) en France, la Ligue italienne ou Alternative für Deutschland (AfD) en Allemagne, qui pactisaient jusqu’à présent pour laisser pénétrer le moins possible de réfugiés en Europe, s’allient désormais pour démolir les lois sur la protection du climat.

Selon les prévisions des entreprises de sondage, l’extrême droite pourrait récupérer environ 20 % des sièges au Parlement européen à l’issue des élections de mai 2019 (contre 11 % dans la législature actuelle), malgré le départ des 18 députés du UKIP suite au Brexit. Ces députés vont faire davantage de discours, rédiger plus de rapports et attirer d’autres députés à leurs côtés.

 © Adelphi © Adelphi

Selon une étude de l’institut de recherche berlinois Adelphi, l’extrême droite européenne s’est systématiquement opposée aux lois ayant pour objectif de réduire les émissions néfastes pour le climat, comme celles ciblant l’industrie automobile. La législation visant à promouvoir les énergies renouvelables a également été rejetée par les négateurs présents au Parlement.

Les climatosceptiques trouvent leurs meilleurs relais dans les partis d’extrême droite. En Allemagne, l’Institut européen pour le climat et l’énergie (Europäische Institut für Klima und Energie, EIKE) conseille l’AfD, et certains membres de l’EIKE se sont même présentés à des élections sous les couleurs du parti.

Tous les partis d’extrême droite européens ne sont pas aussi ouvertement climatosceptiques que l’AfD, qui écrit noir sur blanc dans son programme que « le CO2 n’est pas un produit polluant ». Cependant, à l’exception du parti hongrois Fidesz et de l’Alliance nationale lettone, tous les autres freinent systématiquement les mesures de protection du climat.

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Cette enquête a été soutenue par une bourse de la fondation Otto-Brenner et du fonds IJ4EU.