En Syrie, le régime de Bachar al-Assad subit une série de revers

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L'armée de Bachar al-Assad doit faire face depuis quelques mois à une meilleure coordination des troupes rebelles sur le terrain, et à l'accord tacite entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar pour financer des groupes luttant à la fois contre le régime et l’État islamique.

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C’est un peu la surprise de 2015, y compris pour les spécialistes de la Syrie qui prédisaient, face au maintien du régime et à la percée de l’État islamique, une année à venir difficile pour les forces rebelles. En 2015, le rapport de force sur le terrain est peu à peu en train de changer, à la faveur d’une série de revers militaires du régime syrien. Concrètement, que se passe-t-il ? Et comment y voir clair, quand les forces opposées à la fois au régime et à l’État islamique sont éclatées en plusieurs dizaines de groupes locaux ?

Le premier tournant du conflit a eu lieu au printemps 2013 : lors de la bataille de Qousseir, l’intervention du Hezbollah libanais aux côtés du régime sauve littéralement les troupes de Bachar al-Assad alors que, depuis l’été 2012, les rebelles croient pouvoir l'emporter et ont ouvert un nouveau front dans la ville d'Alep.

À l’été 2013, alors que le régime syrien a lancé ses armes chimiques contre la population syrienne en banlieue de Damas, les rebelles, encore unis autour d'un même objectif, sont décidés à tout faire pour entrer dans Damas. Mais l’annonce par Obama de frappes militaires américaines retarde l’offensive, les révolutionnaires de l’Armée syrienne libre (ASL) préférant attaquer après ces frappes, qui leur offriraient un avantage stratégique certain. Nouvelle erreur du camp révolutionnaire : Obama ne passera jamais à l’acte, et l’union des révolutionnaires se diluera peu à peu, fragilisée autant par l’absence d’homogénéité idéologique que par la diversité de ses soutiens financiers.

Fin 2014, l’essor de l’État islamique, puis le pacte de non-agression tacite entre l’EI et le régime, promettaient une nouvelle année très difficile aux révolutionnaires. Depuis le début de l’année 2015, c’est pourtant l’inverse qui se produit, les rebelles progressant partout alors que le régime et, dans une moindre mesure, l’EI, enregistrent défaite sur défaite. 2015 sera-t-elle celle du triomphe des forces rebelles ?

Plusieurs indications plaident en ce sens, notamment au nord du pays, région qui inquiète le plus le régime. En mars, la prise de la ville d’Idlib a sonné comme un premier coup de semonce pour le régime. Constituée de groupes djihadistes dissidents et de Jabhat en-Nosra, tous affiliés à Al-Qaïda, mais aussi des combattants issus de l'ASL, la nouvelle coalition qui permit cette prise de la ville d'Idlib s’est formée après l’éviction par ces mêmes forces, à la fin de l’année 2011, des troupes de Jamal Maarouf, le chef du Front des révolutionnaires syriens (FRS), pourtant armé par les États-Unis et l’Arabie saoudite. C’est d’ailleurs l’armement lourd pris aux troupes de Jamal Maarouf qui est aujourd’hui utilisé par cette coalition hétéroclite, baptisée « l’armée de libération d’Idlib ».

Dans la Ghoutta orientale en revanche (nous en parlions récemment ici en publiant le témoignage d’un Syrien échappé de Douma), la percée des rebelles – qui ont pour l’instant contenu les assauts de deux factions liées à l’État islamique et progressent face au régime –, ne doit rien aux djihadistes de Jabhat en-Nosra.

© archicivilians

Plusieurs facteurs ont concouru à ce retournement de situation :

  • la prise de l’armement sophistiqué détenu par Jamal Maarouf et ses groupes pro-occidentaux, et la création de l’« armée de libération d’Idlib » pour la prise de cette ville clé du Nord-Ouest ;
  • l’accord tacite de non-agression entre le régime syrien et l’État islamique, qui s’est fissuré début 2015, à mesure que l’EI reculait à Kobane, sur la frontière turque ;
  • le rapatriement d’une large partie des miliciens chiites irakiens de la Syrie vers l’Irak, ce front devenant prioritaire pour l’Iran ;

En revanche, l’accord signé en février 2015 entre les gouvernements américain et turc pour former, sur une période de trois ans, 15 000 combattants de l’opposition syrienne dite « modérée », n’est pas en cause puisque leur entraînement en Turquie n’a pas encore débuté, contrairement à celui des troupes formées en Jordanie.

Se trouvant dans une situation bien plus favorable qu'en 2014, les forces rebelles se partagent aujourd’hui plus efficacement le « travail ». « De ce que l’on peut observer, Jabhat en-Nosra se déploie davantage au Qalamoun occidental, à la frontière du Liban, pour lutter contre les forces du Hezbollah, estime Romain Caillet, consultant spécialiste du mouvement djihadiste et du conflit syrien. Dans le même temps, un front anti-État islamique s’est mis en place entre les villes de Homs et de Hama. »

Cette offensive concertée du côté des « rebelles » syriens peut-elle entraîner la chute du régime de Bachar al-Assad, incapable d'envoyer des troupes pour empêcher la chute d'Idlib en mars ? Lundi, le Telegraph britannique avançait que le chef des services secrets syriens, Ali Mamlouk, aurait été placé en résidence surveillée par le régime. Une information impossible à vérifier pour l’heure, mais qui indiquerait une certaine fébrilité au sein du régime. Spécialiste de la Syrie, le chercheur Thomas Pierret ne croit cependant pas une chute du régime imminente. « Le régime tient Damas, où il a positionné ses troupes d’élites, explique-t-il. Il y est en position de force, avec notamment ses batteries positionnées sur les collines tout autour de la ville. Ce qui peut éventuellement se passer, c'est l'émergence d'une dissidence au sein du régime. Mais dans le même temps, ce régime syrien est construit depuis 40 ans pour éviter que cela n’arrive. Ce qui est sûr, en revanche, c’est que Bachar al-Assad ne négociera pas. »

De fait, la faillite du processus de médiation onusien se confirme chaque jour un peu plus. Alors que les concertations devaient reprendre début mai, l’opposition syrienne refuse aujourd'hui d’y prendre part.

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