La Corée du Nord est en passe de réussir son pari nucléaire

La survie du régime dépend trop de l’arme atomique pour que ses dirigeants acceptent d’y renoncer. Sanctions accrues, propagande anti-Kim par haut-parleurs ou survols de bombardiers stratégiques : les réponses au quatrième essai nucléaire du Nord sont inadaptées, voire contre-productives.

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De notre correspondant en Corée du Sud (Séoul).- C’est un nouvel épisode du prévisible soap opera nucléaire nord-coréen. Mercredi 6 janvier 2016, le régime de Pyongyang procède à un quatrième essai atomique souterrain. Sa propagande triomphe et annonce une bombe thermonucléaire à hydrogène, qualifiée de « précieuse épée de la justice ». Si les mesures sismiques indiquent plutôt un engin atomique conventionnel d’une puissance similaire aux précédents, le programme nucléaire de la Corée du Nord a néanmoins fait un pas de plus.

Les réactions sont tristement familières. Les condamnations internationales se multiplient. Le conseil de sécurité de l’ONU se réunit en urgence pour discuter de nouvelles sanctions. La Chine est de nouveau tancée et appelée à discipliner son turbulent allié. Dimanche 10 janvier, les États-Unis envoient un bombardier nucléaire B-52 survoler la Corée du Sud. Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un est qualifié de « cinglé » et de « déséquilibré » par les candidats à la présidentielle américaine, et de « dictateur le plus imprévisible du monde » par la presse.

Pourtant, loin de leur image de méchants de James Bond attirant les railleries sur Internet, les maîtres de Pyongyang sont rationnels et méthodiques. Leurs décisions ont un objectif simple : leur survie. La Corée du Nord se considère comme un pays en perpétuel état de siège, encerclé par des puissances hostiles. Elle voit en l’atome le meilleur moyen de se défendre. Sa propagande ne cesse ainsi de répéter que Saddam Hussein en Irak et Kadhafi en Libye ont été renversés parce qu’ils avaient renoncé à l’arme nucléaire. Autre avertissement récent pour le régime : l’Ukraine qui, à la fin de la guerre froide, avait accepté de rendre ses bombes, héritées de l’URSS, en échange de garanties d’intégrité territoriale qui n’ont pas été respectées lors de l’annexion de la Crimée.

La Corée du Nord a perdu sa bataille économique contre le Sud ; elle sait qu’elle n’a aucune chance de remporter un conflit avec des armes conventionnelles. Reste la dissuasion nucléaire, obtenue grâce à un programme low cost comparativement abordable. Pyongyang met désormais en avant une ligne politique baptisée « byungjin », qui vise à développer le nucléaire tout en relançant en parallèle son économie.

Ce quatrième essai, nécessaire d’un point de vue technique, a aussi un objectif interne crucial : il permet à Kim Jong-un de renforcer sa légitimité de jeune héritier, peu avant le 7e congrès de son Parti des Travailleurs prévu en mai 2016, le premier depuis octobre 1980. Son père, Kim Jong-il, a obtenu la bombe A ; lui, ce sera la bombe H. Depuis son accession au pouvoir, en décembre 2011, Kim Jong-un lutte pour s’imposer. Il fait valser ses cadres et multiplie les purges, notamment au sein de la puissante Armée populaire. En 2013, il fait exécuter son propre oncle. Dernière disparition suspicieuse d’un apparatchik : Kim Yang-gon, en charge des relations avec le Sud, considéré comme plutôt modéré, meurt le 29 décembre dans un accident de voiture (artifice parfois utilisé pour se débarrasser d’éléments jugés déloyaux).

Le congrès de mai aidera Kim Jong-un à asseoir davantage son pouvoir. Et brandir le nucléaire confère du prestige parmi ses élites. « Chaque essai réussi est salué par des manifestations organisées, mais aussi par des célébrations sincères », confie à Mediapart Andray Abrahamian, membre honoraire de l’université Macquarie à Sydney et visiteur régulier de la capitale nord-coréenne. « À Pyongyang en tout cas, l’atmosphère est festive, les gens sortent plus tôt du travail et célèbrent ce succès avec un repas bien arrosé. Ils sont fiers, ils savent à quel point le club des puissances nucléaires est un club fermé. »

Kim Jong-un au milieu de ses chercheurs sur le nucléaire en une du Quotidien des travailleurs.

Lundi 11 janvier, Kim pose en première page du Quotidien des travailleurs (photo ci-dessus), entouré de ses ingénieurs atomiques. En mai 2012, la Corée du Nord a même gravé son statut de puissance nucléaire dans le marbre de sa nouvelle Constitution (un texte débarrassé de toute mention même de communisme en 2009). L’homme fort de Pyongyang a trop lié son image à l’atome : y renoncer serait un suicide politique.

Les sanctions internationales qui s’empilent essai après essai ont à peine ralenti son programme nucléaire et balistique. Certes, le nombre de bombes déjà construites ainsi que les capacités de miniaturisation du régime (nécessaire pour loger une ogive au sommet d’un missile) font l’objet d’estimations très variées. Les ingénieurs nord-coréens ne savent pas encore lancer un missile depuis un sous-marin, en dépit de trois essais en 2015 – et d’une récente vidéo de propagande lourdement retouchée qui prétend le contraire. Mais les progrès sont indéniables, inexorables. En réussissant à placer pour la première fois en orbite un satellite en décembre 2012, Pyongyang a démontré sa maîtrise des technologies nécessaires à l’envoi d’une ogive nucléaire (reste à apprendre à contrôler la rentrée dans l’atmosphère).

En dépit de leur fermeté, les États-Unis s’accommodent d’une menace nucléaire encore lointaine

Des succès d’autant plus étonnants que l’économie nord-coréenne reste chancelante depuis la famine des années 1990 (PIB estimé à 28 milliards de dollars seulement en 2014). « Je ne devrais sans doute pas dire ça, mais je tire mon chapeau aux Nord-Coréens. Ils ont extrêmement bien joué leurs cartes »concède dans le New York Times Joel Wit, ancien diplomate américain en charge de la dénucléarisation du Nord. « Ils ont réussi à devenir une petite puissance nucléaire à part entière, avec un arsenal grandissant et de plus en plus sophistiqué. »

Aujourd’hui, ce programme nucléaire est trop avancé, les sacrifices consentis trop lourds, et la glorification par la propagande trop centrale pour que le régime accepte de l’abandonner. Ce qui n’empêche pas les réponses au quatrième essai de rester plus dogmatiques et convenues que jamais. La riche Corée du Sud, impuissante, a repris ses émissions de radio anti-Kim par haut-parleurs surpuissants, le long de la frontière. L’été dernier, l’armée nord-coréenne avait tiré à l’artillerie sur ces haut-parleurs capables de déverser – jusqu’à 20 km à l’intérieur du territoire du Nord – bulletins d’informations internationales et critiques du régime. « La reprise de ces émissions aggrave les tensions militaires mais ne contribue pas à la résolution de la crise », critique Cheong Seong-chang, spécialiste du régime à l’Institut Sejong de Séoul. « C’est une réponse émotionnelle, le gouvernement sud-coréen n’a pas de stratégie. »

Kim Jong-un félicite les participants au programme nucléaire lors d"une cérémonie, le 13 janvier 2016.

Les États-Unis montrent leurs muscles, avec ce vol ostentatoire d’un bombardier stratégique, dimanche. En plus des prochaines sanctions de l’ONU, Washington prépare ses propres mesures punitives, plus strictes mais à l’efficacité douteuse. Échaudé par une série d’accords de dénucléarisation avortés depuis « l’Accord-cadre » de 1994, le président Barack Obama a adopté une politique dite de « patience stratégique » : en clair, le refus de tout dialogue tant que Pyongyang ne fera pas des gestes concrets de dénucléarisation… Une perspective plus improbable que jamais.

En dépit de leur fermeté affichée, les États-Unis s’accommodent d’une menace nucléaire encore lointaine qui leur permet de justifier leur présence militaire massive dans la région (28 000 soldats en Corée du Sud, 50 000 au Japon). L’épouvantail nord-coréen sert aussi à rapprocher les deux alliés militaires sud-coréens et japonais, brouillés en raison de leurs différends historiques. Il aide enfin à convaincre la Corée du Sud, réticente, d’installer sur son territoire le nouveau bouclier américain antimissile (THAAD), dont l’objectif réel est de tenir Pékin en respect. Dans la région, la priorité américaine reste l’endiguement de la Chine.

Cette dernière refuse toujours d’imposer à Pyongyang un embargo aussi strict que celui qui a poussé l’Iran à négocier son récent accord nucléaire. Pékin craint plus un effondrement de la Corée du Nord que sa nucléarisation. Un effondrement (synonyme d’annexion par le Sud) signifierait la perte d’un État tampon stratégique et la présence de troupes américaines à ses frontières. Il provoquerait aussi un afflux massif de réfugiés. Même excédée par les débordements de son allié historique, la Chine maintient donc ses liens commerciaux vitaux pour le Nord, notamment l’exploitation et l’achat des matières premières nord-coréennes (charbon, métaux). Pékin souhaite une ouverture graduelle de son voisin et entend résoudre la crise nucléaire par la négociation.

Pour nombre de spécialistes, la seule réponse réaliste serait un accord limité permettant un gel temporaire du programme nucléaire du Nord. « Washington et Séoul doivent être réalistes et non pas moralistes, estime Moon Chung-in, ancien conseiller présidentiel sud-coréen et professeur à l’université Yonsei de Séoul. La Corée du Nord est trop habituée aux sanctions pour que celles-ci constituent un levier efficace. Comme le gouvernement chinois le demande, le dialogue à travers la reprise des pourparlers à six pays reste la meilleure option. Les États-Unis et la Corée du Sud doivent remplacer leur politique du “tout ou rien” par un gel suivi d’une réduction [des capacités nucléaires du Nord]. »

Même opinion chez Cheong Seong-chang : « Abandonner le programme nucléaire, c’est trop tard. Mais le geler reste possibleCeci dit, je suis très pessimiste, parce que les États-Unis n’ont aucune intention de négocier avec la Corée du Nord. Celle-ci exige de signer un traité de paix, ce que Washington refuse. Il n’y aucune chance de trouver une solution. »

Le soap opera nucléaire peut donc continuer. Les acteurs se répètent et refusent de chercher une nouvelle approche. Ce manque de créativité et de courage politique est coûteux. L’instabilité sur la péninsule coréenne s’aggrave. À Séoul, des voix de plus en plus fortes et influentes appellent la Corée du Sud à s’équiper à son tour de l’arme nucléaire. Et les ingénieurs nord-coréens peaufinent leurs bombes, essai après essai.

Frederic Ojardias

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