Catalogne: l’élection de l’indépendantiste Torra ne règle rien

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Sans expérience politique, Quim Torra, un proche de Carles Puigdemont au profil radical, a été élu lundi 14 mai à la tête de la Catalogne. Dès son élection, il s’est engagé à construire la « république catalane ». Adversaire des indépendantistes, le parti Ciudadanos exhorte Madrid à maintenir la tutelle sur la région.

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Près de cinq mois après les élections du 21 décembre, la Catalogne a fini par se doter, lundi 14 mai, d’un successeur à Carles Puigdemont. L’indépendantiste Quim Torra a été élu par 66 voix contre 65 au parlement catalan (quatre abstentions), après l’échec de sa première tentative d’investiture samedi.

À peine désigné, ce conservateur né en 1962 a dit son intention de construire « la république catalane », se déclarant « loyal » vis-à-vis du mandat donné par le référendum du 1er octobre sur l’indépendance de la Catalogne – une consultation jugée illégale par Madrid. Dépourvu d’expérience politique, il a aussi prévenu que Puigdemont, son prédécesseur désormais en exil à Berlin, restait le président « légitime ».

L’élection de ce « président suppléant », selon l’expression péjorative de certains journaux espagnols, s’est jouée en deux temps. Depuis son « exil » à Berlin, Carles Puigdemont a accepté le 10 mai de renoncer à l’investiture à distance dont il rêvait depuis janvier. L’ancien maire de Gérone a alors fait savoir qu’il voulait Torra comme successeur. Deuxième acte clé, samedi 12 mai : les anticapitalistes de la CUP se sont entendus pour s’abstenir lors de l’investiture de Torra.

La CUP ne compte que quatre députés sur 135 à Barcelone. Mais ces élus restent décisifs pour que le bloc indépendantiste au parlement – avec les républicains de gauche de l’ERC (32) et les conservateurs du PDeCAT (34) – forme une majorité, face aux « unionistes » pro-Madrid. S’ils s’étaient opposés à Torra lundi, ce dernier n’aurait pas été investi. Le chef du groupe de la CUP Carlos Riera s’est justifié arguant du « caractère exceptionnel de la répression » menée par l’État espagnol, avant de prévenir que ses élus passeraient dès mardi à l’opposition.

Après Puigdemont en janvier, Jordi Sanchez et Jordi Turull en mars, Quim Torra était le quatrième candidat des indépendantistes à se présenter pour l’investiture. Mais à la différence de ses prédécesseurs, Torra n’a jusqu’à présent jamais eu affaire à la justice espagnole. Elsa Artadi, longtemps citée comme possible présidente de la région, devrait, elle, occuper un poste clé du futur gouvernement régional.

Quim Torra lundi 14 mai 2018 au parlement catalan. © Albert Gea / Reuters. Quim Torra lundi 14 mai 2018 au parlement catalan. © Albert Gea / Reuters.

C’est Puigdemont qui avait inscrit Quim Torra à une obscure onzième place sur la liste de Barcelone, lors des régionales de décembre 2017. Avant cela, Torra n’a jamais été député. Avocat de formation, très cultivé, il a longtemps travaillé – en partie depuis la Suisse – pour l’assureur helvète Winterthur, avant de changer de voie. De retour à Barcelone, il a lancé une maison d’édition, dirigé le centre culturel du Born, lieu clé de l’histoire catalane qu’il qualifie de « Ground Zero des Catalans », ou encore présidé quelques mois Omnium, l’une des deux grandes centrales de la société civile catalane favorable à l’indépendance (avant d’être remplacé par Jordi Cuixart, aujourd’hui en prison).

À distance des partis, Torra n’a jamais adhéré au PDeCAT, la droite nationaliste indépendantiste (ex-Convergencia). Cet « indépendantiste émotionnel », comme il se définit, fait aujourd’hui partie de ces figures de la société civile qui semblent prêtes à poursuivre coûte que coûte le bras de fer avec Madrid, dans le sillage de Puigdemont. Ce choix est d’autant plus risqué qu’une partie du camp indépendantiste propose, à l’inverse, de calmer le jeu pour reprendre des forces, et tenter de faire sortir de prison leurs leaders. Y compris, pourquoi pas, en renouant un dialogue, à terme, avec Madrid.

Jeune espoir de l’ERC, l’actuel président du parlement catalan, Roger Torrent, se démène depuis des semaines pour sortir de la logique de « blocs » et créer des ponts entre le mouvement indépendantiste et certains mouvements sociaux. Les branches catalanes de grandes centrales syndicales ont par exemple défilé récemment pour réclamer aux côtés de collectifs « indepe » la sortie de prison des « prisonniers politiques » (13 dirigeants indépendantistes sont aujourd’hui en prison ou en exil).

Mais l’arrivée d’un Torra à la présidence de la Catalogne risque de raidir de nouveau les positions des uns et des autres. C’est en partie ce qu’a voulu dire la maire « indignée » de Barcelone, Ada Colau – qui n’est pas indépendantiste, mais cherche, elle aussi, à sortir la politique catalane d’une confrontation des blocs : « Cela ne sert à rien, ni pour résoudre les choses, ni pour avancer », a jugé l'édile en fin de semaine dernière, regrettant « une sensation de déjà vu, d’être en boucle ». De son côté, l’ERC (républicains indépendantistes) a pris soin de rappeler que son projet de république catalane était « ouvert » et « favorable à l’intégration » de tous pour se démarquer de la tonalité clivante de Torra.

Dès la fin de la semaine dernière, des journalistes ont exhumé des extraits de textes de Torra et des dizaines de messages sur Twitter, où l’intéressé défend une conception identitaire, voire suprématiste, de l’indépendance catalane. « Les Espagnols ne savent que spolier », écrivait-il en 2012. À un député socialiste qui trouvait, en avril dernier, que « l’indépendantisme catalan se donne des airs de supériorité, ils se croient plus modernes, plus intelligents, plus démocratiques et aussi plus riches que le reste de l’Espagne », il avait répondu : « Et en plus, nous, on se douche. » En 2011, Torra avait lancé, à l’adresse des socialistes catalans du PSC : « Les pauvres, ils parlent comme les Espagnols. »

Dès samedi, le natif de Blanes, dans la province très « indepe » de Gérone, a dû monter au créneau pour s’excuser de ses « six tweets d’il y a cinq ou six ans ». « Je formule des excuses si quelqu’un s’est senti offensé », a-t-il dit sur TV-3. L’opposition, elle, se déchaîne déjà. La cheffe de Ciudadanos Inés Arrimadas – ce parti libéral arrivé en tête des élections du 21 décembre, et opposé à l’indépendance – a dénoncé un President « xénophobe et suprématiste ». Le socialiste catalan Miquel Iceta, plus mesuré, lui a conseillé de faire la différence entre sa carrière d’« activiste » et celle de « président ».

À ce stade, Torra endosse les habits d’un président sans autonomie, qui recevra les priorités de sa feuille de route depuis Berlin. Lui ne s’en cache pas : il devrait même laisser vacant le bureau de Puidgemont, préférant utiliser d’autres bureaux, plus sommaires. Il réfléchirait aussi à nommer des conseillers, même symboliquement, parmi des dirigeants indépendantistes en prison. Mais il faut aussi garder en tête le précédent de janvier 2016, lorsque Artur Mas, piégé par la CUP qui lui refusait l’investiture, était allé chercher Puigdemont, quasiment inconnu, pour le remplacer. C’était, déjà, le fait du prince, et tout le monde ironisait sur ce « président pantin ». Puigdemont, par la suite, n’a pas tardé à trouver ses marques, et dépasser son mentor…

Combien de mois Torra tiendra-t-il au pouvoir ? Deux éléments vont peser. À court terme, son avenir politique est sans doute lié à l’avenir judiciaire de Puigdemont. Au grand dam de Madrid, ce dernier a été libéré sous caution par la justice allemande, qui a refusé de l’extrader vers l’Espagne pour « rébellion ». Mais Puigdemont pourrait encore être extradé pour détournement de fonds publics. L’emprisonnement de Puigdemont affaiblirait sans doute d’autant Quim Torra, en manque d’alliés au sein du PDeCAT.

Autre point clé de la semaine à venir : la mise sous tutelle de la Catalogne. En réaction à la déclaration unilatérale d’indépendance (DUI) de Barcelone à l’automne dernier, Madrid avait eu recours, pour la première fois de l’histoire, à l’article 155 de la constitution, qui place l’ensemble de l’administration catalane sous la tutelle de Madrid. Après la formation d'un nouveau gouvernement catalan, Mariano Rajoy s'est engagé à suspendre l’article 155 et rendre son autonomie politique à la Catalogne.

Mais le chef de file de Ciudadanos Albert Rivera, principal adversaire de Mariano Rajoy à droite, exhorte désormais le gouvernement à maintenir l’article 155, étant donné les déclarations de Torra sur la république catalane dès son investiture. À ce stade, Mariano Rajoy, en difficulté politique, semble ne pas vouloir céder à la pression : « Ce que j’ai entendu au cours des dernières heures ne m’a pas plu, mais je jugerai en fonction des faits », a déclaré le Galicien. Après quoi Rivera lui a demandé de « corriger » sa position. Rajoy doit rencontrer en début de semaine les patrons du PSOE Pedro Sanchez, puis de Ciudadanos Albert Rivera, afin de discuter de l'avenir de l'article 155. À l’inverse de Podemos, le PSOE et Ciudadanos avaient voté sans ciller avec le PP, l'an dernier, pour la mise sous tutelle.

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