Europe

Avec le « Pacte vert », Ursula von der Leyen espère reprendre la main

La présidente de la Commission veut tourner la page de la pandémie en ouvrant le chantier du « Pacte vert européen ». Mais, en raison des effets des mesures annoncées notamment sur le prix de l’énergie, certains s’inquiètent déjà du risque d’un scénario « gilets jaunes » à l’échelle européenne.

Ludovic Lamant

14 juillet 2021 à 19h35

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Les armées de communicants au service de la Commission européenne n’ont pas trouvé mieux qu’un nom de code douteux, qui évoque à certains une application de rencontres pour cinquantenaires et plus : « Fit for 55 ». Soit une Europe qui s’engage à « ajuster » ses politiques publiques, pour remplir l’objectif adopté en avril d’une réduction d’au moins 55% des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, par rapport aux niveaux de 1990.

« L’Europe est désormais le premier continent à s’engager pour la neutralité climatique en 2050, et à présenter une feuille de route complète et concrète pour y parvenir », s’est félicitée l’Allemande Ursula von der Leyen, lors d’une conférence de presse bruxelloise mercredi 14 juillet. Aux côtés de la présidente de la Commission, Frans Timmermans, artisan en chef du « Pacte vert » au sein de l’exécutif, mais qui peine à prendre la lumière depuis le début du mandat en 2019, s’est emballé : « C’est vraiment épique », a dit l’ancien ministre des affaires néerlandais, en référence au travail abattu par la Commission, avant de citer Shakespeare dans Hamlet, sur « l’époque disloquée » qu’il s’agirait de « redresser ».

Les grandes lignes du « Pacte vert » avaient été esquissées en décembre 2019. Mais la pandémie a retardé d’un an leur lancement. L’exécutif a dévoilé avec emphase ce mercredi une douzaine de propositions de directives et règlements, pour tenter de décarboner des pans de l’économie. C’est loin d’être la fin de l’histoire : il faut compter en règle générale deux ans de débats, au Parlement et entre les États membres, pour qu’un texte aboutisse à Bruxelles…

Ursula von der Leyen le 14 juillet 2021 à Bruxelles. © John Thys / AFP.

Avec ce « Pacte », et les secousses politiques qui s’annoncent de tous les côtés, von der Leyen et son numéro deux jouent gros. L’exécutif tente de reprendre la main sur l’agenda, après un début de mandat dominé par la gestion de crises imposées de l’extérieur : le Brexit d’un côté (effectif depuis le 1er janvier 2021, mais qui reste source de vives tensions avec Londres), la gestion du Covid de l’autre. Si le bilan de Michel Barnier dans les négociations avec les Britanniques a plutôt été salué, la pandémie a affaibli Ursula von der Leyen.

La Commission a d’abord tardé à réagir, incapable de coordonner les fermetures de frontières dans la précipitation au printemps 2020. La présidente s’est ensuite excusée auprès de l’Italie pour avoir manqué de solidarité quand le Covid frappait la péninsule. Quant aux contrats de vaccins, des enquêtes, dont celle de Mediapart, ont établi que les laboratoires étaient parvenus à imposer l’essentiel de leurs exigences, aux dépens de l’intérêt général des Européens. Symbole de ces failles stratégiques : les retards de livraison d’AstraZeneca au sein de l’UE, quand les Britanniques, eux, obtenaient leurs doses dans les temps.

D’autres crispations ont émaillé les derniers mois. Le « Sofagate », lorsqu’Ursula von der Leyen n’a eu le droit qu’à un canapé, tandis que son collègue Charles Michel, à la tête du Conseil, s’asseyait sur un fauteuil lors d’une visite officielle à Ankara, a marqué les esprits : l’affaire a révélé tout autant les réflexes misogynes du protocole turc, que le manque de préparation de l’équipe resserrée de l’ancienne ministre allemande. Un faux pas avec Kiev s’y est ajouté : invitée à participer au trentième anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, la présidente s’est contentée de faire savoir par son chef de cabinet qu’elle ne s’y rendrait pas. De manière plus générale, cette proche d’Angela Merkel est régulièrement critiquée pour sa gestion trop verticale, repliée sur ses ultra proches, en l’occurrence son chef de cabinet et son porte-parole.

Rien dans cette entreprise ne sera simple, mais il faut se lancer.

Frans Timmermans

Permise par une accalmie européenne sur le front de l’épidémie, la présentation du « Pacte vert » est censée rouvrir l’horizon d’Ursula von der Leyen, en revenant à ses fondamentaux. Lors de sa première intervention devant les députés européens à l’été 2019, celle qui n’était encore que candidate à la présidence de l’UE avait déjà fait du « Green New Deal » et de la « croissance verte » sa boussole. « Nous n’avons pas de temps à perdre », prévenait-elle en novembre 2019. Un classique pour les présidents de l’institution, associés chacun à leur mantra plus ou moins jargonneux, pour dessiner un cap : une croissance « smart, sustainable, inclusive » (intelligente, soutenable et inclusive) pour le Portugais José Manuel Barroso, qui avait accompagné les crises financières jusqu’en 2014, quand son successeur, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, ne jurait que par « growth and jobs » (croissance et emplois), quitte à faire totalement l’impasse sur l’urgence climatique.

« Elle donne l’impression de s’engager sur ces questions avec la foi du converti », observait, en janvier 2020, Philippe Lamberts. L’eurodéputé belge, à la tête du groupe des Verts, poursuivait alors, interrogé par Mediapart : « Mais je pense qu’elle ne mesure pas encore la profondeur des changements nécessaires, et donc le degré de résistance auquel elle va devoir se confronter. » Les écologistes avaient voté contre la nomination de von der Leyen, issue de la droite européenne, en juillet 2019. Ils s’étaient ensuite abstenus, en novembre 2019, lors de la validation de l’ensemble de la Commission, refusant d’envoyer « ni un chèque en blanc, ni un carton rouge ». Presque deux ans plus tard, le groupe écolo au Parlement joue encore la prudence, soucieux de se montrer « constructif »: il « accueille favorablement » cet ensemble de textes, même si « le compte n’y est pas ».

« Rien dans cette entreprise ne sera simple, ce sera au contraire très dur, mais il faut se lancer », a assuré, ce mercredi, Frans Timmermans. Ce dernier, qui se rêvait, en 2019, président de la Commission avant d’être battu sur le fil par von der Leyen, sait les réticences nombreuses, au-dehors : des pans de l’industrie, qui veulent assouplir les textes, ou encore des États membres dont la France, qui tiquent sur la création d’un marché carbone pour le transport routier et le bâtiment. Des eurodéputés, eux, redoutent le surgissement d’un mouvement de contestation sociale de type « gilets jaunes », alimenté par de nouvelles augmentations des prix de l’énergie – ce à quoi la Commission rétorque déjà qu’elle prévoit un « fonds social pour le climat » encore très flou, qui pourrait venir en aide aux ménages les plus fragilisés par la transition à mener.

La Commission devra également faire avec ses propres contradictions. Ursula von der Leyen promeut ce « Green Deal » mais continue de défendre la croissance, les traités de libre-échange (par exemple avec le Vietnam) ou une politique agricole commune (PAC) qui mise toujours sur l’agriculture intensive. Au sein de l’institution, des pôles concurrents existent. Timmermans, qui s’est doté d’un directeur de cabinet qui n’est autre que l’ancien chef du parti travailliste néerlandais, passé par Greenpeace, Diederik Samsom, occupe une aile modérée. Quand le conservateur letton Valdis Dombrovskis, en charge du portefeuille du commerce, reste arc-bouté sur les bienfaits du marché tout-puissant…

Tout le monde ne parle pas du même Green Deal au sein du Berlaymont, le siège de la Commission. Et ces dissensions pourraient bien s’aggraver lorsque les négociations avec les autres institutions – Parlement, Conseil – débuteront.

Ludovic Lamant


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