Scandale russe à Monaco: le ministre de la justice forcé à la démission

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Le milliardaire russe Dmitri Rybolovlev, patron de l’AS Monaco, a manipulé la justice et la police monégasques pour leur faire servir ses intérêts. Cette affaire a fait une première victime : Philippe Narmino, le ministre de la justice, a dû démissionner.

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Le 21 août, Mediapart révélait les manœuvres très spéciales de Dmitri Rybolovlev, patron de l’AS Monaco, pour s’acheter le concours de la police et de la justice monégasques. Nous racontions comment des textos, exhumés du téléphone portable de son avocate, Tetiana Bersheda, montraient qu’il avait supervisé en coulisses l’enquête ouverte à Monaco contre son ancien marchand d’art Yves Bouvier, qu’il accuse d’escroquerie pour lui avoir vendu une quarantaine de toiles de maîtres à des prix surfacturés, pour près de 2 milliards d’euros.

Dans ces SMS, qui sont aujourd’hui entre les mains d’un juge d’instruction monégasque, on découvre que le milliardaire russe a transmis, en violation manifeste du secret de l’enquête, ses desiderata à deux policiers : Christophe Haget, commissaire principal et chef de la division police judiciaire de Monaco, et son adjoint Frédéric Fusari, tous deux chargés du retentissant dossier. Mais il a également eu des contacts très étroits avec Philippe Narmino, directeur des affaires judiciaires de la Principauté, qui, ce jeudi 14 septembre, rattrapé par le scandale, a dû annoncer qu’il prenait une « retraite anticipée ».

Philippe Narmino reçoit la Légion d'honneur, en août 2016 © Ambassade de France à Monaco Philippe Narmino reçoit la Légion d'honneur, en août 2016 © Ambassade de France à Monaco
Cette démission a été acceptée par le Prince Albert II, qui s’est fendu d’un communiqué expliquant que « dans le cadre de la campagne médiatique actuelle de nature à perturber le cours normal de la justice et à tenter de la discréditer, le Prince souverain réaffirme sa confiance dans les institutions judiciaires, qui ne sauraient fonctionner que dans le respect des principes, droits et libertés constitutionnellement garantis ».

« Les mises en cause personnelles dont je fais l’objet et les attaques répétées subies par l’institution judiciaire ne me permettent plus d’en assurer convenablement la charge », a indiqué dans un communiqué distinct Philippe Narmino. « Ma décision de retrait est avant tout commandée par l’intérêt supérieur de la justice monégasque, qui doit pouvoir continuer à s’accomplir avec la sérénité requise », a-t-il ajouté.

Le ministre, qui conserve son poste de vice-président de la Croix-Rouge monégasque, aura désormais bien du mal à se disculper des soupçons de collusion avec le patron de l’AS Monaco qui pèsent sur lui. Jusqu’ici, droit dans ses bottes, il avait affirmé qu’il croisait le Russe « six ou sept fois par an », lors de réceptions officielles ou de matchs de football.

Les textos que Mediapart a pu consulter racontent une tout autre histoire. On découvre que l’avocate du milliardaire russe était à tu et à toi avec Philippe Narmino et son épouse Christine. Le couple a par exemple été invité à l’anniversaire, en avril 2014, de Maître Bersheda, qui fêtait alors ses 30 ans, et tout ce petit monde se voyait de temps à autre autour d’un dîner, notamment à la « Belle Époque », le luxueux penthouse monégasque de Dmitri Rybolovlev.

Les choses deviennent encore plus intéressantes lorsque Rybolovlev et sa fidèle Tetiana décident de déclarer la guerre à Yves Bouvier, le marchand d’art suisse qui a eu l’outrecuidance de s’enrichir grassement sur le dos de l’oligarque.

Le 9 janvier 2015, une plainte est déposée contre ce dernier, et alors que le for juridique à Monaco est loin d’être acquis – la vente des tableaux incriminés s’étant déroulée en Suisse –, le parquet monégasque fait preuve d’une exceptionnelle célérité et décide d’ouvrir une enquête. L’affaire est rondement menée : le 25 février 2015, comme dans un film policier, le marchand d’art est finalement attiré sur le Rocher et interpellé par une dizaine de policiers.

Or, il ressort des textos – dont des extraits ont également été publiés dans Le Monde – que le week-end précédent, les 21 et 22 février, le ministre de la justice et son épouse faisaient du ski à Gstaad, invités dans le chalet de Dmitri Rybolovlev. Monsieur et Madame Narmino ont été transportés de Monaco jusque dans les Alpes suisses par un hélicoptère, tous frais payés par l’oligarque russe, et en ont été ravis.

Le 22 février, Christine Narmino envoie ce texte : « Merci encore chère Tetiana pour cet agréable we en ta compagnie. Remercie chaleureusement Dmitri de notre part, pour son hospitalité sans faille et renouvelle-lui nos amitiés et nos félicitations pour la beauté de sa résidence. » Le message est signé : « Ph&Ch ». L’avocate répond immédiatement : « Je ne manquerai pas de transmettre ce message à Dmitri, qui était ravi de vous recevoir chez lui. Bonne soirée, je vous embrasse. Tetiana. » Puis, le 24 février, elle les remercie encore pour la délicate attention qu’ils ont eue : « Chers Christine et Philippe, Dmitri vous remercie de tout cœur pour les délicieux chocolats », écrit-elle.

L’affaire Bouvier a-t-elle été l’un des sujets de conversation du week-end ? On peut parfaitement l’imaginer, tant cette rencontre était restée secrète, malgré d’insistantes rumeurs. Jusqu’ici, la version officielle voulait que l’oligarque et le ministre se soient simplement croisés à Gstaad, lors d’un événement mondain organisé par le joaillier genevois De Grisonogo. Certains témoins racontaient alors qu’ils étaient à la même table.

Très influent sur le Rocher, Philippe Narmino, qui est aussi président du Conseil d’État monégasque, a été fait chevalier de la Légion d’honneur en août 2016. Il se félicite régulièrement d’œuvrer à ce que la Principauté s’inscrive dans un « mouvement global de transparence ». En novembre 2016, il avait été discrètement auditionné par des représentants du Greco venus évoquer le cas particulier des juges et des procureurs en prévision de leur rapport, comme l’a rapporté Le Point.

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