Le Portugal en pleine austérité Note de veille

L'Europe, surtout du sud, se mobilise contre l'austérité

En Espagne, au Portugal, des grèves générales ont commencé. En Allemagne, en France, en Italie, des défilés sont prévus. Une quarantaine d'organisations issues de 23 pays participent à cette journée d'action.

La rédaction de Mediapart

14 novembre 2012 à 12h48

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L'Europe du Sud, asphyxiée par la crise, connaît mercredi une série de grèves et manifestations, pour dénoncer la « politique suicide » des gouvernements partout en Europe, convaincus des vertus de l'austérité. 

Partie d'Espagne et du Portugal, l'initiative est officiellement soutenue par la confédération européenne des syndicats (CES). Bernadette Ségol, secrétaire générale de la confédération, dénonce la rigueur imposée à toute l’Europe : « En semant l’austérité, nous récoltons la récession, l’augmentation de la pauvreté et l’angoisse sociale. Dans certains pays, l’exaspération de la population a atteint un pic. Nous avons besoin d’urgence de solutions pour remettre l’économie sur la bonne voie et non l’étouffer avec l’austérité. Les dirigeants européens ont tort de ne pas écouter la colère des personnes dans la rue. La troïka ne peut pas continuer à se comporter d’une façon si arrogante et brutale à l’égard des pays en difficulté. (...) Il faut changer de cap sans attendre. » 

Des grèves générales ont commencé ce matin en Espagne et au Portugal. En Allemagne, en France, en Italie, des défilés sont prévus. Une quarantaine d'organisations issues de 23 pays participent à cette journée d'action.

Depuis Madrid, le secrétaire général de CCOO, un syndicat, a déclaré : « Cette journée sera une étape dans l'histoire du syndicalisme européen. » L'association Attac a apporté son soutien.

Le représentant de la fédération patronale européenne, Eurobusiness, juge lui ce mouvement de grève européen totalement déplacé. «  Si vous commencez à faire grève dans chaque pays et dans les entreprises, vous nuisez seulement à l’économie. Je pense que ce n’est pas une bonne chose à faire aujourd’hui. Cela va coûter des milliards. »

Les politiques d'austérité menées sous le joug de la troïka (BCE, Commission européenne, FMI), sont de plus en plus décriées. La croissance devrait rester au point mort en 2013 dans la zone euro. Ironie : même le FMI, pourtant à l'origine ou inspirateur des cures imposées aux pays du sud, estime que les politiques d'austérité risquent de devenir « politiquement et socialement intenables ».

De nouvelles statistiques publiées ce mercredi montrent l’aggravation de la récession en Europe. La production industrielle dans la zone euro a baissé de 2,5 % en septembre contre une hausse de 0,9 % en août. Les pays du Sud sont particulièrement touchés. L’économie du Portugal a chuté plus que prévu au troisième trimestre. L’activité s’est contractée de 0,8 %. Sur un an, le PIB a chuté de 3,4 %. La  situation grecque a elle aussi empiré. Fin septembre, le PIB grec enregistre un effondrement de 7,3 % sur an.

Pour rappel : le taux de chômage dans la zone euro a atteint son plus haut niveau depuis la création des statistiques européennes de l’emploi en 1995. Selon les derniers chiffres, plus de 18 millions de personnes sont sans emploi dans la zone euro, soit un taux de chômage de 11,6 %. Le taux de chômage des jeunes dépasse les 23,3 % avec des pics de 54 % en Espagne et 52 % en Grèce.

La carte des rassemblements sur le site de la Confédération européenne des syndicats (cliquer sur la carte pour accéder aux liens) :

© 

Le point dans les principaux pays.

Au Portugal

À l’issue d’une journée de grève massive surtout dans les transports et les services publics et d’une manifestation plutôt modeste dans les rues de Lisbonne, le secrétaire général de la CGTP Arménio Carlos a annoncé qu’il allait transmettre au président de la République, Anibal Cavaco Silva (qui avait fait savoir qu’il respectait la grève mais serait au travail), une liste de mesures prévues par le budget 2013 que la centrale syndicale proche du Parti communiste portugais considère comme inconstitutionnelles. Si ce n’est pas un aveu d’échec de cette forme traditionnelle de protestation, cela y ressemble.

Partie de la place du Rossio, dans la Baixa de Lisbonne, la principale des dizaines de manifestations organisées à travers le pays était à 15h30 sur la petite place au pied de l’escalier monumental conduisant au palais de Sao Bento, siège de l’assemblée nationale. Dès la fin du bref discours d’Arménio Carlos, la CGTP a dissous la manifestation, soucieuse de n’être pas impliquée dans les affrontements toujours possibles entre des groupes plus radicaux qui avaient rejoint le cortège et les nombreux policiers interdisant l’accès au parlement. Vers 17h00, les manifestants avaient retiré les barrières de protection placées au bas des escaliers, provoquant l’entrée en scène des policiers anti-émeutes. Accueillis par des jets de bouteille, l’inusable slogan «O povo unido jamais sera vencido» et des tentatives pour faire reprendre «Grandola Vila Morena», «l’hymne» de la révolution des œillets d’avril 1974. Vers 18h00, une charge policière brève mais musclée a dispersé les manifestants dans les ruelles avoisinantes. La police faisait état de cinq blessés dans ses rangs, atteints pas des jets de pierres.

Aux syndicalistes, s’étaient joints le cortège organisé depuis la place d’Espagne par des mouvements comme «Que se lixe a troïka» («la troïka à la poubelle») et les «précaires inflexibles» ainsi que les Indignés locaux. C‘est sur cette (très grande) place qu’avait culminé, le 15 septembre, l’immense mobilisation spontanée qui avait fait descendre un million de personnes dans les rues contre la modification des cotisations sociales au bénéfice des entreprises. Une mesure suggérée par la troïka UE-BCE-FMI et abandonnée assez rapidement par un gouvernement portugais peu convaincu de sa pertinence. En lieu et place, le ministre des finances Vitor Gaspar a préparé pour 2013, de son propre aveu, une «augmentation massive» des impôts. La CGTP appelle à une nouvelle mobilisation le 27 novembre, jour où la majorité conservatrice PSD-CDS doit adopter le projet de budget.

«Cette dette n’est la nôtre», «Espagne, Grèce, Italie et Portugal, notre grève est internationale», ont crié les manifestants, allusion aux grèves générales convoquées le même jour dans les trois autres pays du sud de la zone euro. L’institut national de la statistique (INE) a annoncé une nouvelle hausse du taux de chômage, au niveau record de 15,8%, soit 44.000 demandeurs d'emploi supplémentaires enregistrés au 3e trimestre 2012. La récession de l’économie portugaise s’est encore aggravée au cours de la même période, avec un recul du PIB de 3,4% par rapport au 3e trimestre 2011, la chute la plus forte depuis que le pays est entré dans cette nouvelle phase d’une crise qui dure pratiquement depuis le début du XXIe siècle.

Le premier ministre Pedro Passos Coelho a indiqué que la politique du gouvernement ne changerait pas. Il a annoncé envisager un service minimum dans les ports où les grèves à répétition des dockers ont eu un impact négatif sur les exportations, un des rares indicateurs «au vert» dans l’activité du pays.  

En Espagne

Deuxième grève générale de l'année dans le pays. Dans la nuit, les syndicats UGT et CCOO ont déployé dans Madrid et d'autres grandes villes des piquets de grève devant les usines, les magasins, les marchés de gros et les gares.

En début d'après-midi, les syndicats parlaient d'un suivi « massif » de la grève, en particulier dans l'industrie: le taux de suivi atteindrait 78%. Sans grand incident jusqu'à présent. Les syndicats estiment que la participation est « légèrement supérieure » à la journée de grève du 29 mars dernier. D'après les indices de consommation d'énergie, bon indicateur de la mobilisation selon le quotidien El Pais, l'opération est toutefois moins suivie que lors des précédentes journées d'action à grande échelle qu'a connues l'Espagne ces derniers mois.

Dans la vidéo ci-dessous, les commissions ouvrières (CCOO, l'une des deux grandes centrales du pays) donnent les « dix raisons de faire grève » :

© CCOOMadrid

« Nous demandons un changement profond des politiques menées par le gouvernement, qui nous mèneront, sinon, droit au précipice », a déclaré, en milieu de journée, Candido Mendez, le patron de UGT, l'autre centrale syndicale. Les syndicats n'ont pas exclu d'organiser d'autres grèves, dans les mois à venir.

Izquierda Unida, les écolo-communistes, soutiennent le mouvement, sans surprise (voir leur vidéo ici). Plus étonnant, le parti socialiste (PSOE), qui avait lui-même défendu la rigueur lors de ses deux dernières années de gouvernement, s'est aussi joint à la mobilisation. Son secrétaire général, Alfredo Perez Rubalcalba, ex-ministre du gouvernement Zapatero, a exhorté le gouvernement à « changer ses politiques économiques pour ne plus laisser des gens de côté ».

© eldiarioes

Preuve de l'extrême tension sociale, on dénombrait, à 15 heures, 82 arrestations (dont 31 à Madrid) et 34 blessés, dont 18 sont des policiers. Dès 7h40 ce matin, dix participants à un piquet de grève, qui coupaient une avenue de Valence, ont été arrêtés, après des heurts avec les forces de l'ordre, au cours desquels un agent a été blessé. Lors de la précédente grève, en mars, 138 personnes avaient été arrêtées. Le site d'El Pais propose un direct permanent de la place Puerta del Sol, en plein centre de Madrid.

Pour rappel, le taux de chômage en Espagne a dépassé en octobre la barre symbolique des 25 % : un actif sur quatre est sans emploi. Le gouvernement se refuse toujours à demander un plan d'aide, pour éviter la banqueroute du pays – ce qui permet de retarder (mais pour combien de temps ?) l'arrivée de la « troïka » dans le pays.

En Grèce

Un appel à une grève de trois heures a été lancée par les syndicats aujourd'hui. Plusieurs mairies ainsi que les locaux administratifs de la région de Macédoine sont occupés depuis ce matin par les salariés qui veulent protester contre les nouvelles coupes dans les emplois publics, en particulier dans les collectivités locales. Plus de 2.000 emplois devraient être supprimés dès la fin de l'année. La Troïka a demandé la liste nominative des fonctionnaires qui devraient être renvoyés. Les maires des grandes villes menacent de démissionner.

Des manifestations ont commencé dans tout le pays. Athènes est à nouveau sous haute tension, les forces de l'ordre ont bloqué les accès au parlement, haut lieu de la contestation depuis deux ans ans maintenant, et plusieurs rues où sont installés les ministères.

Ce matin, des manifestants ont occupé symboliquement le centre culturel grec avant la manifestation, qui a commencé à midi. Les manifestants semblent à nouveau très nombreux. Les membres du parti Syriza ont rejoint la manifestation en portant des drapeaux de la Grèce, de l'Espagne, du Portugal. 

© @thesspirit

D'autres photos transmises par les réseaux sociaux :

© @thesspirit
© @mpodil

La manifestation à Athènes s'est achevée dans le calme, ponctuée par une animation théâtrale , représentant une effigie de l'Europe assaillie de coups dès qu'elle veut se redresser.

© @makisSinodoninos

Des manifestants, cependant, restaient  assemblés place Syntagma devant le parlement.

En Italie 

La principale confédération syndicale, la CGIL, appelle à une grève de quatre heures et des manifestations dans tout le pays. Deux autres organisations syndicales ont en revanche refusé de prendre part à cette journée de mobilisation.

De nombreuses manifestations ont commencé dans toute l'Italie. Plusieurs heurts ont eu lieu entre les forces de police et les étudiants à Rome, à Milan, à Florence. Ici, la vidéo de la manifestation à Milan :

© bambuser

À Milan, des milliers de manifestants défilent en ce moment dans le centre-ville. Certains ont choisi symboliquement de porter des masques de cochons, en référence aux fameux PIIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne) attribués par des analystes financiers aux pays de l'Europe du Sud en difficulté.

© @nikolmouratidou

Des milliers de manifestants ont défilé dans 87 villes italiennes, marquées par une forte présence des étudiants.

© Il Fatto Quotidiano

Des nouveaux affrontements ont eu lieu et se poursuivent entre les forces de l'ordre et les étudiants. La presse italienne évoque des scènes de chaos et de guérillas à Rome.

© 

Plus de  50 personnes ont été blessées. Les gares de Naples et de Brescia ont été envahies par les manifestants. La circulation ferroviaire a été arrêtée. A Turin, les manifestants auraient pris d'assaut un bâtiment du ministère des finances. Au milieu des slogans contre l'austérité, certains demandent la démission du premier ministre Mario Monti.

En France

Cinq organisations appellent à des manifestations partout en France (130 défilés sont prévus) : CGT, CFDT, FSU, Solidaires, Unsa. Le mot d'ordre : « Pour l'emploi, la solidarité en Europe et contre l'austérité ». À Paris, le cortège partira à 14 heures de Montparnasse (XIVe).

François Hollande, qui voyait hier dans cette mobilisation plutôt un soutien à sa politique qu'un acte de défiance, devrait revoir son jugement. Ce mercredi matin, François Chérèque, numéro 1 de la CFDT, l'a dit sans détours : cette mobilisation « est dirigée contre les chefs d'État européens pour leur dire "vous ne pouvez pas imposer de la rigueur de ce type, c'est trop dangereux pour l'économie, surtout dangereux pour le social et ça crée des drames" ». Sur la politique française, Chérèque a demandé à François Hollande de « remettre en cause » le pacte de compétitivité annoncé début novembre si le patronat ne propose pas des « solutions » pour le maintien de l'emploi lors des négociations en cours.

À Marseille, entre 2 500 (police) et 20 000 (syndicats) personnes ont manifesté dans les rues de la ville. A Lille, entre 1.600 et 2.500 personnes étaient dans la rue parmi lesquelles plusieurs centaines de Belges. A Lyon, quelque 1.800 personnes selon la préfecture ont défilé, à Rennes entre 650 et 800 personnes.

En Allemagne

Mobilisation à l'appel du DGB, plus importante confédération syndicale européenne avec environ 8 millions de membres. Rassemblements et manifestations sont annoncés dans plusieurs villes d'Allemagne. En revanche, pas d'appel à la grève.

« En Grèce, en Espagne, au Portugal, est pratiquée une politique d'austérité sur le dos des gens (...) On détruit ces pays à coup d'économies. (...) C'est pour cela qu'il y a cette résistance, cette révolte », a mis en garde le président de la confédération allemande des syndicats (DGB), Michael Sommer, dans un entretien diffusé sur Deutschlandradio Kultur. 

Angela Merkel, qui est la cible principale des manifestants dans toute l’Europe, accueille avec flegme cette journée syndicale européenne. La chancelière allemande s’est félicitée que chacun puisse manifester. « J'ai passé 43 ans de ma vie dans un pays où nous n’avions pas le droit de manifester », explique-t-elle, faisant allusion à son passé en Allemagne de l’Est. 

A Berlin, la manifestation en solidarité avec le reste de l'Europe a rassemblé peu de manifestants.

© @cheetahXD

En Belgique

Les cheminots sont en grève. La circulation des Thalys a été interrompue dans la matinée.

Cheminots belges sur les voies © Reuters

A Bruxelles, plusieurs centaines de manifestants se sont rassemblés au pied de la Commission après avoir défilé devant les ambassades d'Espagne, de Grèce, du Portugal, les pays les plus touchés par la crise, et d'Allemagne (cible de jets d'œufs et de pétards). Les syndicats ont remis symboliquement un prix Nobel de l'austérité à la Commission européenne. Des manifestations ont rassemblé quelques milliers de personnes dans plusieurs villes de Wallonie comme Liège, Charleroi ou La Louvière.

En Grande-Bretagne

La confédération syndicale britannique TUC a adressé une lettre à la commission européenne, pour presser les dirigeants européens de changer de politique. « Les mesures d’austérité que la Commission européenne, le FMI et la Banque centrale européenne imposent à certains pays et demandent aux autres d’adopter entraînent l’ensemble de l’Europe dans la stagnation. Ces mesures, loin de rassurer les marchés financiers, aboutissent seulement à aggraver les déséquilibres et les injustices. Les salariés et les citoyens paient le prix d’une crise qu’ils n’ont pas causée par le chômage, la chute de leurs salaires et de leurs modes de vie , et des coupes dans les services publics. »

La rédaction de Mediapart


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