Liberté de la presse au Portugal: Socrates, émule de Berlusconi?

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Le berlusconisme éditorial est une maladie contagieuse. Le Cavaliere, qui contrôle les principaux médias italiens, avait un disciple en France, où Nicolas Sarkozy, dont les amis possèdent journaux et télévisions, s'est approprié la désignation des dirigeants de l'audiovisuel public. Et voilà que le premier ministre socialiste portugais José Socrates est accusé, écoutes judiciaires à l'appui, d'avoir imaginé un vaste plan de réorganisation des médias, pour se débarrasser de journalistes ayant déplu. Récit.

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Pour la première fois en trente ans, une publication portugaise a fait à la veille du week-end l'objet d'une tentative de censure. Agissant à la demande d'un proche du premier ministre socialiste José Socrates, un juge avait décrété une interdiction préventive de publication contre l'hebdomadaire Sol (Soleil). Ayant habilement évité cet obstacle (il ne s'est trouvé sur place aucun responsable pour recevoir la sommation), Sol a non seulement été imprimé et mis en vente normalement mais avec un tel succès qu'une édition spéciale lui a permis d'écouler 260.000 exemplaires, soit quatre fois les quantités habituelles.
Sous le titre de Une «O Polvo» (la pieuvre), illustré par un profil de Socrates en noir sur fond rouge, l'hebdomadaire a publié des extraits d'écoutes téléphoniques réalisées par la police dans le cadre d'une enquête sur une affaire de corruption assez banale mais qui paraissent étayer le scénario d'une vaste opération de reprise en main des médias par des proches du chef du gouvernement. Les écoutes, dont seuls des extraits sont publiés par Sol, accréditent le rôle central joué dans l'opération par la société PT (auparavant Portugal Telecom), ancien monopole public des télécommunications cédé à des intérêts privés mais où le gouvernement portugais continue manifestement de dicter sa loi, à travers une «golden share» et la nomination d'administrateurs exécutifs.
L'occasion, c'est la décision au printemps 2009 du groupe espagnol de presse Prisa (éditeur du quotidien El Pais), asphyxié par une dette de cinq milliards d'euros, de céder 30% du capital de Media Capital, maison-mère de TVI, une des deux chaînes privées de télévision hertzienne. Le motif, on le soupçonnait depuis la fin de l'été, quand la direction lisboète de TVI avait décidé, à la demande de Madrid, de mettre fin brutalement au Journal National du vendredi, dont la présentatrice, Manuela Moura Guedes, était devenue la bête noire du premier ministre dans les médias. L'opération, qui avait provoqué la démission d'une bonne partie de la rédaction, s'était accompagnée de «l'ex-filtration», moyennant finances, du patron de la chaîne, José Eduardo Moniz, à la ville époux de Mme Moura Guedes.

«Un crime d'atteinte à l'Etat de droit»

Il faut dire que le chef du gouvernement, tout en vivant lui-même avec une journaliste, entretient avec la presse des relations tendues, empoisonnées depuis des années par deux interminables feuilletons dans les gazettes: le «cas Freeport», affaire de corruption encore à l'instruction le mettant en cause quand il était secrétaire d'Etat à l'environnement dans le gouvernement Guterres; et la révélation que l'«Ingénieur» Socrates avait obtenu sa licence, donnant droit à ce titre dont les Portugais «éduqués» sont si friands, dans des conditions suspectes. Lors du dernier congrès du Parti socialiste portugais, José Socrates, réélu secrétaire général, s'en était pris violemment à TVI et à sa présentatrice vedette.

Les écoutes retranscrites par Sol avaient été réalisées à la demande du juge d'instruction d'Aveiro (centre du pays) enquêtant sur une affaire de corruption impliquant un industriel du traitement des déchets, des cadres de différentes entreprises publiques et surtout Armando Vara, frère d'armes de José Socrates quasiment depuis leur entrée en politique. Vara, passé de la politique aux affaires après une carrière parlementaire et ministérielle, affiche un profil révélateur des relations incestueuses entretenues au Portugal entre la classe politique et le monde de l'entreprise.