Football Leaks: le lanceur d’alerte Rui Pinto va être extradé vers le Portugal

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La justice hongroise a confirmé en appel l’extradition vers le Portugal du lanceur d’alerte Rui Pinto, alias « John », la principale source des Football Leaks. Il devrait être remis au Portugal, ainsi que ses données par la même occasion, la semaine prochaine.

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Rui Pinto, principal artisan des Football Leaks, a définitivement perdu son premier combat judiciaire. La justice hongroise a confirmé jeudi après-midi en appel le jugement d'extradition du lanceur d'alerte vers le Portugal. Rui Pinto devrait être physiquement remis au Portugal, ainsi que l'intégralité des 10 téraoctets de données saisies par la police à son domicile de Budapest, d'ici dix jours, et probablement dès la semaine prochaine, ont indiqué ses avocats à Mediapart.

Ce Portugais âgé de 30 ans avait été arrêté en vertu d'un mandat d'arrêt européen émis par son pays, qui l'accuse de « tentative d'extorsion aggravée » et de « vol de données ». Il dément ces accusations et revendique d’être protégé en tant que lanceur d’alerte.

À partir du printemps 2016, Rui Pinto, alias « John », a remis 70 millions de documents confidentiels au magazine allemand Der Spiegel, qui les a partagés avec Mediapart et ses partenaires du réseau de médias EIC, qui ont publié plus de 800 articles fondés sur les Football Leaks et provoqué l’ouverture d’enquêtes judiciaires dans plusieurs pays, dont la France. 

La remise de Rui Pinto et de ses données au Portugal menace les enquêtes judiciaires en cours, au sujet desquelles une procédure de coopération européenne a été lancée dans le cadre d’Eurojust. William Bourdon, l’un des avocats de Rui Pinto, a jugé, dans un entretien à l’AFP, « inconcevable » que les parquets européens « soient privés de ses témoignages et de l'accès aux données considérables saisies à Budapest » lors de son arrestation. 

Nous republions ci-dessous l’article que nous avions réalisé à la suite du jugement d’extradition prononcé en première instance.

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Budapest (Hongrie), envoyé spécial.– Dans la salle d’audience du tribunal de Budapest, Rui Pinto reste stupéfait, immobile, le regard fixe. Ce n’est qu’au bout de plusieurs minutes que le lanceur d’alerte portugais des Football Leaks remue doucement la tête, visiblement sous le choc du verdict. Une juge hongroise vient de lui signifier, ce mardi matin, qu’elle a décidé de son extradition vers le Portugal, ainsi que la remise aux autorités portugaises de l’intégralité des 10 téraoctets de données confidentielles saisies à son domicile de Budapest lors de son arrestation le 16 janvier.

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Rui Pinto est poursuivi dans son pays natal, le Portugal, pour vol de données et tentative d’extorsion. Il réfute ces accusations. Ses avocats ont immédiatement annoncé leur intention de faire appel, ce qui suspend l’exécution de l’extradition. Etant donné le jugement d'extradition en première instance, le jeune homme, qui était  jusqu'à présent en résidence surveillée, a été incarcéré dans l'attente du procès en appel.

Ce verdict de première instance est une défaite pour Rui Pinto et son équipe d’avocats, qui avaient fondé leur stratégie sur le fait que la justice hongroise reconnaisse à Rui Pinto le statut de lanceur d’alerte. Sous le pseudonyme de « John », Pinto a transmis, à partir de 2016, plus de 70 millions de documents Football Leaks au magazine allemand Der Spiegel, qui les a partagés avec Mediapart et ses partenaires de l’EIC. 

Rui Pinto, alias « John », le lanceur d’alerte des Football Leaks. © Yann Philippin / Mediapart Rui Pinto, alias « John », le lanceur d’alerte des Football Leaks. © Yann Philippin / Mediapart

Nos révélations fondées sur ces documents ont donné lieu à la publication de plus de 800 articles et ont provoqué l’ouverture d’enquêtes judiciaires dans plusieurs pays, dont la France, la Belgique, l’Espagne, la Suisse et les États-Unis. Nos documents ont notamment joué un rôle clé dans les condamnations pour fraude fiscale en Espagne de plusieurs stars du ballon rond comme Cristiano Ronaldo, José Mourinho et Ángel Di María, ce qui a rapporté des dizaines de millions d’euros à l’État espagnol (lire ici).

Deux mois avant son arrestation, Rui Pinto avait également commencé à collaborer avec la justice française. Il a remis un vaste échantillon de 12 millions de fichiers informatiques au Parquet national financier, qui a lancé une procédure de coopération via Eurojust afin de partager les données. Huit autres pays se sont déclarés intéressés, lors d’une première réunion de travail qui s’est tenue le 19 février.

Cette coopération avec les procureurs français était au cœur de la stratégie de Rui Pinto. À l’audience, il a indiqué avoir lancé le projet Football Leaks pour servir l’intérêt général, précisant qu’il voulait dévoiler les nombreuses pratiques illégales du foot business.

Il a demandé à la juge hongroise de ne pas l’extrader vers le Portugal, car il est persuadé qu’il ne bénéficiera pas « d’un procès équitable » dans son pays. Il estime qu’il y a trop de liens d’intérêt entre le football et les instances politiques et judiciaires portugaises.

Il est vrai que nous venons de révéler que le magistrat représentant le Portugal à Eurojust a omis de déclarer que son fils travaillait dans un cabinet d’avocats représentant Cristiano Ronaldo et plusieurs autres personnalités mises en cause par les Football Leaks (lire notre enquête ici).

Rui Pinto a conclu sa déclaration en indiquant que « la décision de l’extrader est aussi une question de vie ou de mort ». Il redoute d’être agressé par des fans du Benfica de Lisbonne s’il est incarcéré dans une prison portugaise. Ces derniers mois, il a reçu de nombreuses menaces de mort par courriel.

La presse portugaise a en effet écrit qu’il serait l’homme ayant piraté des mails confidentiels du Benfica – ce qu’il dément. L’affaire a fait scandale au Portugal et a provoqué plusieurs procédures judiciaires visant le club.

Dans la petite salle d’audience, remplie de journalistes et de caméras, son avocat hongrois, David Deak, a ensuite développé dans sa plaidoirie plusieurs points allant à l’encontre de l’extradition, dont une possible erreur de procédure qui pourrait être exploitée en appel. Selon lui, les autorités portugaises n’auraient pas émis de mandat d’arrêt national avant d’émettre le mandat d’arrêt européen. En tout cas, ce mandat national n’apparaît pas à ce stade dans la procédure. Si ce fait était confirmé, ce serait contraire aux règles applicables. 

La juge hongroise s’est ensuite retirée pendant 45 minutes avant d’annoncer son délibéré. Son jugement en faveur de l’extradition semble s’appuyer sur un argument simple : puisque les délits présumés qui sont reprochés à Pinto datent de 2015, et sont donc antérieurs de quelques mois au partage de ses données avec les médias membres de l’EIC, elle ne peut pas juger si Rui Pinto peut bénéficier de la protection accordée aux lanceurs d’alerte pendant cette période.

Si le jugement était confirmé, ce serait une très mauvaise nouvelle pour les pays européens, dont la France, qui veulent enquêter sur les dérives du foot business. La justice hongroise a saisi à son domicile des disques durs contenant 10 téraoctets de données (dont 6 téraoctets inédits qui n’ont pas été transmis à l’EIC). Or Rui Pinto n’a eu le temps d’en transmettre qu’environ 10 % aux procureurs français du PNF.

La juge a ordonné que l’intégralité des données soit remise au Portugal. Or selon plusieurs experts interrogés par l’EIC, le droit portugais interdit, contrairement au droit français ou allemand, l’usage de données obtenues illégalement pour engager des poursuites judiciaires. Il est même probable que la loi empêche les magistrats portugais de partager ces données avec d’autres pays européens.

Bref, il y a un risque élevé que les autorités portugaises ne détruisent les données, ce qui paralyserait les enquêtes en cours sur les Football Leaks dans plusieurs pays.

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Après une première saison en 2016, Mediapart et quatorze médias européens regroupés au sein du réseau European Investigative Collaborations (EIC) ont publié en novembre 2018 la deuxième saison des Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du journalisme. Plus de 70 millions de documents obtenus par Der Spiegel, soit 3,4 téraoctets de données, ont été analysés pendant huit mois par près de 80 journalistes, infographistes et informaticiens. Corruption, fraude, dopage, transferts, agents, évasion fiscale, exploitation des mineurs, achats de matchs, influence politique : les Football Leaks documentent de manière inédite la face noire du football.

Le lanceur d’alerte Rui Pinto, principale source des Football Leaks, a été arrêté mi-janvier en Hongrie et se bat pour éviter une extradition vers le Portugal, son pays, qui le soupçonne de vol de données et de « tentative d’extorsion » (lire son interview ici). Deux mois avant son arrestation, Rui Pinto avait commencé à collaborer avec le Parquet national financier (PNF), à qui il a remis 12 millions de fichiers informatiques issus des Football Leaks. Le PNF a lancé le 19 février une procédure de coopération judiciaire européenne pour partager ces documents, lors d’une réunion d’Eurojust qui a rassemblé neuf pays.

Cet article a été mis à jour le 8 mars, lorsque nous avons appris que Rui Pinto a été placé en détention dans l'attente de son procès en appel.