«La Constituante paritaire au Chili est une innovation mondiale»

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Les mobilisations chiliennes de 2019 s’inscrivent dans une décennie de crises politiques en Amérique latine, souligne Kevin Parthenay, auteur du livre Crises en Amérique latine, les démocraties déracinées (2009-2019).

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À partir de l’automne 2019, une mobilisation contre la hausse du ticket de métro à Santiago a allumé la mèche au Chili d’une mobilisation nationale qui a rassemblé bien au-delà des revendications socio-économiques. Les peuples autochtones et les femmes ont été à l’avant-garde pour réclamer des changements bien plus profonds et aboutir à la promesse d’une nouvelle Constitution, enterrant définitivement l’héritage Pinochet.

Samedi 15 mai et dimanche 16, les Chiliens désignent les citoyens chargés d’écrire cette nouvelle Constitution du pays. Ce scrutin historique est caractérisé par une règle inédite : l’assemblée de citoyens sera totalement paritaire. Dans un livre publié en 2020 (Crises en Amérique latine, les démocraties déracinées (2009-2019), Armand Colin), Kevin Parthenay, professeur agrégé de science politique à l’université de Tours et chercheur associé à l’Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes/Sciences Po Paris, a analysé les événements chiliens dans le contexte historique d’une décennie de crises politiques sur le continent latino-américain.

Santiago, le 12 mai 2021. © Martin Bernetti/AFP Santiago, le 12 mai 2021. © Martin Bernetti/AFP

Quelle importance peut-on accorder à cette élection pour l’Assemblée constituante au Chili ?

Cette élection est fondamentale pour toute une série de raisons. La première est historique. Le Chili a effectué sa transition démocratique dans des conditions qui étaient très particulières, transition que l’on a souvent qualifiée de « pactée ». Les élites au pouvoir ont progressivement transféré le pouvoir à des autorités élues dans le cadre du régime démocratique. Mais ce à quoi on a assisté en réalité, c’est que, autant sur la structure des élites que sur le fonctionnement du pouvoir, l’héritage de la période dictatoriale s’est prolongé jusqu’à aujourd’hui. Et la Constitution en était l’incarnation. C’est ce qui a été très présent dans les manifestations qui ont débuté à l’automne 2019, au-delà des revendications liées à la question de l’élévation du prix du ticket de métro. On a vu une envie de tirer un trait sur cet héritage de la dictature pour passer à une démocratie véritable. De ce point de vue, cette Assemblée constituante est historique et fondamentale.

Cependant, on peut d’ores et déjà douter de la capacité d’une nouvelle Constitution à satisfaire la vaste étendue des attentes, qu’elles soient socio-économiques ou touchent aux questions d’égalité. Sur ces sujets, le travail constitutionnel ne permettra pas d’apporter des réponses concrètes. Mais c’est malgré tout un moment décisif.

On a vu aussi au Chili le poids crucial des revendications féministes. Se sont-elles imbriquées aux demandes socio-économiques ?

L’une ne va pas sans l’autre. C’est ce que j’essaie de décrire dans mon livre. Les inégalités ne sont pas que le produit d’un modèle néo-libéral qui aurait échoué dans un horizon temporel assez court. Elles sont profondément enracinées. Et la force du mouvement féministe a été de cibler cet héritage lointain, en particulier patriarcal et machiste.

Donc, si la nouvelle Constitution n’apportera pas de solutions immédiates aux inégalités socio-économiques, elle le fera cependant pour ces inégalités plus profondes. La Constituante est paritaire, ce qui est une innovation mondiale. Et le fait que la Constitution va être rédigée par autant de femmes que d’hommes est une réponse directe à cette demande aujourd’hui omniprésente dans la société chilienne.

On a vu aussi lors des manifestations une remise en cause de l’héritage colonial par les populations autochtones, en particulier les Mapuches. Et leur intégration dans cette Constituante. Est-ce nouveau dans le continent latino-américain ?

Non. On l’a déjà vu en Bolivie avec Evo Morales et en Équateur sous la présidence de Rafael Correa. Beaucoup d’éléments pour la reconnaissance des droits de ces peuples que l’on désigne soit comme autochtones, indigènes ou originaires, y ont été intégrés dans les constitutions. Pour le Chili, le moment est singulier, car on va réserver à ces peuples 17 des 155 sièges de l’Assemblée constituante qui sera désignée les 15 et 16 mai. C’est à la fois fondamental et hautement symbolique, car c’est accorder une participation formalisée à une catégorie de la population bien souvent reléguée au second plan, voire même oubliée. C’est la réponse apportée à une demande d’inclusion et de reconnaissance formulée depuis des décennies. L’inclusion se fera par une participation directe à l’élaboration de ce nouveau projet national.

Kevin Parthenay. © Capture d’écran/Twitter Kevin Parthenay. © Capture d’écran/Twitter
Seul bémol, la difficulté probable de construire ce projet. Ces peuples ont été relégués à un second rang pendant très longtemps. Cette arène de discussions va réunir des gens qui ont eu jusqu’à présent peu l’habitude de se parler, qui ont des aspirations très différentes, et il sera difficile de faire émerger des consensus autour de grandes orientations. La fragmentation sera en effet très forte au sein de la future Assemblée constituante. Malgré tout, c’est une innovation à saluer, même si cela ne sera pas un travail évident à mener.

Deux pays qui étaient présentés comme deux modèles par les néo-libéraux, le Chili et la Colombie, connaissent actuellement des crises profondes, mais, dans le même temps, des gouvernements de gauche ont aussi connu des échecs, par exemple au Brésil…

Plus qu’un échec, je crois qu’il y a eu des attentes frustrées. La gauche – qui présente d’ailleurs une grande diversité sur le continent – est arrivée au pouvoir dans différents pays latino-américains après une période de démocratisation qui a démarré au début des années 1990 et a été extrêmement brutale sur le plan économique. Les populations ont été fragilisées par le modèle néo-libéral qui a été imposé dans une grande majorité des pays. Certes, la croissance était au rendez-vous, mais les inégalités sociales ont explosé et la richesse produite n’était pas redistribuée.

L’arrivée de gouvernements progressistes a suscité beaucoup d’espoirs et des attentes très fortes. Ils ont réussi à réduire les formes les plus extrêmes d’inégalité (pauvreté et écart de richesses), mais ils ont échoué à élargir la classe moyenne, ce qui aurait pu entraîner un effet d’engrenage. D’où ce degré élevé de frustration, qui sera à l’origine de soulèvements massifs dans de nombreux pays. C’est un rappel très sévère et brutal de ce que la fameuse théorie de la modernisation ne marche pas. Le développement économique ne va pas forcément produire de la consolidation démocratique, et réciproquement.

Vous citez dans votre livre le sociologue guatémaltèque Edelberto Torres Rivas qui, en 2013, disait au sujet de l’Amérique centrale qu’elle avait connu « des révolutions sans changements révolutionnaires ». A-t-on assisté à partir de l’automne 2019, avec les fortes mobilisations, que ce soit au Chili, en Équateur ou en Colombie, à des changements révolutionnaires sans révolution ?

C’est difficile de le dire, car il est compliqué de savoir quelles ont été les conséquences de ces soulèvements en raison de la pandémie. Le Covid a mis ces pays dans une bulle et a surtout exacerbé la pauvreté et les inégalités. Mais si on remonte en arrière, depuis la démocratisation on a effectivement vu beaucoup de changements sans changements révolutionnaires. Comme je le soulignais précédemment, il existe un écart ressenti par les citoyens entre la démocratie telle qu’elle est présentée sur le papier et celle qu’ils vivent réellement, d’où les contestations récentes. On a présenté la transition démocratique comme un modèle mais ce n’est pas le sentiment des citoyens latino-américains dans beaucoup de pays. Et l’on assiste aujourd’hui à ce que je qualifie de triple rejet de la domination : rejet de la culture des privilèges, rejet du patriarcat de la culture machiste, rejet de la domination culturelle. Ce sont des grandes structures de domination qui n’ont pas lieu d’être en démocratie mais que les démocraties mises en place à partir des années 1990 n’avaient pas fondamentalement remises en cause.

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