A Lima, le spectre d'une négociation sans fin et sans résultat sur le climat

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La réalité physique de la crise climatique ne parvient pas à percer la bulle des négociations internationales qui depuis vingt ans cherchent à établir le cadre imposant aux États de réduire leurs rejets de gaz à effet de serre. La 20e conférence des parties (COP 20) qui s’est achevée dimanche 14 décembre au Pérou a achoppé sur l’essentiel.

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Au lendemain de la clôture de la 20e conférence de l’ONU sur le climat, à Lima, l’agence internationale de l’énergie annonce que la consommation de charbon dans le monde continuera à augmenter les cinq prochaines années. En 2019, elle devrait dépasser les 9 milliards de tonnes. La baisse de la demande en Europe et aux États-Unis est plus que compensée par la hausse en Chine (responsable des trois cinquièmes de la poussée), en Inde et ailleurs en Asie. « Je dois insister encore une fois : le recours au charbon dans sa forme actuelle n’est pas soutenable », a déclaré la directrice exécutive de l’agence, Maria van der Hoeven.  

Plus de charbon consommé égale beaucoup plus d’émissions de gaz à effet de serre, et donc un climat toujours plus déréglé. L’année 2014 pourrait battre un triste record, selon l’organisation météorologique mondiale : devenir la plus chaude jamais observée.

Inauguration de la COP 20 par Manuel Pulgar, ministre péruvien de l'environnement, le 1er décembre 2014 (Wikicommons). Inauguration de la COP 20 par Manuel Pulgar, ministre péruvien de l'environnement, le 1er décembre 2014 (Wikicommons).

Cette réalité physique de la crise climatique ne parvient toujours pas à percer la bulle des négociations internationales qui, depuis vingt ans, cherchent à établir le cadre imposant aux États de réduire leurs rejets de gaz à effet de serre. La 20e conférence des parties (COP 20) qui s’est achevée dimanche 14 décembre au Pérou a pris la forme d’un théâtre des cruautés : malgré les heures de travail acharné, la bonne volonté de participants, y compris au plus haut niveau, la prise en compte du dernier rapport des scientifiques du GIEC, la déclaration commune des États-Unis et de la Chine, et les engagements financiers européens, notamment, pour abonder les 10 milliards de dollars du fonds vert, ça bloque toujours sur l’essentiel : comment réduire les rejets de gaz qui réchauffent l’atmosphère, comment se partager l’effort entre riches et pauvres, pollueurs historiques et nouveaux pollueurs, comment trouver l’argent pour financer les nouvelles infrastructures de transport, d’industrie, de logement nécessaires à la décarbonisation du monde.

Le RAC, une association d’experts en négociation climatique proche des mouvements sociaux, et membre de la coalition climat 21 qui regroupe des associations, syndicats et ONG, s’emporte contre ce double discours permanent des gouvernements : « Les négociations de l’ONU demeurent importantes, mais insuffisantes pour répondre à la crise climatique. Ce sont les gouvernements, les collectivités locales et les citoyens qui doivent déployer les solutions. Encore faut-il que les gouvernements prennent les bonnes décisions. » Pour Alix Mazounie, responsable de la politique internationale : « Les États investissent de plus en plus dans les énergies renouvelables, tout en continuant de dépenser 600 milliards de subventions publiques dans les combustibles fossiles. Ce n’est qu’un exemple du double discours permanent des États qui affaiblit les négociations. Partout dans le monde, des projets inutiles et imposés continuent d’être envisagés et financés : nouvelles centrales au charbon, centrales nucléaires qui barrent la route aux renouvelables, nouvelles explorations pétrolières, nouveaux gazoducs ou oléoducs, aéroports, l’accord transatlantique qui ouvre les portes à l’importation en Europe de sables bitumineux. »

Un exemple ? Lors de sa visite officielle au Canada en novembre, un des plus gros pollueurs de la planète, François Hollande s’est rendu dans la province de l’Alberta qui a basé sa richesse sur l'exploitation des pétroles de schiste et sables bitumineux, au prix d’un désastre écologique. Qu’a déclaré le chef de l’État qui accueille le sommet de décembre 2015 censé déboucher sur un accord international sur le climat ? « Je souhaite que la France puisse continuer à mettre en valeur les immenses richesses du Nord-Ouest canadien, que ce soit dans les techniques d'exploitation, de transformation, d'acheminement des hydrocarbures, ou que ce soit dans la construction d'infrastructures. »

François Hollande et Stephen Harper à Banff, en Alberta (Reuters). François Hollande et Stephen Harper à Banff, en Alberta (Reuters).

Cette aporie vide les négociations onusiennes de leur substance au fil des ans. À quoi sert-il de négocier des textes aussi techniques que subtils, où chaque point-virgule est soupesé, s’ils n’empêchent aucune nouvelle mine de charbon ou de minerais, aucune nouvelle plateforme pétrolière offshore, aucun nouveau forage de gaz de schiste, aucun nouveau projet d’aéroport, de barrage destructeur de zone humide ni de centre de loisirs dévoreur de forêts ? Prenant acte de cette contradiction, le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a exhorté les acteurs économiques (industries, banques, assurances…) à élaborer leurs propres programmes de réduction d'émissions.

Les campagnes de désinvestissement des industries fossiles se multiplient dans le monde (la Société générale vient de se retirer du financement de la giga-mine australienne Alpha Coal suite à la mobilisation des Amis de la Terre, de Bizi et d'Attac). Mais fondées sur le volontariat, ces actions atteindront-elles l’échelle nécessaire pour contenir l’ampleur du dérèglement climatique ? Rien ne l’assure, évidemment. Elles ne suffisent pas à offrir un cadre général de suivi et de contrôle des courbes d’émission, des décisions et politiques qui les causent, de l’adaptation des populations les plus vulnérables. Elles n’établissent aucun principe de juste partage des tâches, en prenant en compte l’ancienneté des rejets de dioxyde de carbone en Europe et aux États-Unis, la pollution extrême des modèles de développement chinois, indien, brésilien, des États pétroliers et extractivistes.

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