Pays-Bas: les sociaux-démocrates en perdition

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Le scrutin législatif aux Pays-Bas est marqué par l’effondrement historique des sociaux-démocrates. Le système partisan néerlandais, plus que jamais polarisé et fragmenté au lendemain de cette élection, est en fait déstabilisé depuis une vingtaine d’années.  

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Les résultats des élections législatives néerlandaises du 15 mars sont désormais disponibles. Ils traduisent une sanction sans appel de la coalition sortante. Ce sont les sociaux-démocrates du PvdA qui paient le plus haut prix d’une alliance gouvernementale, au sein de laquelle ils avaient le statut de partenaire minoritaire. Les libéraux-conservateurs du VVD, également en recul, détenaient en effet le poste de premier ministre et ont défini l’essentiel de la ligne politique suivie depuis 2012, austéritaire en économie et restrictive sur l’immigration et l’asile.

D’après les premières enquêtes fournies par Ipsos, le PvdA semble s’être recroquevillé sur son noyau dur âgé le plus fidèle : il est le parti qui compte la plus forte proportion d’électeurs de plus de 65 ans, et la plus faible proportion de nouveaux électeurs depuis 2012. L’effondrement sans précédent de la social-démocratie a pour pendant, à gauche, la percée inédite des Verts. Ils dépassent pour la première fois le PvdA, atteignant un score équivalent à la gauche radicale du SP, stable mais devenu le premier parti de gauche avec seulement 9,2 % des suffrages.

À droite, le leader national-populiste du PVV, Geert Wilders, n’a finalement connu qu’une progression modeste. Les réactions soulagées de ceux qui craignaient son essor devraient cependant être mesurées. La droite radicale reste en effet à un niveau particulièrement haut dans l’histoire électorale du pays. Pour le reste, et comme attendu, le système partisan néerlandais apparaît singulièrement fragmenté. Un nombre record de partis sont représentés au Parlement (13), tandis que cinq partis de taille électorale moyenne (entre 9 et 15 %) représentent plus de la moitié des suffrages, avec une seule formation au-dessus de la barre des 20 %.

Cette infographie ne prend en compte que les partis représentés au Parlement néerlandais. © Mediapart

Un paysage politique stable jusqu’aux années 1990

Ce paysage, étonnant vu de France, vient de loin. Il n’exprime cependant pas une singularité qui aurait été propre aux Pays-Bas depuis toujours, uniquement explicable par un scrutin très fortement proportionnel. Le niveau de fragmentation du système de partis est sans précédent depuis 1946, et la volatilité électorale a atteint des records depuis les années 1990-2000. Pendant plus de trois décennies depuis l’après-guerre, au contraire, le paysage néerlandais a été marqué par une relative stabilité.

Les chrétiens-démocrates, divisés en trois partis puis unifiés en 1977 dans le CDA, constituaient une force centrale contrôlant entre 30 et 50 % des suffrages, se tournant vers la droite ou la gauche modérée pour composer des gouvernements fonctionnant au consensus. La société était alors « pillarisée », c’est-à-dire composée de milieux sociaux homogènes, fondés sur les appartenances religieuses et de classe, et très fortement institutionnalisés. Dans ce contexte, les électeurs témoignaient d’une grande loyauté envers les représentants politiques correspondant à ces piliers. Et ces représentants étaient habitués à des concertations et à des échanges ménageant les intérêts de chacun.

Comme ailleurs en Europe occidentale, des évolutions socio-économiques de long terme ont érodé ce modèle. La sécularisation, l’individualisation des valeurs, la diversification des positions de classe… ont en particulier affaibli les deux familles les plus caractéristiques de cet ancien ordre électoral, à savoir les chrétiens-démocrates mentionnés à l'instant et les sociaux-démocrates, qui pouvaient contrôler jusqu’à un tiers des suffrages. 

L’évolution des rapports de force depuis les années 1990 témoigne de la substitution qui s’est produite à la droite de l’échiquier politique. Les libéraux-conservateurs ont rattrapé, puis dépassé les chrétiens-démocrates, avant d’être sanctionnés au milieu des années 2000, puis de les devancer durablement à partir de 2010. Le poids du VVD dans l’ensemble de la droite (hors PVV), qui n’avait qu’exceptionnellement représenté le tiers de ce camp jusqu’en 2006, est désormais prédominant depuis trois scrutins. À la gauche de l’échiquier politique, c’est la dilution du PvdA dans le total de la gauche qui est le fait marquant à partir de 1998. Non seulement les sociaux-démocrates n’ont plus atteint les 80 % de ce total à partir de cette date, mais leur poids a spectaculairement plongé à 24 % de toutes les gauches cette année.

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À vrai dire, cet effondrement avait déjà été anticipé en 2012, avant que le dirigeant du PvdA Diederik Samsom ne parvienne à convaincre les électeurs de sa crédibilité supérieure face à son concurrent du SP. Cette fois-ci, l’exploit n’a pas été réédité à cause d'un leadership défaillant, après un exercice du pouvoir dans des conditions beaucoup plus difficiles que la précédente alliance avec le VVD, au cœur des années 1990 marquées par de hauts niveaux de croissance économique, lorsque le PvdA s’était révélé un chantre de la troisième voie défendue ailleurs par Blair et Schröder.

Polarisation, fragmentation et volatilité électorale

En 2017, on a donc vu se confirmer, voire s’amplifier de façon brutale, des tendances de long terme. Hormis celles que nous venons de mentionner, concernant les partis qui ont pris l’habitude de gérer le pays dans le respect du paradigme néolibéral, on constate également une double tendance à la polarisation et à la fragmentation du système partisan.

Considérons en effet les partis qui, malgré leurs différences, ont pris acte de la fin du compromis social d’après-guerre pour s’adapter à une compétition économique moins favorable au salariat. On y trouve le VVD et le CDA, mais aussi D66 (libéral autant sur les plans économique que culturel) et le PvdA converti au social-libéralisme, après une radicalisation à gauche peu durable entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980. Pris ensemble, ils rassemblaient encore entre 80 et 90 % des suffrages jusqu’en 1998. L’élection de 2002 a ensuite marqué une rupture, ce total subissant une décrue heurtée jusqu’au point bas historique de 2017. Fait notable, les petits partis originaux (défense des animaux, des retraités…) ont acquis 10 % des suffrages cette année.

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Si l’année 2002 a été si cruciale dans la vie politique néerlandaise, c’est en raison de l’irruption d’une droite radicale qui était jusqu’à présent cantonnée à la marginalité électorale. Pim Fortuyn, un ancien social-démocrate devenu un pourfendeur du multiculturalisme et de l’islam en particulier, a réalisé une percée fulgurante en rassemblant 17 % des suffrages. L’assassinat de Fortuyn et le comportement désastreux des élus de son parti ont nettement réduit le poids de la droite radicale lors du scrutin anticipé de 2003. Il n’y a cependant pas eu de retour à la normale, comme l’a montré l’occupation de cet espace par un dissident de droite, Geert Wilders.

Ce dernier a su maintenir son parti au-dessus de la barre des 10 % depuis trois scrutins, confirmant l’ancrage durable du national-populisme aux Pays-Bas. D’après les enquêtes disponibles, les Néerlandais sont loin d’être plus xénophobes que par le passé. La réussite de Wilders est d’avoir su imposer dans le débat public l’enjeu de l’immigration et du multiculturalisme, mobilisant intensément ceux qui y sont hostiles. Si Romaric Godin a raison de souligner dans La Tribune l’illusion d’une situation socio-économique rétablie – ce qui explique en partie l’exaspération de l’électorat vis-à-vis de la coalition sortante –, il minimise excessivement la centralité prise par la dimension culturelle du conflit politique aux Pays-Bas.

Cette centralité procure peut-être une clé d’explication des gains enregistrés par D66 et les Verts lors du scrutin d’hier, tandis que la gauche radicale du SP a stagné. Certes, le niveau de ce dernier parti est loin d’être ridicule et témoigne de la polarisation qui s’est produite de l’autre côté de l’échiquier politique depuis les années 1990. Fait rare en Europe, il s’agit d’un parti anciennement maoïste qui a progressivement construit un nouvel espace à la gauche de la social-démocratie.

Afin d’apparaître comme une potentielle force gouvernementale, le SP a singulièrement modéré son discours d’hostilité au néolibéralisme et à l’UE existante. En revanche, il est resté peu mobilisé dans les campagnes antiracistes, alors que les Verts sont apparus comme des défenseurs plus engagés du libéralisme culturel menacé par le PVV de Wilders, dont les thèses ont beaucoup déteint sur les partis traditionnels de gouvernement, en particulier le VVD.

En tout état de cause, le niveau total de la gauche reste bien faible dans le paysage qui émerge de ces législatives. Il est vrai que sa situation a toujours été délicate aux Pays-Bas. Dans cette nation pionnière du capitalisme commercial, à l’industrialisation tardive, les ouvriers ont été largement politisés et encadrés selon des lignes confessionnelles. Comme le rappelle l’éditorialiste Alex De Jong, « avant la Seconde guerre mondiale, les syndicats sociaux-démocrates n’organisaient qu’à peine la moitié des salariés syndicalisés, tandis que le parti peinait à atteindre le quart des votes ». Désormais, non seulement les partis de gauche se retrouvent à ce niveau en 2017, mais ils sont divisés et trouvent leurs racines dans des conflits et des visions du monde qu’il reste à rapprocher.  

Les clés d’un ordre électoral instable

Il faut encore comprendre pourquoi le système partisan néerlandais, qui connaissait des niveaux de volatilité électorale dans la moyenne des autres démocraties d’Europe de l’Ouest jusque dans les années1980, s’est à ce point singularisé depuis. Une des clés d’explication est bien sûr fournie par le mode de scrutin proportionnel, qui permet un vote particulièrement expressif. Aux Pays-Bas, les listes s’affrontent dans une circonscription nationale unique, avec un seuil de représentation parlementaire extrêmement bas (0,67 %). Ces deux caractéristiques maximisent la proportionnalité entre les voix accordées par les citoyens et les sièges obtenus par les forces politiques.

Des facteurs additionnels sont à prendre en compte. Dans un article datant de 2008, le politiste Peter Mair mettait en avant le caractère très ouvert de la compétition politique, pour des raisons qui tiennent à l’économie du système partisan en général, et pas seulement au mode de scrutin. Si la « dé-pillarisation » a produit de tels effets sur la scène politique, c’est aussi parce que « les élections sont rarement décisives » pour la formation du gouvernement. En effet, les combinaisons de coalition ne sont pas, comme dans d’autres pays, prévisibles et/ou annoncées clairement devant les électeurs. Elles sont largement et plus qu’ailleurs le fruit de négociations postélectorales monopolisées par les dirigeants de partis.

Plusieurs indicateurs rendent compte de ce phénomène. Depuis l’après-guerre, les Pays-Bas font partie des États qui ont connu le plus de coalitions différentes et le plus de coalitions ayant intégré de nouveaux partis qui n’avaient pas exercé le pouvoir. Comme peu d’autres pays (Luxembourg et Suisse), ils n’ont jamais connu d’alternance complète, c’est-à-dire de changement total des partis au pouvoir d’une mandature à une autre.

Autant d’éléments qui encouragent de nouvelles formations à tenter leur chance avec des perspectives non nulles de participation gouvernementale, et qui découragent le vote stratégique pour l’attribution du pouvoir. L’absence de contraintes pesant sur les entrepreneurs politiques comme sur les citoyens, dans un contexte où les loyautés électorales anciennes se sont largement évanouies, concourt ainsi à la labilité des suffrages et des rapports de force.

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Fabien Escalona, docteur en science politique et spécialiste de la social-démocratie, collabore régulièrement à Mediapart. À l'occasion de l'élection présidentielle, il nous a rejoints pour mettre en perspective l'actualité de la campagne et les thèmes qui animeront le débat public.