En Ukraine, un nouveau président entre deux mondes

L’ancien comédien Volodymyr Zelensky, président le mieux élu depuis l’indépendance de l’Ukraine en 1991 (avec 73 % des voix), se rend à Paris lundi 17 juin en voyage officiel. Durant sa campagne, il avait promis de manière floue un changement radical, une lutte acharnée contre la corruption et une paix imminente avec la Russie. Tout en favorisant aujourd’hui une logique d’intégration européenne.

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Kiev (Ukraine), correspondance.– Les habitants de Kiev sont habitués à la vue de gardes du corps menaçants, postés aux abords de restaurants de luxe ou de grosses berlines noires qui « roulent à l’argent sale », selon un dicton local. L’homme qui se tient devant une station-service, ce 29 mai, est néanmoins discret, presque égaré. Le beau monde post-soviétique visite très rarement de tels endroits publics en bordure de voie rapide. Mais aujourd’hui, c’est un « nouveau » beau monde. En un battement de cil, un cortège officiel se gare. Sans prévenir, Volodymyr Zelensky sort d’une des voitures, se rend au comptoir de la station, et commande un kebab. Entouré d’une sécurité minimale, il échange quelques mots avec des curieux et pose pour des selfies avec des admirateurs.

L’anecdote s’inscrit dans le cadre d’une opération de communication dont il a le secret. Lui qui se dépeint comme un « homme simple » exhibe son kebab dans une photo sur sa page Facebook, et y gagne plus de 90 000 likes. La scène n’en reste pas moins symbolique : elle confirme l’assurance et l’ouverture apparente du personnage, alors que son prédécesseur, Petro Porochenko, n’apparaissait en public qu’en présence d’une dizaine de gardes du corps. Le changement de style, assurent Volodymyr Zelensky et ses partisans, consacre un changement d’époque.

Volodymyr Zelensky (à gauche), le nouveau président ukrainien, le 4 juin 2019, à Bruxelles, avec Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne. © Reuters

Les symboles sont nombreux, à commencer par la réouverture de la rue Bankova dans le centre de Kiev, où se trouve l’administration présidentielle. L’une des artères les plus emblématiques de la capitale, car dominée par l’élégante Maison aux Chimères, elle avait été fermée par Petro Porochenko pour raison de sécurité. L’équipe de Volodymyr Zelensky travaille par ailleurs au déménagement de la présidence dans un « espace ouvert, de co-working ».

Dans un entretien télévisé depuis son vélo d’appartement, le président couvert de sueur promet des référendums pour « donner la possibilité au peuple de décider par lui-même ». Quand il se rend sur la ligne de front, c’est en chemise simple qu’il s’inquiète des conditions de vie précaires des soldats, là où Petro Porochenko se contentait de marteler la nécessité de « repousser l’agression russe », engoncé dans un uniforme martial.

« C’est la première vague » de cette nouvelle époque, assure Dmytro Razumkov, ancien directeur de la campagne Ze!, et actuel chef du parti Sluga Narodu (Le Serviteur du peuple). Un nom hérité de la série télévisée à succès où Volodymyr Zelensky incarnait un président accidentel, incorruptible et idéal. « La deuxième vague », poursuit Dmytro Razumkov déferlera le 21 juillet à l’occasion des élections législatives anticipées, qui renouvellera la Verkhovna Rada (le Parlement).

Sluga Narodu est crédité de 48 % des intentions de vote selon un récent sondage du groupe Rating. « La troisième vague » sera « la formation d’un gouvernement professionnel basé sur la confiance nationale, et la refonte de l’exécutif et des forces de l’ordre », conclut Dmytro Razumkov.

Décentralisation du pouvoir, fin de l’impunité des élites, indépendance de la justice, etc. L’équipe multiplie les déclarations de principes en amont des élections. Ses premières initiatives sont, de fait, porteuses de changements. Des projets de loi ont été déposés au Parlement, pour définir la procédure de destitution du président, lever l’immunité parlementaire, pénaliser l’enrichissement illégal des élus, ou encore réformer le code électoral. La plupart de ces projets sont snobés par les députés, pour beaucoup hostiles à cet outsider de président. Le mépris des parlementaires ne fait que conforter l’ascension de Sluga Narodu dans les sondages.

Au contraire de la campagne floue du candidat à la présidentielle Zelensky, son parti a publié un programme fait de promesses précises. Une loi sera votée pour « désoligarquiser » les médias. Une autre permettra la confiscation des biens mal acquis des élus et fonctionnaires, les condamner à des peines allant jusqu’à dix ans de prison et trois ans d’inéligibilité.

Un chantier majeur sera le « nettoyage total » du Bureau du procureur, l’un des grands échecs des réformes qui avaient suivi la Révolution de la dignité de 2014. Ces engagements en faveur du renforcement de l’État de droit s’accompagnent de promesses d’un avenir meilleur: l’augmentation des salaires, aujourd’hui les plus bas d’Europe à 250 euros en moyenne, vers « un niveau européen », la digitalisation des services de l’État « pour avoir son pays dans son smartphone », l’introduction d’un nouveau mode de calcul des prix du gaz « pour en finir avec les manigances des oligarques » et réduire les factures des ménages, etc.

Sur le papier comme dans les discours, la « nouvelle époque » Volodymyr Zelensky vise à transformer l’Ukraine, aujourd’hui le pays le plus pauvre d’Europe en termes de PIB par habitant, et engagé dans une guerre hybride avec la Russie depuis 2014. « Volodymyr Zelensky est un rêve collectif, et son parti, un phénomène d’illusion », décrypte la sociologue Iryna Bekeshkyna, du Fonds des initiatives démocratiques. « La moitié de l’électorat était prêt à voter pour Sluga Narodu avant même de connaître son programme ou ses candidats. L’idée, c’est que c’est le parti de Zelensky, et qu’il faut juste lui confier le pouvoir pour qu’il change tout. Ce n’est pas comme cela que ça marche… », poursuit-elle.

Parmi les 73 % de votants en faveur du comédien, on compte en effet des soutiens de l’intégration européenne, mais aussi du rapprochement avec la Russie ou encore des partisans d’une économie libérale comme d’un État interventionniste. L’élection législative affinera mathématiquement la base de soutien du chef de l’État, en raison de la pluralité des alternatives. Il n’empêche que « le potentiel de déception face aux attentes incroyables suscitées par Zelensky » est conséquent, souligne Oleh Rybatchouk, militant civique et directeur de l’ONG Tsentr UA. « L’état de grâce dont bénéficie le président le rend intouchable. Mais ses opposants ne le louperont pas, à la première occasion. »

Pero Porochenko devant ses partisans, le 14 avril 2019 à Kiev. © REUTERS/Valentyn Ogirenko

De fait, les controverses fleurissent. D’une part elles viennent des 25 % d’électeurs qui n’acceptent pas la défaite de Petro Porochenko, et transforment chacune des sorties de Volodymyr Zelensky en scandale, l’anecdote du kebab ne faisant pas exception.

D’autre part, certaines critiques sont justifiées par des inquiétudes profondes. La nomination d’Andriy Bohdan à la tête de l’administration présidentielle a ainsi déclenché une levée de boucliers. L’homme avait travaillé comme l’un des principaux avocats de l’oligarque sulfureux Igor Kolomoïski. Il avait aussi été employé dans l’administration du président autoritaire Viktor Ianoukovitch, déchu en 2014. À ce titre, il devrait tomber sous le coup de la loi sur la « lustration de l’administration publique », et être interdit de fonction. Volodymyr Zelensky a dû jouer ici sur un flou juridique pour recruter Andriy Bohdan. Une manœuvre qui, bien que légale, augure mal d’une « nouvelle époque ».

Engagé dans un processus classique de transition du pouvoir, Volodymyr Zelensky licencie à tour de bras les fonctionnaires et gouverneurs de région nommés par son prédécesseur, pour les remplacer par des personnes de confiance, en premier lieu les collaborateurs de son studio de divertissement Kvartal 95 (Quartier 95). L’ami d’enfance Serhiy Shefir a été nommé adjoint au chef de l’administration présidentielle: « Il y est probablement la personne la plus influente, bien plus qu’Andriy Bohdan », estime Oleh Rybatchouk. Ivan Bakanov, directeur de Kvartal 95, a créé la surprise en prenant la tête des services de sécurité (SBU). « Le soir de sa victoire, Zelensky s’était adressé à tout le pays, de Lviv à l’ouest à Louhansk à l’est [Louhansk est depuis 2014 capitale d’une république séparatiste autoproclamée – ndlr] », commente le journaliste américain James Brooke. Pour l’instant, nous ne voyons que Kryvih Rih [centre industriel du centre de l’Ukraine, ville natale de Volodymyr Zelensky, ndlr]. »

« Ces recrues sont créatives, intelligentes, et capables », insiste le politologue Oleksiy Haran afin de « donner une chance » à la nouvelle équipe. Et de préciser que plusieurs des nominations du président donnent le ton des réformes à venir. Le Lituanien Aivaras Abramovicius, qui avait quitté le gouvernement de Petro Porochenko suite à des pressions d’un député corrompu, est ainsi chargé de nettoyer les finances du secteur de la défense. Pour départager trois candidats au poste de gouverneur de la région de Lviv, Volodymyr Zelensky en appelle au vote des internautes, annonçant par là une possible introduction de l’élection des responsables locaux.

Pour autant, les initiatives de Volodymyr Zelensky ne sont pas uniformes. Le nouveau chef des renseignements extérieurs, Vladyslav Boukharev, est un député du parti de l’ancienne première ministre très controversée Ioulia Tymochenko. La journaliste Kristina Berdynskykh a épluché sa déclaration de patrimoine, pour s’apercevoir qu’en 2018, cet homme employé de longue date dans la fonction publique et la politique avait offert pour 500 000 euros de cadeaux à sa fille. « Voilà qui nous en dit long sur les “nouveaux visages”de l’administration », commente-t-elle. Se pose aussi la question du « professionnalisme des amis du président, tout aussi intelligents qu’ils soient, et de leur capacité à défendre ses priorités », affine Oleksiy Haran. En d’autres termes, défendre l’indépendance de Volodymyr Zelensky.

Les liens de l’ancien comédien avec Igor Kolomoïski continuent en effet de faire jaser. Le retour de l’oligarque en Ukraine après deux ans d’exil s’est accompagné de décisions de justice favorables à une restitution de son ancienne banque, PrivatBank. Dans un florilège d’entretiens à la presse, Igor Kolomoïski a enjoint au président de stopper toute coopération avec le FMI et à faire défaut sur le remboursement de dizaines de milliards de prêts occidentaux.

Pour les critiques de Volodymyr Zelensky, c’est l’amorce d’un désastre. Ses partisans relativisent au contraire : « Les deux hommes ont bel et bien développé une relation personnelle au cours de leurs années de télévision, et Igor Kolomoïski a soutenu la candidature de Zelensky parce qu’il voulait par-dessus tout la défaite de Petro Porochenko. Mais ils ne se sont pas vus depuis des mois ! » assure le député indépendant Sergueï Lechtchenko. « Le fait que Kolomoïski a recours aux médias pour faire passer ses messages montre qu’il n’a aucune prise sur le président. »

Que Volodymyr Zelensky soit ou non indépendant dans ce moment d’état de grâce, la suspicion d’une connivence avec Igor Kolomoïski devrait peser sur sa présidence pendant de longs mois, que ce soit à travers l’ancien avocat Andriy Bohdan ou le directeur de la chaîne 1+1, possédée par Igor Kolomoïski, qui figure à la neuvième place de la liste de candidats de Sluga Narodu.

Si le président en venait à vouloir contacter ou recontacter Igor Kolomoïski à un moment particulier de son mandat, les pions seraient déjà posés sur l’échiquier. D’autant que la capacité du système d’État à modifier ses allégeances en cas d’alternance du pouvoir n’est pas à négliger. Juges, procureurs, fonctionnaires et députés ont d’ores et déjà envoyé des signaux amicaux à Igor Kolomoïskiy. « Le système se cherche de soi un nouveau maître », explique Oleksandr Sushko, directeur de la Fondation Renaissance. Une réorientation en faveur de l’oligarque qui pourrait contrecarrer les plans de Volodymyr Zelensky, à supposer que celui-ci souhaite sincèrement renforcer l’indépendance de la justice.

Pour l’heure, l’inquiétude la plus aiguë tient à la première des promesses que Volodymyr Zelensky entend tenir : l’arrêt des combats dans l’est de l’Ukraine, et la relance des négociations de paix dites de Minsk. Plus de 13 000 personnes ont perdu la vie dans les hostilités qui perdurent, selon l’ONU. Une idée émise par un des négociateurs, Leonid Koutchma, d’ordonner aux soldats ukrainiens « de ne pas répondre par le feu en cas de provocation », a été décriée comme une capitulation. Nul ne s’aventure à prédire les compromis que Volodymyr Zelensky pourrait consentir à Vladimir Poutine pour obtenir la paix. Le Kremlin ne semble d’ailleurs guère intéressé par une relance des négociations, et persiste à nier son intervention dans l’est de l’Ukraine.

« Cette promesse est une grenade dégoupillée entre les mains du président », avertit Serhiy Foursa, expert à Dragon Capital. « Les perspectives de résultat sont infimes, et les chances que ce résultat soit accepté par la majorité des Ukrainiens, encore moindres. » La visite de Volodymyr Zelensky, le 17 et 18 juin, à Emmanuel Macron et Angela Merkel, parties prenantes du processus de paix de Minsk, devrait apporter des réponses rapides. Plus que des opérations de com’ et des nominations d’amis proches, c’est ce chantier qui devrait donner le ton de « la nouvelle époque Zelensky ».

Sébastien Gobert

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