Comment le Brexit aura raison du Royaume-Uni

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Le Brexit se révèle une malédiction géopolitique pour le Royaume-Uni, qui se voit dépouillé de ses objets d’orgueil : le Parlement, l’Irlande du Nord, puis peut-être l’Écosse, sans oublier Gibraltar. Et cela sonne comme une revanche franco-papiste.

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Les trois sœurs funestes (« Weird Sisters »), campées par Shakespeare dans Macbeth, rôdent parmi les îles britanniques. Dans la pièce, elles prétendent accomplir une « œuvre qui n’a pas de nom » (« deed without a name »). Aujourd’hui, cette œuvre s’appelle Brexit.

Le Brexit détricote le Royaume-Uni. Au point d’illustrer une fulgurance signée Charles de Gaulle, qu’un questionneur lui rappelait lors de sa conférence de presse du 27 novembre 1967 : « L’Angleterre, je la veux nue ! »

L’échange, drolatique, a disparu de la version officielle des Discours et messages (Plon) du fondateur de la Ve République. Le général, mutin à souhait, convenait alors : « La nudité, pour une belle créature, c’est assez naturel ; et pour ceux qui l’entourent, c’est assez satisfaisant. » Avant que de nier la paternité du mot qu’on lui prêtait : « Quelque attrait que j’éprouve pour l’Angleterre, je n’ai jamais dit cela à son sujet. »

Charles de Gaulle dans ses œuvres rhétoriques, lors de sa conférence de presse (la meilleure de toutes) du 27 novembre 1967 (à partir de 2 mn 42). © Mediapart

Le premier président de la Ve République a opposé, par deux fois (1963 et 1967), son veto à la demande de Londres de rejoindre les Six. Sa gouaille goguenarde mais visionnaire – héritée des défiances de Richelieu – s’en donnerait peut-être à cœur joie, en cette fin de l'an 2018, vu l’état calamiteux d'une « Britannia » qui n’a cessé de prétendre, en chantant, qu’elle « rule the waves », tout en roulant son monde dans la farine mezzo voce

Ce qui faisait l’orgueil d’Albion semble effectivement s’écrouler sous nos yeux : une démocratie parfaitement patricienne adossée à la fois aux États-Unis d’Amérique, au Commonwealth et à l’Europe, pour tirer toujours son épingle du jeu avec un art consommé du diviser pour régner.

Le référendum du 23 juin 2016 a ravalé le Royaume-Uni au rang de poule ayant trouvé un couteau – un couteau sans lame et sans manche, puisque le référendum a été perdu. La défaite du premier ministre conservateur, David Cameron, initiateur de cette consultation hasardeuse, fit ressurgir toutes les questions essentielles qu’avait posées, en 1975, la précédente votation populaire. À l’époque, c’était la première fois, dans l’histoire du pays, qu’une telle procédure électorale intervenait au niveau national. Sur l’initiative du premier ministre travailliste d’alors, Harold Wilson, le peuple avait dû endosser l’entrée du Royaume-Uni dans le marché commun. Il y eut victoire de l’acquiescement et bon usage du suffrage universel : ce fut un référendum (on vota sur la question posée, abstraction faite de qui la posait) et non un plébiscite (qui consiste à exprimer sa confiance en celui qui la sollicite, nonobstant la question servant de prétexte…).

Toutefois, les perturbations qu’une telle innovation constitutionnelle inflige au système politique britannique avaient été débattues en 1975. Et, tel un boomerang, elles reviennent de plein fouet depuis 2016 : tout référendum remet en cause la représentativité du Parlement – celui de Londres étant le nec plus ultra aux yeux des théoriciens du système représentatif. D’autant que la démocratie n’est pas seulement représentative outre-Manche mais semi-directe, dans la mesure où le corps électoral investit le parti majoritaire d’un « mandat » pour gouverner.

Or le référendum court-circuite un tel équilibre : le système représentatif, de semi-direct, devient direct, puisqu’un lien immédiat s’établit, par-delà le Parlement, entre l’exécutif et le corps électoral. Le peuple se manifeste sans filtre, brutalement, au mépris des minorités, ce qui avait jadis fait dire à Clement Attlee (1883-1967), conscience travailliste s’il en fut, que « le référendum est un outil pour les dictateurs et les démagogues ».

En 1975, Margaret Thatcher – elle venait de prendre la tête du parti conservateur et incarnait donc l’opposition de Sa Majesté – déclarait ainsi son opposition au référendum : « Nous sommes en terrain inconnu et la seule analogie que je puisse trouver sur cette question, c’est que s’il y avait eu un référendum en 1936 pour savoir si le Royaume-Uni devait ou non réarmer face à Hitler, la réponse eût vraisemblablement été négative. Aurions-nous alors été prêts pour la guerre ? »

Et toujours en 1975, le travailliste lord Houghton, qui fut l’ultime ministre de Sa Majesté à être né au XIXe siècle, se lamentait avec des accents passéistes qui réapparaissent avec vivacité à la fin de cette deuxième décennie du XXIe siècle : « Jamais auparavant le Parlement n’est apparu aussi démuni devant le peuple, aussi impropre à résoudre une question nationale capitale. »

Douglas Houghton jadis, comme Jeremy Corbyn aujourd’hui, n’ont qu’un credo institutionnel : quand une question grave doit être tranchée, le chef du gouvernement doit procéder à la dissolution du Parlement, suivie de nouvelles élections ; et non passer par la déviation référendaire. D’autant, comme l’écrivait noir sur blanc l’essayiste Walter Bagehot en 1860, que le Parlement, en sus de surveiller et de contrôler les ministres, exerce une seconde fonction : l’expression de l’opinion du peuple qui l’a élu. La nation anglaise a une opinion sur toutes les grandes questions du temps et le Parlement se doit d’être l’organe exprimant cette opinion. Grâce à lui, selon Bagehot, « l’Angleterre pense à haute voix ».

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D’où le chaos politique depuis bientôt trois ans, outre-Manche : être ou ne pas être pour la suprématie du Parlement, dont les pouvoirs ne devraient connaître aucune restriction ? Tout porte à croire que la Chambre des communes reprendra la main en terrassant Theresa May, lors du « vote du Jugement dernier » – initialement prévu pour le 11 décembre, puis reporté. Alors le dilemme reprendra de plus belle. Faudra-t-il un second référendum, seul capable d’annuler celui de juin 2016, au risque de rendre définitivement plébéienne la démocratie représentative patricienne britannique ? Ou faudra-t-il des élections générales à même de conférer tout son lustre souverain à Westminster ? Ou alors les deux ?…

La controverse renvoie aux combats de la Première Révolution anglaise (1641-1649), entre les « Têtes-Rondes » de Cromwell, partisans du Parlement, et les « Cavaliers », qui soutenaient le roi Charles Ier. Cette question, véritable archaïsme brillant comme un sou neuf à la lumière du Brexit, divise les deux partis traditionnels et mine la classe politique, aussi bien que le pays tout entier, ontologiquement diminué. Atteint dans sa spécificité constitutive, le Royaume-Uni donne l’impression de se dissoudre moralement et politiquement – alors que physiquement une telle menace pèse également, puisque la montée des eaux due au réchauffement climatique ferait que des pans entiers d’Albion disparaîtraient, « lost to the sea », à l’instar de ce qui adviendrait aux Pays-Bas. Le Royaume-Uni craint de rétrécir, au sens propre et au sens figuré.

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Cet article est l'adaptation d'une contribution destinée au numéro 58-59 de la revue Médium (directeur : Régis Debray) consacré à l'Europe (parution mi-janvier 2019).