En Italie, le mouvement des «sardines» prépare sa mue

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En Italie, deux mois après leur apparition, les « sardines » de Bologne, mouvement citoyen anti-Salvini, révulsé par le populisme en général, préparent une nouvelle manifestation dimanche 19 janvier. Objectif : donner forme à l’engouement qui traverse désormais tout le pays.

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Palerme (Italie), de notre correspondante.– Daniele Perini balaie la salle Buzzi du regard. Pleine. Le micro grésille un peu, il lance : « Aujourd’hui, on lance une initiative unique en Italie. » Face à lui, une centaine de personnes entre 65 et 90 ans, certaines debout, appuyées sur le mur du fond de la salle municipale de la mairie de Ravenne, en Émilie-Romagne. Ce sont les « sardoni ». Littéralement, les vieilles sardines. C’est le surnom trouvé par Daniele Perini lorsqu’il a voulu mobiliser le troisième âge dans le sillage des « sardines », ces Italiens qui se sont réunis par milliers à Bologne le 14 novembre dernier contre Matteo Salvini et les populistes, puis essaimés du nord au sud du pays.

Une «flash mob» du mouvement des «sardines» le 14 décembre 2019, à Rome, un mois après leur manifestation initiale de Bologne. © ELIANO IMPERATO / Controluce Une «flash mob» du mouvement des «sardines» le 14 décembre 2019, à Rome, un mois après leur manifestation initiale de Bologne. © ELIANO IMPERATO / Controluce

Au premier rang, béret bleu foncé sur la tête, un homme demande la parole : « Je suis fier parce que ces jeunes qu’on disait apathiques et qui ne s’intéressent à rien, eh bien finalement, aussi bien les « sardines » que la jeune Greta, ils nous secouent et il était temps ! » Quelques rangs derrière, Edoardo Caroli sourit. À 26 ans, il est l’un des quatre coordinateurs à Ravenne du mouvement des « sardines ». Le 5 décembre dernier, il a réuni au moins 5000 personnes à la darse du port industriel de la ville : « C’était beau de voir toutes les générations parler ensemble, des enfants aux grands-parents, défendre ces valeurs d’antifascisme, d’accueil et de partage que nous avons voulu défendre à Ravenne mais aussi dans toute l’Émilie-Romagne. »

C’est précisément sur cet échange entre les générations que mise Daniele Perini. Soutien des « sardines » de Bologne dès leur premier rassemblement, il y voit une ressource inestimable : « Les grands-parents d’aujourd’hui, ce sont les enfants de cinq ou six ans qui ont grandi sous le fascisme, qui ont vu leur grand frère envoyé au front en Russie, leur père ou leur mère déportés, ils ont encore des blessures ouvertes. » Un discours à contre-courant de celui de Beppe Grillo, fondateur du Mouvement Cinq Étoiles, qui proposait en octobre dernier sur son blog de supprimer le droit de vote aux électeurs de plus de 65 ans. « Que devraient faire les démocraties quand les intérêts des personnes âgées semblent être en opposition avec les intérêts des jeunes générations ? », interrogeait-il ses lecteurs. Le débat est récurrent en Italie, pays le plus vieux d’Europe, précédé au niveau mondial uniquement par le Japon. Selon un rapport de l’Organisation mondiale de la Santé, 21,4 % des citoyens ont plus de 65 ans et 6,4 % plus de 80 ans. Parmi les « sardoni » ce soir-là, le seul mot d’ordre est celui du changement.

« Il faut revenir au cœur de la société », explique Daniele Perini aux principaux concernés, « on s’en fout de Salvini, de la droite ou de Zingaretti, on veut juste pouvoir apporter notre expérience ». Un médecin à la retraite détaille les lacunes du système de santé italien, les problèmes de prise en charge des malades. « La liste des choses qui ne vont pas est longue », lui répond Stefano Bonaga, philosophe et professeur d’anthropologie philosophique à l’université de Bologne, qui a participé à la rédaction du manifeste des « sardoni », « les “sardines” n’ont pas dit ce qui n’allait pas, ils se sont demandé ce qu’on pouvait faire. On doit réfléchir aujourd’hui à l’impuissance de la politique telle que nous la connaissons. La politique a besoin de nous, de nos forces ». Pendant vingt minutes, il défend la nécessité d’une citoyenneté active pour contrer le populisme de la Ligue : « Ce que disent les “sardines”, c’est ça : reprenons notre dignité de citoyen ! »

Quelques idées fusent : création d’un syndicat de la jeunesse pour défendre les jeunes générations ou engagement social à travers le bénévolat. Edoardo Caroli prend des notes. « À l’origine, les “sardines”, c’était une manifestation organisée à l’approche des élections régionales du 26 janvier en Émilie-Romagne, quand on voit l’ampleur que ça a pris, on a un peu de mal à comprendre comment transposer cette échelle régionale à une échelle nationale, soit vingt régions ! », reconnaît le jeune homme. Mi-décembre, après une mobilisation de dizaines de milliers de « sardines » à Rome, près de 150 coordinateurs des comités régionaux se sont réunis pour comprendre comment mieux travailler ensemble.

Le défi est aussi celui des ambitions de ce mouvement. « Pour le moment, être une “sardine”, c’est aller sur les places, se rassembler mais ensuite c’est quoi d’autre ? », se demande le professeur d’histoire politique à l’université de Bologne, Valerio Romitelli. « Car se rassembler sur les places peut parfois réserver de mauvaises surprises dans les urnes », ajoute-t-il, « en 2002, il y a eu les “girotondi” qui, main dans la main, encerclaient les monuments du pouvoir et disaient “Nous sommes le peuple, écoutez-nous, nous voulons ouvrir le dialogue avec le pouvoir”, mais il n’y a pas eu grand résultat ». À l’époque, quelques dizaines de citoyens avaient d’abord protesté contre une série de lois adoptées par le président du Conseil de l'époque, Silvio Berlusconi. Leur mot d’ordre : protéger la justice et la liberté d’information, lutter contre les conflits d’intérêt. Le mouvement, soutenu notamment par le cinéaste Nanni Moretti et la CGIL, l’un des principaux syndicats italiens, avait pris de l’ampleur, réunissant lors de ces rondes citoyennes des centaines de milliers d’Italiens. Puis, il a fini par s’éteindre, refusant de devenir un parti politique.

On se souvient aussi du « Popolo Viola », qui avait organisé le 5 décembre 2009 à Rome un « No Berlusconi Day ». Représentés par le violet, couleur qui, en Italie, n’est associée à aucun parti politique, ils demandaient la démission de Silvio Berlusconi de la présidence du Conseil et prônaient antifascisme et défense de la Constitution italienne.

« Le futur des “sardines”, nous le déciderons lors de deux jours de réunion après les élections du 26 janvier, on écoutera tout le monde », explique Edoardo Carli, en faisant référence au premier « congrès » du mouvement prévu début mars, « jusqu’à présent, on a démontré vouloir sensibiliser les gens et les pousser à vouloir faire quelque chose d’eux-mêmes plutôt que d’attendre qu’on fasse quelque chose pour eux. On aimerait aussi amener à voter des électeurs qui se seraient abstenus, qui pensent que la politique ne change rien et qui pourraient se sentir portés par ce mouvement ». Le mouvement l’assume, il est en « phase de gestation », selon les mots de Mattia Santori, l’un des quatre membres fondateurs, originaire de Bologne. « Nous prendrons le mois de février pour dialoguer avec les territoires et réussir à proposer une organisation début mars afin d’avoir un message unitaire, non fragmenté, donner des lignes directrices, créer des référents, commencer à comprendre parmi les nombreuses facettes du mouvement notre ligne politique », avance le Bolognais de 32 ans.

Ce sera l’un des moments les plus difficiles pour les « sardines ». Les coordinateurs des différents comités régionaux n’ont pas tous le même avis. Certains rejettent formellement une entrée en politique, d’autres uniquement le soutien au Mouvement Cinq Étoiles ou au Parti démocrate. « Les “sardines” ont beaucoup réuni à cause de Salvini, c’est une réaction à ses provocations », analyse Valerio Romitelli, « mais le paradoxe est que là où cela semble être un mouvement d’opposition, c’est aussi un mouvement de soutien à la région », l’un des bastions historiques du centre-gauche. Officiellement, les « sardines » n’ont donné aucune consigne de vote pour les prochaines élections régionales. Mattia Santori, l’un des quatre cofondateurs, a manifesté aux côtés du président de région sortant, Stefano Bonaccini, issu des rangs du Parti démocrate mais « c’est une décision personnelle », a-t-il répété.

Car dans le sud du pays, en Calabre, l’autre région qui votera ce week-end pour élire son nouveau président et son assemblée, la chef de file des « sardines », Jasmine Cristallo, est bien plus virulente envers le Parti démocrate : « Je n’ai jamais voté pour le PD de ma vie, je ne soutiens aucun des protagonistes de ces luttes internes, je vous considère tous et sans distinction responsables de ce massacre. » « Unité et renouveau de la classe dirigeante, c’est mon appel depuis le début », a martelé la jeune femme, questionnée sur ses soutiens alors que l’alliance de centre-droit menée par Jole Santelli, issue des rangs de Forza Italia, est donnée grande favorite dans cette région actuellement présidée par le PD.

De Bologne à Cosenza, du nord au sud du pays, l’ouverture est définitivement vers le centre-gauche. « Il y a une gauche submergée, il y a des orphelins que plus personne ne représente, c’est ça la vérité », tranche la Calabraise Jasmine Cristallo. Le Parti démocrate « nous écoute plus que les autres forces politiques », reconnaît Mattia Santori, « il montre de vrais signes d’ouverture à notre égard mais il est bien trop tôt pour savoir si nous participerons à son processus de reconstruction », annoncé par Nicola Zingaretti dès son arrivée à la tête du parti, en mars dernier. Ce dimanche, donc, les « sardines » continueront à serrer leurs rangs sur la place du VIII Août, sans drapeau ni bannière. Un grand concert réunira comédiens, musiciens et grands noms de la scène culturelle italienne, grâce à une récolte de fonds à laquelle ont participé plus de 3000 personnes ayant donné plus de 70 000 euros. « L’art appartient à tout le monde et c’est quelque chose dont il faut prendre un grand soin dès lors qu’on compte imaginer le futur », ont résumé les quatre « sardines » de Bologne.

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