En Egypte, les chrétiens commencent à douter du régime Sissi

Par Aziz El Massassi

Pourtant favorable au maréchal Sissi et à la reprise en mains des militaires, la principale minorité religieuse du pays, déjà confrontée aux violences et aux inégalités, manifeste ouvertement son exaspération après le vote d’une loi sur la construction des églises jugée discriminatoire.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Le Caire, Al-Minya (Égypte), correspondance.-  Les chrétiens d’Égypte ne contiennent plus leur colère à l’encontre du régime. Déjà visée par des violences dans les provinces reculées, la principale minorité religieuse du pays exprime son incrédulité depuis le vote d’une loi, le 30 août, sur la construction et la restauration des églises. Proposée par le gouvernement pour faciliter de telles démarches, la législation est toutefois jugée discriminatoire, dans la mesure où elle impose une procédure administrative restrictive par rapport aux lieux de culte musulmans. Soutiens traditionnels du régime, en particulier du président actuel Abdel Fatah al-Sissi, les chrétiens se disent marginalisés par un pouvoir qui, selon eux, ne cherche qu’à ménager les salafistes.

La promesse d’une loi facilitant la construction des églises avait d’abord fait figure de victoire pour les Églises officielles, en particulier pour la communauté copte orthodoxe, largement majoritaire. Après le renversement du gouvernement des Frères musulmans par l’armée en 2013, à la suite de manifestations auxquelles les chrétiens ont largement pris part, le nouveau pope copte Tawadros II obtient du régime certaines faveurs politiques. L’article 235 de la Constitution de janvier 2014 invite notamment le parlement à voter une loi organisant la construction et la restauration des lieux de culte, permettant aux chrétiens d’exercer librement leurs rites.

Rencontre entre le pope Tawadros II et le maréchal Sissi, le 28 juillet 2016 au Caire © The Egyptian Presidency/Handout via REUTERS. Rencontre entre le pope Tawadros II et le maréchal Sissi, le 28 juillet 2016 au Caire © The Egyptian Presidency/Handout via REUTERS.

Jusqu’alors régie par un décret restrictif de 1934, la construction d’églises est rarement permise par les autorités égyptiennes et la rénovation des bâtisses donne lieu à des démarches interminables. Si l’État ne fournit pas de données officielles, le nombre d’églises ne semble pas répondre aux besoins des fidèles. Ce nombre est estimé à plus de 2 600 par la presse et les organisations chrétiennes étrangères, sans compter plus de 2 000 édifices qui auraient été construits illégalement au fil des années, contre environ 100 000 mosquées enregistrées par le gouvernement.

Le nombre de chrétiens demeure lui-même une sorte de secret d’État, chaque partie minorant ou exagérant les chiffres selon les intérêts politiques à faire valoir. Les études les plus fiables les évaluent entre 6 % et 10 % des 91 millions d’habitants du pays.

La loi nouvelle allège, en principe, la procédure d’obtention du permis de construire, et ouvre la voie à la régularisation des constructions illégales. Pas moins d’une quinzaine de versions du texte a été discutée ces derniers mois par le gouvernement et les représentants des trois principales Églises : copte orthodoxe, évangélique et catholique.

Parmi les dispositions contestées, l’article 2 concentre à lui seul l’exaspération des chrétiens et des différents mouvements de défense des droits de l’homme. Il soumet l’autorisation de bâtir une église à la condition que sa superficie soit proportionnelle au nombre et aux besoins des citoyens chrétiens présents sur le territoire concerné. Selon le ministre des affaires juridiques et parlementaires, Magdy el-Agaty, s'exprimant sur le site Parlmany, il ne s’agit pas « d’imposer des restrictions mais simplement d’affirmer qu’il n’est pas possible de construire une cathédrale dans un petit village ».

Dans un communiqué officiel publié deux semaines avant le vote, l’Église copte orthodoxe dénonçait des « amendements inacceptables susceptibles de provoquer une menace pour l’unité nationale en raison de la complexité et des obstacles qu’ils contiennent sans considération de la citoyenneté et des droits des Égyptiens coptes ». « C’est la première fois que l’Église publie un communiqué aussi virulent, commente le fondateur de l’association El-Mesryoun did El-Tamyiz El-Dini (Les Égyptiens contre la discrimination religieuse), Mounir Megahed. Ce fut une réaction salutaire. L’Église n’a aucune raison valable de soutenir une loi qui légalise la discrimination religieuse. »

La résignation des représentants coptes

À l’issue d’un synode tenu exceptionnellement pour discuter de cette loi, l’Église copte orthodoxe offre néanmoins au gouvernement son approbation, tard dans la nuit du 24 au 25 août. La résignation face à un projet gouvernemental jugé moins prohibitif que la réglementation antérieure ainsi que la pression de la présidence pourraient expliquer ce revirement. « Il est difficile de savoir s’il y a eu des contestations au sein même de l’institution, explique Mounir Megahed. Mais une chose est sûre, le pope est le seul acteur politique qui compte vraiment, et il sait que l’Égypte restera un État policier non laïque. »

L’Église évangélique, qui représente la deuxième communauté chrétienne du pays, avait également publié un communiqué critiquant le projet gouvernemental – avec certes moins de véhémence. Après le vote de la loi, le révérend Andrea Zaki, chef de la Communion évangélique d’Égypte, n’a pourtant pas eu de mots assez dithyrambiques pour saluer l’avènement d’une « loi très importante » qui, dit-il à Mediapart, le « rend confiant dans l’avenir ».

Certains députés coptes oscillent également entre les déclarations incendiaires et la modération requise à l’égard d’un projet auquel tient le président qu’ils soutiennent. Au sein de la majorité législative au pouvoir, deux partis ont présenté des propositions de loi alternatives, le parti nationaliste El-Wafd (La Délégation) et le Hizb El-Mesryeen El-Ahrar (Le parti des Égyptiens libres). Ce dernier, qui compte le plus de membres au Conseil des représentants, la seule chambre du parlement, a été créé en 2011 par l’homme d’affaires copte Naguib Sawiris pour contrer les Frères musulmans et soutenir le maréchal Abdel Fatah al-Sissi aux élections présidentielles de 2014 et législatives de 2015.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Toutes les personnes citées dans cet article, sauf mention contraire, ont été contactées par Mediapart entre le 25 août et le 3 septembre.