Jörg Hofmann, président du syndicat IG Metall: «Les travailleurs ont aujourd'hui besoin d’un maximum de protection»

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Comment faire pour que les révolutions technologiques et climatiques ne conduisent pas à une destruction massive d’emplois et à une dislocation du droit du travail ? Entretien avec Jörg Hofmann, président du syndicat allemand IG Metall, plus important syndicat sectoriel au monde.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– Après presque dix ans de baisse ininterrompue du chômage (4,9 %), doublée d’excédents commerciaux et budgétaires records, l’économie allemande très exportatrice n’est pas seulement touchée par un ralentissement de l’activité mondiale et par la nouvelle donne géopolitique et économique impulsée par la Chine et les États-Unis (lire notre article). Elle est aussi placée face à des défis environnementaux et technologiques qui menacent le cœur de sa puissance industrielle.

La transition énergétique, déjà bien engagée, se révèle ainsi être un processus délicat et coûteux qui provoque de fortes résistances de la part de l’économie « classique ». L’impératif climatique a par ailleurs frappé de plein fouet une industrie automobile au rôle central et qui n’avait pas prévu l’arrivée aussi brusque du passage à la voiture électrique. L’Allemagne est aussi en train de se rendre compte qu’elle a pris du retard sur le développement de ses infrastructures de logement, de transport mais aussi de communication, et ce au moment où l’industrie allemande passe à l’ère de la numérisation et de la robotisation. Tout cela commence à modifier l’organisation et le droit du travail et implique de développer au maximum les droits qui protègent les salariés, comme l’explique Jörg Hofmann, président du syndicat allemand IG Metall, plus important syndicat sectoriel au monde.

Jörg Hofmann. Jörg Hofmann.

Le taux de chômage allemand est bas, mais l’emploi précaire ne diminue pas. La numérisation va-t-elle renforcer cette précarité ?

Jörg Hofmann : Avec les réformes Hartz IV de Schröder, nous avons créé une situation où des centaines de milliers de personnes n'espèrent plus accéder à des emplois stables et convenablement rémunérés. Aujourd’hui, nous avons une grosse majorité de salariés avec un emploi stable et qui profitent de solides augmentations salariales. Et à côté, 2 à 3 millions de personnes qui travaillent dans la précarité. Malgré la bonne conjoncture, nous n’avons pas réussi à réduire le groupe des bas salaires. Sur cette base, l’Institut du marché de l’emploi et de la formation professionnelle estime que la numérisation va conduire à la destruction, mais aussi à la création de 1,5 million d’emplois sur les quinze ans à venir. D’autres changements structurels, comme l'électrification dans le secteur automobile, vont aussi peser lourd. Le scénario de la création massive d'emplois précaires est le scénario que les travailleurs ont en tête et qui fait peur.

Comment conjurer cette peur ? Que propose votre syndicat ?  

Je dois moduler ma réponse. Nous avons, d’un côté, une pression extrême des marchés financiers pour restructurer et « rationaliser » les entreprises. Cela crée beaucoup d’insécurité. Face à cela, la réponse est le travail syndical classique, qui consiste à établir des standards sociaux dans l’entreprise. Par ailleurs, nous avons une transformation de la culture et de l’organisation du travail dans les entreprises. Or dans ces processus, nous devons clairement renforcer les droits du salarié, qui doit aussi profiter de la flexibilité. Cela conduit à faire évoluer les accords collectifs vers des mécanismes qui permettent des choix plus individuels. 

Plus concrètement ?

« Décide toi-même », c’est un peu l’idée de base de l’accord collectif signé au début de l’année 2018 dans la métallurgie. Il permet au salarié de choisir s’il touche une partie de son augmentation en jours de congés. Établir des règles et poser des limites pour le bien-être du salarié, c’est aussi l’objectif des accords sur l’interdiction de contacter ses salariés à toute heure du jour et de la nuit. De même que celui des accords qui limitent l’extension non contrôlée du temps de travail. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un maximum de protection, d’un peu moins de règles générales, et de plus d’accords qui permettent aux salariés de décider eux-mêmes.

Comment assurer une protection au travailleur dans le cas du crowdworking, ce travail à la tâche externalisé via une plateforme internet et sans contrat ?

Nous suivons de près les évolutions qui concernent les crowdworkers. Pour l’instant, ce n’est pas un phénomène de masse. Ceci d’autant plus que les entreprises veulent plutôt augmenter la sécurité du traitement de leurs données. Le crowdworking peut aussi déboucher sur des problèmes de propriété intellectuelle. Bref, je n’attends pas de fort développement dans ce secteur.

Volkswagen vient d’annoncer une réduction d’effectifs de 5 000 à 7 000 postes dans le cadre de l’automatisation de sa production, Comment accompagner les mutations industrielles en limitant la casse ?

L’usine Volkswagen de Zwickau, en Saxe, est en train d’être entièrement adaptée à la production de véhicules électriques. Les 5 000 salariés qui y travaillent vont voir leur activité actuelle disparaître. L’entreprise doit requalifier ces salariés, et se donner le temps de les former à de nouvelles tâches qui ont un avenir. On définit donc le profil professionnel du salarié, on voit ce dont l’entreprise va avoir besoin, on évalue à quel point le poste du salarié va être touché et doit évoluer ainsi que la formation nécessaire. La première conséquence, c’est que le volume de production de l’usine va diminuer. Car il va bien falloir renvoyer sur les bancs de l’école tous ces gens qui n’ont pas suivi de formation formelle depuis des années. C’est un processus difficile où l’engagement des partenaires sociaux est essentiel. Dans le cas de cette usine, le contexte est assez confortable. Personne ne va être licencié, chacun a une perspective et il n’est « que » question d’acquérir des qualifications.

À Zwickau, vous avez négocié un accord de maintien de l’activité et de l’emploi. Mais ce n’est pas possible partout.

Effectivement. À Zwickau, Volkswagen va construire une plateforme entière de voitures. Des étapes de fabrication supplémentaires vont être transférées là-bas. Ce qui va permettre de maintenir l’emploi sans licenciement. C’est le résultat de négociations entre le comité d’entreprise, IG Metall et la direction sur les transformations qui touchent l’entreprise. Mais au niveau du groupe, le volume de travail va nettement baisser avec le passage à l’électrique et la numérisation. Jusqu’à maintenant, le vieillissement démographique a permis de réduire les effectifs sans casse sociale. Mais ailleurs, cela peut être plus difficile. Prenons l’exemple de l’usine Bosch de Homburg, dans le Land de Sarre. Elle produit exclusivement des pièces détachées pour les moteurs diesels. Une perte massive de commandes est donc à prévoir. Et il n’y a pas beaucoup d’espoir de pouvoir relancer la production d’autres composants sur place. IG Metall va tout de même essayer d’obliger Bosch à transférer d’autres activités qui ne disparaîtront pas vers Homburg. Mais si cela ne marche pas, je ne sais quel espoir auront nos collègues de trouver des emplois équivalents sur le marché du travail.  

Pourquoi pas ? Le taux de chômage est bas…

Restons sur l’exemple sarrois, où un réseau très dense de sous-traitants automobiles centrés sur la technologie du moteur atmosphérique est concerné. Il y a Eberspächer, qui fait des pots d’échappement, ZF, qui fabrique des boîtes de vitesse, et Bosch, qui produit toutes sortes de pièces de moteur, etc. Nous allons donc avoir un gros problème de reclassement au niveau du marché de l’emploi régional. Par ailleurs, le marché du travail allemand est très compartimenté, avec des secteurs, comme les services, qui abritent beaucoup de bas salaires et de jobs peu qualifiés, et l’industrie qui se situe à l’opposé. Ainsi, vous pourrez difficilement convaincre quelqu’un qui travaille aujourd’hui dans l’industrie de se réorienter vers les services avec une baisse de salaire de 30 % à 50 %. Les énormes différences de salaire qui existent aujourd’hui dans l’économie allemande empêchent aussi la mobilité de l’emploi d’un secteur à l’autre. 

Nous parlons surtout des grandes entreprises. Que faire pour les multiples PME qui constituent le gros du tissu industriel allemand ?

Je ne veux pas jouer les Cassandre mais si, pour l’instant, nous contrôlons la situation, le problème de la reconversion des emplois industriels va grossir. Face à cela, IG Metall prépare un « Atlas des transformations » pour toute l’Allemagne. La chose est en cours. Ce sera un état des lieux des transformations industrielles. Il permettra de voir où sont les points chauds et les points les plus avancés de la transformation, entreprise par entreprise. Nous indiquerons ce qui est en cours dans l’entreprise, mais également les implications pour l’emploi, les délocalisations, les externalisations, les embauches, ainsi que les implications pour le climat. Cet atlas doit permettre à l’entreprise et aux représentants des salariés et syndicalistes de voir dans quel sens et à quelle vitesse on avance sur la formation et autres points. Cela doit aussi servir à gérer la situation au niveau régional.

Au niveau international, comment la numérisation influence-t-elle votre action ?

L’Allemagne produit des biens et des services qui répondent à des normes de qualité élevées et soumises à garantie. Il y a donc des productions qui ne partiront pas. En revanche, le cloud et l’Internet des choses changent les réseaux logistiques et commerciaux. On peut désormais remplacer le réseau commercial par une plateforme internet. De même, toutes les machines construites aujourd’hui peuvent être connectées. Les données de fonctionnement d'une machine qui se trouve en Malaisie peuvent être lues et collectées au siège de l’entreprise. Avant, on envoyait un spécialiste pour assurer la maintenance. Aujourd’hui, on envoie un ordre à un travailleur sur place capable de changer le module X contre le module Y. Cela change très concrètement l’organisation du travail et l’emploi.

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