Allemagne: le modèle exportateur en question

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Le gouvernement fédéral allemand a révisé à la baisse sa prévision de croissance. Il promet qu’il ne s’agit que d’un « trou d’air » mais le modèle économique du pays, appuyé sur une croissance élevée des exportations, vacille. Car quand la Chine s’enrhume, l’Allemagne tousse...

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L’économie allemande ralentit brutalement. Ce 17 avril, le gouvernement fédéral a indiqué qu’il ne prévoyait plus que 0,5 % de croissance pour 2019. Voilà un an, cette prévision était encore de 2 %. Si cela se confirmait, l’économie allemande connaîtrait un coup de frein jamais vu depuis 2013, à la sortie de la crise de la zone euro. Pour information, la France prévoit 1,4 % de croissance en 2019, soit près de trois fois plus. Le 4 avril dernier, les grands instituts économiques du pays avaient aussi révisé drastiquement leurs prévisions pour 2019 à la baisse. Au lieu d’une croissance de 1,8 % prévue voilà un an, leur prévision est désormais de 0,8 %.

Angela Merkel et son ministre des finances Olaf Scholz. © Reuters Angela Merkel et son ministre des finances Olaf Scholz. © Reuters

Ce ralentissement est, pour l’instant, analysé comme purement conjoncturel par les économistes. Il est lié principalement à celui du commerce mondial et aux incertitudes du moment. Si les exportations allemandes continuent à croître, leur progression n’est plus suffisante pour dépasser celle des importations. Le commerce extérieur enlève donc de la croissance au PIB (produit intérieur brut) allemand alors que la demande intérieure reste relativement faible au regard des conditions d’emploi et des besoins d’investissement. Ce phénomène a débuté l’an passé et il pourrait, selon l’analyse des instituts, se poursuivre jusqu’à l’an prochain.

Ainsi, en 2018, le commerce extérieur a enlevé 0,4 point de PIB à la croissance, portant celle-ci à 1,4 %. Selon les prévisions des instituts, cette année, le commerce extérieur devrait ôter 0,9 point de PIB à la croissance, soit plus de la moitié de la croissance de la demande intérieure. Pour le moment, les conjoncturistes estiment que la reprise des exportations permettra à l’économie allemande de retrouver 1,8 % de croissance l’an prochain. C’est possible, mais « trou d’air » ou pas, le phénomène allemand est loin d’être anecdotique. Il montre que le modèle économique allemande reste le même depuis trente ans, centré autour d’une croissance élevée des exportations. Sans elle, la croissance tombe rapidement sous les 1 % annuels. Autrement dit, la croissance allemande est très largement dépendante de la demande mondiale : elle est très forte quand tout va bien et très faible quand les difficultés surviennent. Du reste, elle dépend de plus en plus de la demande chinoise avant toute chose. Quand la Chine s’enrhume, l’Allemagne tousse.

Le trop modeste rééquilibrage de l’économie allemande

Cela conduit à s’interroger sur le fameux rééquilibrage de l’économie allemande vers la demande intérieure. En 2018, la demande intérieure a apporté 1,8 point, cette année 1,6 selon les instituts. Mais une telle contribution est-elle tenable à terme sans l’impulsion des exportations ? En réalité, la croissance de la consommation des ménages demeure assez modérée au regard de la situation apparente de l’emploi. En 2018, elle n’a progressé que de 1 %, soit un niveau proche de celui de la France (+ 0,9 %), mais avec un taux de chômage inférieur à 4 % contre plus de 8 % en France. En 2019, la croissance de la consommation des ménages ne dépassera pas 1,3 %.

Il y a à cela plusieurs raisons. La première est que, comme l’a démontré une étude de l’institut DIW de janvier dernier, les emplois à très bas salaire demeurent très importants, même s’il y a eu une légère baisse récemment. Selon cette étude, 24,5 % des salariés allemands touchent ainsi une rémunération inférieure aux deux tiers du salaire médian. L’introduction du salaire minimum n’a pas modifié cette situation. Globalement, les salaires qui sont inférieurs au salaire médian étaient encore tous sous le niveau de 1995 et pour les bas salaires, le niveau est inférieur de 5 à 10 % à celui de 1995. Bref, pour une grande partie des Allemands, le plein-emploi n’est pas synonyme de bien-être et, partant, leur consommation est forcément contrainte.

Évolution des salaires réels en Allemagne par tranche de 10 % depuis 1995. © DIW Évolution des salaires réels en Allemagne par tranche de 10 % depuis 1995. © DIW

À l’inverse, les salaires les plus élevés sont ceux qui ont le plus bénéficié des hausses de salaires. Selon le DIW, les rémunérations qui sont dans les 30 % les plus élevées ont progressé de 7 % par rapport à 1995. Mais ce sont aussi ceux qui épargnent le plus… En 2018, le taux d’épargne allemand a franchi la barre des 10 % du revenu disponible brut, à 10,4 % contre 9,9 % en 2017. Le taux de chômage très bas en Allemagne cache une part importante de bas salaires et de temps partiels qui sont entretenus par la flexibilisation du marché du travail et réduisent ainsi la prise de relais de la consommation dans la croissance.

Cette flexibilité permet, du reste, aux entreprises allemandes d’ajuster les coûts salariaux aux évolutions de la conjoncture. De fait, la croissance du salaire réel, selon Destatis, l’office statistique fédéral allemand, est passée de près de 2 % en 2014-2016 à 1 % en 2017 et 1,3 % en 2018. Ce sont des niveaux relativement faibles au regard de l’importante compétitivité hors coûts de l’Allemagne. Mais cela signifie que l’ensemble de l’économie s’adapte à l’évolution des exportations. Pour maintenir un niveau relativement soutenu des exportations, il faut que le salaire réel global allemand (celui qui prend en compte les fournisseurs des exportateurs, notamment dans les services) progresse de façon modérée. Mais lorsque la croissance des exportations est structurellement réduite par la demande mondiale, alors la demande intérieure ne peut guère prendre le relais que de manière limitée.

Voilà qui prouve la persistance du modèle mercantiliste allemand : alors que le pays est en plein-emploi du point de vue statistique et bénéficie de taux réels négatifs historiquement bas, la demande intérieure continue de s’ajuster pour compenser les évolutions des exportations. Mais la vraie question est désormais de savoir si le modèle exportateur allemand est tenable.

L’idée d’un rebond en 2020 des exportations repose sur l’hypothèse d’une reprise du commerce mondial. Dans la prévision des grands instituts, la contribution du commerce extérieur à la croissance est quasi nulle (– 0,1 point de PIB) avec une croissance des exportations de 4,3 % contre 2,8 % en 2019. Mais ce rebond repose sur l’idée que le commerce mondial lui-même repartirait. Or, rien n’est moins sûr. Depuis vingt ans, le succès exportateur allemand s’est construit sur deux piliers, la modération salariale et l’avancée technologique, sur deux secteurs, l’automobile et les biens d’équipement, et sur un marché principal en croissance, la Chine. Ce modèle est désormais clairement menacé.

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