Un flic honnête dans le narco-Etat le plus violent du monde

Trafic de drogue, corruption, violence, impunité sont le quotidien du Honduras, petit pays d'Amérique centrale par lequel transite 80 % de la cocaïne expédiée du sud du continent vers le Mexique et les États-Unis. Mais quelques hommes y font figure d'exception, comme Nelson, nom d'emprunt d'un des plus hauts responsables de la lutte antidrogue, qui raconte ses missions. Un témoignage glaçant.

Andros Lozano

18 mai 2014 à 18h27

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À cette heure avancée de la soirée, ils sont peu nombreux à oser se promener ou à conduire dans les rues à moitié désertes de Tegucigalpa, capitale du Honduras. Les membres des gangs de maras si, bien sûr, mais ils ont un avantage : ils sont armés jusqu'aux dents. Eux aussi ont peur de la mort. Ici, dans ce jardin d'une maison qui a un jour appartenu à un diplomate chilien et qui est devenu un restaurant à la belle étoile, on entend seulement le bruit lointain des moteurs de voiture. L'établissement est fermé et seul le silence nous accompagne. L'obscurité est si épaisse qu'on y voit à peine. Nos pupilles auront besoin de quelques minutes pour se dilater comme celles d'un chat et que l'on puisse se parler. Jusqu'à cet instant, on n'échange que quelques formules de politesse.

Maintenant, Nelson et moi nous observons, deux corps face à face autour d'une table couverte d'une nappe blanche. Je me rends compte que, comme dans n'importe quel jeu de cartes, il veut dominer le jeu, que rien ne lui échappe. C'est pour ça qu'il annonce vite ses règles : pas d'appareil photo ni d'enregistrement. « Seulement des notes dans ton carnet et ton cerveau, vu ? » dit-il d'une voix mielleuse. Dans le ciel, une lune qui ressemble à un quartier d'orange veille sur notre rencontre.

En réalité, Nelson n'est pas Nelson. Seulement un pseudonyme de protection. Mon informateur, qui n'a que peu de supérieurs, est un très haut fonctionnaire antidrogue du Honduras qui ne peut pas révéler son identité. S'il le faisait, il affirme qu'il « vivrait aussi longtemps qu'un billet de cinq dollars met à brûler ». Et Nelson veut vivre. À la maison, une femme et un enfant l'attendent.

Il est arrivé à notre rendez-vous dans une petite voiture rouge dont je n'arrive pas à voir la marque. Comme j'ai insisté pendant des semaines, il a fini, à contrecœur, par accepter de me rencontrer. Je lui ai expliqué par téléphone que je souhaitais qu'il me raconte comment agissent les grands cartels de la cocaïne au Honduras depuis que le Mexique leur fait la guerre. Mais avant d'approfondir ce sujet de moindre importance – du moins pour lui –, Nelson préfère s'attarder sur sa survie quotidienne, un enfer sur terre qui ressemble à une souricière.

« Je mange ce que je cuisine moi-même. J'ai peur que les narcos n'achètent l'un des miens et ne m'empoisonnent », raconte-t-il avec la froideur d'un petit fonctionnaire agrafant des dossiers. « Je dors au quartier général protégé par quatre ou cinq fourgons lumières allumées et quelques-uns de mes hommes de confiance en patrouille. » Je suis écrasé par les mots de Nelson, je n'aurais jamais pensé qu'il commencerait son histoire en détaillant ses peurs les plus intimes.

– Vous arrivez à vivre un instant sans avoir peur de mourir ?

Non. Jamais.

Nelson me raconte que demain, presque à l'aube, il retournera à son enfer personnel comme chef provisoire du département de la police de Copán, à la frontière avec le Guatemala. Il exige que je ne dise pas depuis combien de temps il est responsable antinarco ni quand a lieu cette conversation. Si je le fais, quelqu'un pourrait l'identifier.

Nous faisons des rotations. Là-bas, personne ne tient longtemps. Il y a trois options : qu'ils te tuent parce que tu les emmerdes, qu'ils t'achètent avec beaucoup d'argent ou que tu survives quelques mois en leur faisant la chasse comme tu peux. Après, ils te relèvent. J'espère que la hiérarchie va désigner ma relève, parce que je les emmerde trop.

80 % de la cocaïne passe par la région

Une fois arrivé à Copán, Nelson va travailler pendant dix-sept jours de suite, avant d'aller se reposer et voir sa famille pendant deux jours à Tegucigalpa. Tant qu'il est dans cette région frontalière du Guatemala, il ne peut pas se défaire de cette sensation que tout ce qu'il fait ne sert pas à grand-chose. Lui qui est allé là-bas pour combattre les marchands de poudre blanche a vu que les ruses des narcos sont infinies. « Avec eux, la réalité dépasse l'imagination la plus tordue. »

Mon informateur, le plus méfiant que j'aie jamais rencontré, ce qui se comprend vu qu'il a le couteau effilé de la mort sous la gorge, explique qu'on croise sur les routes du département de Copán de la cocaïne provenant du Pérou, de Colombie ou du Venezuela. Il confirme ce qu'avait souligné un rapport du département d'État des États-Unis : 80 % de la cocaïne expédiée du sud vers le nord du continent américain passe par ici. Et selon des informations classifiées qu'il a eues entre les mains, les cartels mexicains de Sinaloa et Los Zetas se disputent le contrôle des territoires honduriens pour le stockage et le trafic de drogue.

D'abord, ils apportent la drogue par avion ou par la mer dans l'est du Honduras, comme dans le département de Olancho. Ils disposent de leurs propres pistes d'atterrissage dans de grandes propriétés depuis des années. Et quand ils passent par la mer des Caraïbes, par des villes comme La Ceiba ou Trujillo, ils n'ont qu'à acheter les garde-côtes.

Nelson poursuit son explication en mesurant chaque mot au millimètre. Avant de parler, il analyse les répercussions de ce qu'il s'apprête à dire. Il vient de me rencontrer et il ne peut pas faire confiance à un journaliste espagnol dont il ne sait à peu près rien. Mais Nelson est conscient d'une chose : dans son pays, la majorité des journalistes ne peuvent pas informer librement de ces affaires aussi troubles et, s'ils le font, leur vie est en danger. C'est pour ça que l'agent antidrogue continue la conversation.

Il dit qu'il doit raconter ce qu'il sait s'il veut que son pays prenne un nouveau cap. « Je veux que le Honduras ne soit plus un narco-État. Nos autorités ne disent rien ou bien font partie de ces affaires de drogue. » À cet instant, Nelson incline son corps vers l'avant, croise ses doigts et dit : « Tu as sûrement lu que San Pedro Sula est la ville la plus violente du monde (en 2012, l'ONU a classé le Honduras comme le pays au plus fort taux d'homicides par habitant, et cette ville comme la plus violente – ndlr). Là-bas, ce sont les gangs des maras et les grands clans de la drogue qui font la loi. Tout passe entre leurs mains. C'est le point de passage d'une grande partie de la cocaïne qui va de l'est à l'ouest du Honduras, puis vers le Guatemala, le Mexique et les États-Unis. Vu ? »

Les impôts des narcos

Quelques jours plus tard, je vais à San Pedro Sula, où je constate ce qu'a raconté Nelson. Par exemple que tous les commerçants, les chauffeurs de bus ou de taxi payent aux maras un impôt révolutionnaire. Ou que la vie ne vaut effectivement pas grand-chose : durant ma visite, un avocat est découvert mort sur un terrain vague. Pour un fait-diversier, San Pedro est une source inépuisable de travail. Je demande à Nelson quel est le pouvoir de la police et de l'armée dans cette ville.  

Faible. Beaucoup de mes collègues ferment les yeux sur ce qu'ils voient et savent pour quelques lempiras (la monnaie locale – ndlr). Ils sont corrompus, mais il faut comprendre qu'ils jouent leur vie. S'ils ne cèdent pas, nombre d'entre eux finissent criblés de balles dans un fossé ou démembrés dans un sac-poubelle. Et ils ont une femme, des enfants…

– Comment la drogue est-elle transportée à l'ouest du pays ?

Jusqu'à il y a quelques mois, à San Pedro, on surveillait les ambulances. Ils achetaient les chauffeurs ou ils se faisaient fabriquer des copies exactes des véhicules pour transporter de grandes quantités de cocaïne rapidement et sans éveiller les soupçons. Mais, maintenant, les narcos vont un peu plus loin. Ils ne respectent même pas les morts.

Nelson s'arrête quelques secondes. Pour la première fois de la soirée, il a l'air nerveux. Il se tripote les mains et je pense qu'il en a peut-être dit plus qu'il ne voulait. Mais après une pause qui me semble interminable, il décide de continuer : « Je disais qu'ils se servent des morts pour emballer leur marchandise. Ils contactent des familles très pauvres qui ont perdu quelqu'un pour acheter le cadavre. Ils leur offrent jusqu'à 10 000 dollars pour le corps et ils paient l'enterrement dans des villages à la frontière du Guatemala. Dans des lieux comme El Paraíso, Copán Ruinas ou Santa Rosa, où les maires sont impliqués dans le trafic. (Alexander Ardón, maire de El Paraíso, est un narco qui a fait construire une mairie sur le modèle du Capitole…– ndlr) Le transfert est réalisé dans des corbillards. Une fois arrivés, ils rouvrent les corps qu'ils avaient préalablement vidés, remplis de cocaïne et recousus, et voilà ! »

Contrebande de fourmis

Mais la drogue est toujours au Honduras. L'étape suivante est le Guatemala, d'où elle repartira dans de petits avions ou de petits bateaux jusqu'au nord du continent. Nelson m'explique que c'est sur les routes de Copán que lui et son équipe travaillent tous les jours en faisant des contrôles inopinés ou en prenant des véhicules tout-terrain chargés de cocaïne et d'hommes armés de mitraillettes et de fusils en embuscade. Quand il organise une opération, il prévient ses hommes cinq minutes avant. Ensuite il les fouille et leur demande de laisser leurs téléphones portables, pour éviter les indiscrétions. Il a confiance en eux mais dit que « le démon est malin ».

– Ce type d'opérations est-il efficace ?

Il l'était, mais il l'est de moins en moins. Les narcos possèdent de grandes propriétés des deux côtés de la frontière. Ils achètent d'immenses étendues de terres pour se déplacer sans crainte. Avant, ils transportaient la drogue par la route, mais depuis qu'on les emmerde, ils utilisent des bêtes de somme dressées, surtout des bœufs et des mulets, pour la leur faire transporter d'un pays à l'autre par des montagnes couvertes de forêt, sur quelques kilomètres sans barrière frontalière. On a découvert cette technique durant une opération en hélicoptère. Les animaux avançaient en file indienne sans personne pour les guider, ils connaissaient le chemin. On a appelé ça la contrebande de fourmis.

Il est minuit et Nelson commence à s'impatienter. Dans cinq heures, il devra être debout. « J'ai beaucoup parlé pour la première fois où nous nous rencontrons, et demain je dois me lever à l'aube », dit-il. Avant qu'il ne parte, je lui lance une dernière question.

– Tu crois en la justice ?

La justice est un serpent qui ne mord que ceux qui ne portent pas de chaussures. Joaquín Archivaldo Guzmán, “El Chapo Guzmán”, le grand narco, l'ennemi public numéro un des États-Unis, a été vu dans une propriété de ce département. Et personne n'a levé le petit doigt.

Nelson me serre la main, monte dans sa voiture et disparaît. Il est toujours vivant. El Chapo Guzmán a été arrêté en février au Mexique.

Andros Lozano pour tintaLibre 12, mars 2014

Version française : Laurence Rizet, Mediapart

Andros Lozano

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