Royaume-Uni: Corbyn récupère sa carte au Labour, mais pas son siège de député travailliste

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La décision des instances du parti travailliste de réintégrer Jeremy Corbyn, suspendu le mois dernier pour avoir minimisé l’existence d’antisémitisme au sein de la formation, porte un coup à l’autorité du nouveau patron, Keir Starmer.

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Après 19 jours d’exclusion, Jeremy Corbyn a retrouvé mardi soir sa carte d’adhérent au parti travailliste. Mais son successeur à la tête du Labour, Keir Starmer, a décidé mercredi que le député d’Islington, 71 ans, ne pourrait plus siéger à Westminster aux côtés des travaillistes, son attitude ayant « sapé et retardé [leur] travail visant à restaurer la confiance dans la capacité du parti travailliste à lutter contre l’antisémitisme ».

La manœuvre risque de durcir la guerre interne qui couve au Labour, premier parti d’Europe par le nombre de ses adhérents, entre soutiens de Corbyn, tenants d’une ligne ancrée clairement à gauche, et partisans de Starmer, au positionnement plus centriste, proche d’une « soft left » (« une gauche douce ») associée aux années d’Ed Miliband.

Starmer avait décidé, le 29 octobre, d’exclure Corbyn des rangs du parti, après que ce dernier avait minimisé, sur les réseaux sociaux, les conclusions d’un rapport accablant sur la gestion de cas d’antisémitisme par la direction du parti durant les années Corbyn, mené par un organisme indépendant, le Comité pour l’égalité et les droits humains (EHRC). « L’étendue du problème a été exagérée par nos adversaires à l’intérieur et à l’extérieur du parti, ainsi que par la majorité des médias », avait-il réagi.

Jeremy Corbyn le 18 novembre 2020 à Londres. © Daniel Leal-Olivas/AFP Jeremy Corbyn le 18 novembre 2020 à Londres. © Daniel Leal-Olivas/AFP

Mardi, Corbyn, candidat malheureux aux législatives de 2017 puis de 2019, s’est fendu d’un communiqué aux allures de mea culpa : « Nous ne devons jamais tolérer l’antisémitisme, ou minimiser les inquiétudes qui existent à son sujet. Ce n’était pas mon intention de le faire. Je regrette que ce dossier ait pu provoquer de la souffrance au sein de la communauté juive, et ne souhaite rien faire d’autre qui puisse l’exacerber encore, ou la prolonger. »

Dans la foulée s’est réuni mardi soir le comité des différends du Comité national exécutif (NEC) du Labour, c’est-à-dire un sous-panel de cinq membres de sa direction collégiale, qui a décidé, à l’unanimité, de réintégrer Jeremy Corbyn. Tout au plus ses membres ont-ils administré à Corbyn un avertissement, qui ressemble davantage à une « amnistie », selon le chroniqueur du New Statesman Stephen Bush. Starmer, désavoué par une sous-commission du parti qu’il dirige, a estimé sur Twitter mardi soir qu’il s’agissait là d’un « nouveau jour triste pour la communauté juive ».

Depuis qu’il a été élu à la tête du Labour en avril 2020, Starmer, avocat de formation, 57 ans, cherche à renouer le lien avec la communauté juive. Selon le rapport annuel de la Campagne contre l’antisémitisme, 94 % des Britanniques juifs n’ont pas voté pour le parti travailliste aux législatives de décembre 2019.

Après la réintégration de Corbyn, Starmer s’est dépêché d’annoncer, mercredi midi, qu’il interdisait à Corbyn de rejoindre le groupe parlementaire travailliste (203 sièges sur 650). Tout en précisant qu’il continuerait de « surveiller cette situation », laissant entendre qu’il pourrait réintégrer son prédécesseur au sein du groupe, le moment venu.

La décision de suspendre Corbyn avait été prise, en octobre, par David Evans, le secrétaire général du parti. Cette fois, c’est Starmer lui-même qui se mouille, en privant Corbyn de son siège travailliste, au risque d’alimenter les critiques sur une gestion politique et arbitraire d’un cas de discipline interne, en théorie soumis à des règles de procédures précises.

Starmer se justifie en expliquant que ce sont précisément les panels de discipline interne qui ont fait défaut, pour combattre l’antisémitisme au cours des dernières années, et que ces instances « n’ont plus la confiance de la communauté juive ». La décision de Starmer pourrait bien être contestée en interne, alimentant le feuilleton de nouveaux épisodes. « Keir Starmer a pris la bonne décision. [...] Nous continuons de penser que la “tolérance zéro” que nous réclamons vise à la fois les antisémites, mais aussi leurs défenseurs », a réagi Marie van der Zyl, la présidente du Conseil des députés des Juifs britanniques.

Sans surprise, des proches de Jeremy Corbyn ont dénoncé la décision de Starmer. « Ce serait la décision la plus stupide, et la plus auto-destructrice qui soit », avait prévenu, mercredi matin, Aaron Bastani, journaliste et figure de la gauche du parti. « Les interférences politiques doivent cesser », a réagi, de son côté, Jon Lansman, fondateur de Momentum, proche de Corbyn, mais aussi très critique sur l’antisémitisme au sein du parti (Mediapart l’avait interrogé ici en 2019).

La revue de gauche Jacobin dénonce, elle, une « attaque transparente à l’encontre de la gauche ». Quant à l’influent chroniqueur du Guardian, Owen Jones, il juge qu’il est « difficile de voir comment le Labour aurait pu gérer cela d’une pire manière » : « C’est chaotique. Cela a mis tout le monde en colère. Et cela a provoqué un schisme, en interne, alors même que des milliers de personnes sont en train de souffrir de la perte de proches, [...] tout en retardant l’application des recommandations du rapport de l’EHRC. »

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