A Ballymena, les partisans du Brexit veulent aller jusqu'au bout

Par Audrey Parmentier

La frontière entre les deux Irlande est au cœur des négociations du Brexit, alors que Theresa May a jusqu’à lundi 21 janvier pour revoir l’accord de sortie de l’UE. Reportage en Irlande du Nord, dans un des fiefs unionistes où la majorité des habitants soutient le Brexit.

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Ballymena (Irlande du Nord), de notre envoyée spéciale.- Bleu, blanc, rouge. Une rangée de drapeaux britanniques habille les établissements grisâtres. Les étoffes colorées semblent scotchées au ciel bleu. « Bienvenue à Ballymena », annonce une pancarte à l’entrée de la ville. Il s’agit du chef-lieu du comté d’Antrim, en Irlande du Nord. Coincée au milieu des longs plateaux verdoyants, cette ancienne cité industrielle semble tournée vers la Grande- Bretagne, son principal partenaire économique. Située à une centaine de kilomètres au nord de la frontière irlandaise, Ballymena est loin de l’agitation causée par le Brexit. Le comté du North Antrim est le fief du parti conservateur unioniste nord-irlandais (DUP) qui s’est positionné en faveur du Brexit. Ici, 62 % des habitants ont voté pour la sortie de l’Union européenne, à rebours de la province qui a majoritairement voté pour rester (56 %).

« Tout le monde a peur d’être dirigé par Bruxelles. Nous ne voulons pas perdre notre libre arbitre », explique Carl Merrick appuyé contre l’entrée du Tower Center, le complexe commercial de Ballymena. L’homme de cinquante ans s’exprime lentement et ses mots se succèdent avec difficulté. « L’Union européenne est un conglomérat de pays. Certains ont peur de perdre leur identité. En Irlande du Nord, la situation est déjà suffisamment compliquée à ce sujet. »

À demi-mot, Carl Merrick évoque le conflit nord-irlandais. Les Troubles (1968-1998) ont marqué au fer rouge l’histoire de la province britannique. La guerre civile a opposé les catholiques nationalistes (attachés à l’Irlande) aux protestants unionistes (tournés vers le Royaume-Uni).

« Je veux que l’on reprenne le contrôle de notre frontière, même si je ne comprends pas très bien les enjeux », avoue-t-il en baissant la tête. Pourtant, cette question est au cœur des négociations entre Londres et Bruxelles. La frontière entre les deux Irlande fait environ 500 kilomètres et comprend 275 points de passage. Pendant les Troubles, les checkpoints étaient nombreux avant d’être retirés en vertu de l’accord de paix du Vendredi saint en 1998. Au total, 30 000 personnes traversent la frontière quotidiennement pour se rendre au travail.

Michel Barnier, le négociateur pour l’Union européenne, a proposé la mise en place d’un « filet de sécurité » ou « backstop » qui accorderait une réglementation différente pour l’Irlande du Nord des autres provinces du Royaume-Uni en cas de Brexit sans accord. L’objectif ? Éviter la mise en place d’une frontière dure qui pourrait complexifier les relations économiques entre les deux Irlande. Mais cette proposition a été rejetée par la majorité des députés de Westminster, dont le DUP, obligeant la première ministre Theresa May à revoir sa copie pour lundi 21 janvier.

La cheffe du DUP Arlene Foster à la conférence de son parti, à Belfast, le 25 novembre 2017 © Reuters La cheffe du DUP Arlene Foster à la conférence de son parti, à Belfast, le 25 novembre 2017 © Reuters

« Je ne veux pas entendre parler du backstop. J’ai voté pour quitter l’Union européenne et je ne veux pas le faire à moitié », commente John Henry, 52 ans. Pour ce natif de Ballymena, les questions liées à la frontière sont infondées. « Je vous assure qu’il n’y aura pas de frontière dure, les gens pourront la traverser comme on le faisait il y a vingt ans », s’exclame-t-il en balayant, d’un revers de main, l’air glacial. Il poursuit : « Pour moi, l’idée d’une frontière électronique n’a aucun sens. Évitons les technologies, deux hommes suffisent pour contrôler une route ! »

À Ballymena, le bureau du parti unioniste surplombe dans la rue principale, Church Street. Le bâtiment beige est un peu défraîchi. La façade est ornée d’un lion rouge sur fond blanc. Depuis 1970, la famille Paisley, père et fils, règne sur le comté d’Antrim. Depuis 2010, Ian Paisley Jr est membre du Parlement du North Antrim. L’homme politique vante les mérites de la région. « Environ 24 % des industries nord-irlandaises sont ici. Par exemple, nous avons Bushmills, l’une des anciennes distilleries de whisky et Wrightbus l’un des pionniers des bus à un étage. Nous excellons dans le domaine de la technologie ou de l’ingénierie », dit-il fièrement.

Pourtant depuis quelques années, la ville a perdu de son éclat avec la fermeture des poids lourds de l’industrie comme Michelin, fabricant de pneumatiques. En 2015, le groupe français annonce son départ prévu en avril 2018. Il laisse 860 travailleurs dont la moitié aurait retrouvé un emploi. Dans le secteur des transports, Wrightbus est en difficulté. En juin 2018, l’entreprise, qui emploie 1 800 personnes, annonce 95 licenciements. Un coup dur pour la ville.

Mais pour Ian Paisley, la sortie de l’Union européenne n’est pas un problème. « 90 % de fermiers de la région ne seront pas impactés par le Brexit, car la majorité de leur production alimentaire est exportée vers la Grande-Bretagne, sauf le lait. Je ne pense pas que les habitants aient peur du Brexit. »

Sans doute n’a-t-il pas rencontré Caroline Russell, 45 ans. « Lors du référendum, je n’ai pas voté et c’est pour moi un grand regret, car j’aurais choisi de rester. Ce qui se passe est très inquiétant », explique-t-elle. Caroline Russell disparaît dans l’une des artères du centre-ville endormi. Il est midi, les échoppes ont commencé à fermer et les bars ne sont pas encore ouverts.

Meghan Dorman s’échappe de l’un des rares cafés bondés de Ballymena pour discuter : « J’ai voté pour rester et j’avais raison, regardez-moi ce foutoir ! » Originaire de Belfast, la jeune femme de 29 ans travaille à Ballymena depuis plusieurs années. « La plupart des gens ont choisi de sortir de l’Union européenne pour des raisons migratoires. La communauté rom est particulièrement stigmatisée à Ballymena », déclare-t-elle en baissant les yeux.

À Ballymena, la jeune génération semble plus préoccupée par le Brexit. À 20 ans, Ryan McComas travaille déjà dans l’une des banques du centre. Il vient d’un village situé à une vingtaine de kilomètres de Ballymena. « Sortir de l’Union européenne est la pire chose qui peut arriver à ce pays », explique-t-il avant denchaîner. « Le Brexit va coûter cher. La nuit dernière on avait presque un euro pour une livre alors que cette dernière est plus forte ! » s’inquiète-t-il.

Au-delà des conséquences économiques, le jeune catholique craint que le Brexit ne ravive les tensions communautaires. Ryan McComas fait partie de cette génération post-Troubles qui n’a pas connu le conflit sanglant. « Je me considère comme républicain, mais je ne déteste pas l’autre communauté. Simplement je ne suis pas d’accord avec eux », admet-il avant de marquer une pause pour réajuster ses lunettes à la monture épaisse. « Quand je me suis inscrit à l’université en Grande-Bretagne, on m’a demandé si j’avais des relations avec l’IRA [armée républicaine irlandaise – ndlr]. Là-bas, ils pensent que l’Irlande et l’Irlande du Nord sont la même chose. Ils ne font pas la différence ! » s’exclame-t-il.

Déjà 16 h 30 et la nuit tombe sur Ballymena. Chaque jour, des cars rutilants à destination de Belfast viennent y chercher les travailleurs qui remplissent les quelques entrepôts de la cité industrielle sur le déclin. De nombreux écoliers se dirigent vers la gare routière pour prendre le bus et rejoindre leur village respectif. Mais Ryan McComas n’est plus un écolier. Il tente de parier sur l’avenir : « Dans dix ans, il y aura une Irlande unifiée et une Écosse indépendante. Croyez-moi. »

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