Après le «non» en Ecosse, le Royaume-Uni s'oriente vers un Etat fédéral

Par Sébastien Martin

La victoire du « non » à l’indépendance en Écosse est le début d’un long processus. Alex Salmond, premier ministre, démissionne mais l’Écosse devrait obtenir plus de pouvoirs. Les autres régions – y compris l’Angleterre – veulent la même chose. Un rééquilibrage entre quatre nations est lancé. Si le Royaume reste uni, il s’engage dans une voie fédérale.

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Londres, correspondance. D’abord une évidence, qu’il convient de souligner. L’exercice démocratique que viennent d’achever l’Écosse et le Royaume-Uni est remarquable. Avec passion mais sans réelles tensions sur le terrain, les Écossais ont discuté de faire sécession. Ils ont pris l’une des plus importantes décisions politiques de leur vie dans le cadre d’un grand débat national, avec ferveur et respect. Ils se sont rués aux urnes, le taux de participation atteignant 85 %, un record historique en Écosse. Quant au gouvernement britannique, il a depuis le départ déclaré qu’il reconnaîtrait le résultat, quel qu’il soit. Le droit à l’autodétermination a été parfaitement respecté.

Les électeurs ont maintenant parlé et le résultat est clair, beaucoup moins serré que ne laissaient l’entendre les sondages. Les Écossais ont rejeté l’indépendance, à 55 % contre 45 %. Exactement deux millions d’entre eux ont refusé la création d’un nouveau pays, contre 1,6 million qui étaient pour. La réponse a été suffisamment forte pour que les indépendantistes excluent immédiatement de proposer un nouveau référendum dans les années à venir.

« La question est réglée pour une génération », affirme John Sweeney, le ministre écossais de l’économie. Alex Salmond, le premier ministre écossais, a annoncé sa démission dans la foulée, vendredi après-midi. S’il croit que l’indépendance est toujours un objectif atteignable, il renonce à en être la cheville ouvrière : « Le camp de base n’est plus très loin du sommet maintenant, mais je ne ferai pas partie de ceux qui vont au sommet. »

Le premier ministre écossais Alex Salmond a annoncé sa démission. © Reuters Le premier ministre écossais Alex Salmond a annoncé sa démission. © Reuters

Si une page d’histoire politique écossaise se tourne, ce n’est pas pour autant la fin du processus, mais au contraire le début de longues négociations. Le Royaume-Uni s’engage maintenant dans la voie d’une large réforme constitutionnelle, l’une des plus importantes depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Écosse doit recevoir plus de pouvoirs, comme s’y sont engagés tous les grands partis unionistes pendant la campagne. Mais le pays de Galles, l’Irlande du Nord et même… l’Angleterre devraient aussi en bénéficier. C’est un rééquilibrage entre les quatre nations qui est lancé.

Le premier ministre David Cameron a immédiatement présenté le chantier vendredi matin. « Il est maintenant temps que le Royaume-Uni se rassemble et avance. Et une partie vitale de cela est de trouver un équilibre, juste pour les Écossais, mais aussi – et c’est important – pour tout le monde en Angleterre, au pays de Galles et en Irlande du Nord. » En incluant les quatre nations qui constituent son pays dans sa déclaration, David Cameron élargit grandement son ambition, prévoyant une remise à plat des relations qui les unissent. Il ouvre ainsi la porte à un vrai fédéralisme au sein du Royaume-Uni, même si les modalités restent à définir.

Plus sensible encore, le premier ministre britannique inclut l’Angleterre – 85 % de la population – dans l’accord. Il compte ainsi répondre à la question de plus en plus cruciale de l’absence de parlement dans cette nation. Si l’Écosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord ont leur assemblée élue depuis 1998, le poids lourd du Royaume-Uni n’en a pas. Cela peut paraître sans importance, puisque Londres domine de tout son poids le pays. Mais cela provoque une situation paradoxale.

Sur des sujets comme la santé ou l’éducation, les députés élus en Écosse ont le droit de vote sur des lois… qui s’appliquent en Angleterre et au pays de Galles, mais pas chez eux. Cela provoque l’agacement grandissant des députés anglais, principalement dans le camp conservateur. « Mes électeurs veulent avoir le même accord que les Écossais », grogne Andrew Pearcy, un élu tory.

David Cameron entend avancer au pas de course dans cette grande réforme constitutionnelle. Il promet un « livre blanc » définissant les grandes lignes dès le mois de novembre, suivi d’un texte de loi débattu en première lecture avant fin mars 2015. Sachant qu’il s’agit d’une année électorale, avec les législatives prévues en mai 2015, cela s’annonce un exercice acrobatique.

Vendredi après-midi, les constitutionnalistes de l’université d’Édimbourg, qui donnaient une conférence de presse, tiraient d’ailleurs des visages d’enterrement. « Quelle improvisation ! », s’agace Charlie Jeffery, qui a fait partie de la dernière commission chargée par le gouvernement de plancher sur la dévolution (dite commission Calman, le nom de son président). « Les propositions qui viennent des trois partis indépendantistes ne sont pas cohérentes », ajoute Michael Keating, de l’université d’Aberdeen.

  • Comment en est-on arrivé là ?

Le Royaume-Uni a longtemps été un pays extrêmement centralisé. Mais dans les années 1970 et 1980, les tensions nationalistes se sont réveillées. En Irlande du Nord, la nation s’est entredéchirée entre catholiques et protestants, dans une guerre civile larvée qui a fait 3 500 morts. En Écosse, du pétrole a été découvert en mer du Nord, mais Margaret Thatcher, qui faisait face à une situation économique catastrophique pendant ses premières années au pouvoir, a refusé de partager cette cagnotte avec les Écossais. Ce facteur, et la désindustrialisation concomitante, explique en grande partie que les conservateurs soient aujourd’hui encore quasiment inexistants en Écosse (un seul député sur 59).

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