Jean-Pierre Filiu : «Le vrai problème d'Al-Qaida réside dans son rapport à l'islam»

Par et

Pour Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences-Po et auteur des Neuf Vies d'Al-Qaida, l'organisation terroriste créée il y a vingt ans par Oussama Ben Laden est aujourd'hui revenue à son point de départ. « La seule formation terroriste à vocation mondiale » n'arrive plus à se projeter en dehors de son environnement pakistanais, moyen-oriental ou nord-africain.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Jean-Pierre Filiu est professeur à Sciences-Po et l'un des meilleurs spécialistes français de ce qui, dans le jargon universitaire, s'appelle les “ jihadi studies ”, les études sur le Jihad. Parfaitement arabophone, il a aussi eu l'occasion d'observer directement les sujets de ses futures études lorsqu'il séjournait en Afghanistan dans les années 80 en tant que travailleur humanitaire. Dans son dernier ouvrage, Les Neuf Vies d'Al-Qaida (Editions Fayard, 2009), il examine le parcours de l'organisation terroriste créée par Oussama Ben Laden il y a vingt ans. Malgré l'incroyable notoriété de « la seule formation terroriste à vocation mondiale », Jean-Pierre Filiu estime qu'elle est aujourd'hui en déclin. Entretien.

 

Huit ans après le 11 septembre 2001, Al-Qaida reste la seule formation terroriste à vocation mondiale. Mais, dans ce jihad global, l'organisation d'Oussama ben Laden serait, selon vous, au terme de sa neuvième vie. La fin d'un cycle ?

 

Al-Qaida a célébré assez discrètement, le 11 août 2009, le vingt et unième anniversaire de sa création. Au contraire, l'organisation a accordé beaucoup plus d'éclat au huitième anniversaire du 11 septembre 2001. Dans ce cycle terroriste, Al-Qaida est en fait revenue à son point de départ. D'abord territorialement : sa direction se retrouve dans les lieux mêmes qui l'ont vu naître, ces zones tribales pakistanaises à la frontière de l'Afghanistan. Elle se trouve dans une situation comparable avec la grande guerre qui faisait rage en Afghanistan. C'était le djihad antisoviétique en 1988, c'est aujourd'hui la guerre des talibans contre la coalition qui soutient le gouvernement Karzaï.

 

Dans les deux cas, Al-Qaida n'est pas directement engagée mais espère tirer profit de la conflagration pour imposer son propre djihad global. Sa vision inédite, originale du djihad qui veut s'appliquer dans le monde entier, sans territoire ni peuple précis, et qui pourrait se projeter demain ici, après-demain là.

 

On comprend donc qu'Al-Qaida a de sérieux soucis : elle n'arrive plus à se projeter, heureusement pour nous tous. Son dernier complot terroriste d'ampleur remonte à l'été 2006 au Royaume-Uni. Et cela aurait pu être effroyable puisqu'on parlait d'une demi-douzaine d'avions qui auraient été précipités sur des métropoles américaines ou canadiennes. Depuis cet attentat déjoué, Al-Qaida recourt à des frappes beaucoup plus localisées – dans son environnement pakistanais, au Moyen-Orient ou en Afrique du Nord.

 

A ce jour, quel est l'état des forces militaires d'Al-Qaida ?

 

L'évaluation la plus courante aujourd'hui est de mille à deux mille membres. Ce qui est négligeable à l'échelle du milliard trois cents millions de musulmans. Un membre d'Al-Qaida pour un million de musulmans... Mais cette faiblesse numérique est aussi dans la logique d'une organisation qui, même au moment du 11 Septembre, ne comptait sans doute pas plus d'un millier de membres. Cet élitisme d'Al-Qaida est l'une de ses forces, qui lui a permis de neutraliser de nombreuses tentatives d'infiltration de ses rangs.

 

Diriez-vous qu'Al-Qaida a été réduite, non pas tant par ses ennemis que par ses amis ? C'est-à-dire par son incapacité à convaincre des milliers de musulmans de la rejoindre ?

 

Cliquez sur la vidéo pour voir la réponse de Jean-Pierre Filiu

 

Le plus gros problème pour Al-Qaida – ce qui peut probablement signifier sa perte – réside finalement dans son rapport à l'islam. Dans mon livre, je démontre que non seulement Al-Qaida n'est pas une organisation islamique mais qu'elle n'a aucun titre pour se réclamer de l'islam. Pire : elle est en guerre permanente avec la religion de l'islam, comme une secte disposant de son culte propre – le djihad pour le djihad ; du jamais vu en quatorze siècles d'islam. Rappelons aussi que l'écrasante majorité de ses victimes sont des musulmans tués dans des pays musulmans.

Aujourd'hui, Al-Qaida est rejetée par cet environnement musulman qui la combat et c'est là sans doute que se trouve la clef de sa perte. On attribue généralement au général américain Petraeus la défaite de l'organisation de Ben Laden en Irak. Mais la vérité est différente : cette défaite d'Al-Qaida a été obtenue par les forces islamistes, djihadistes, arabes qui sont engagées dans la lutte antiaméricaine. C'est à partir de 2006 et 2007, lorsque ces forces se sont retournées contre Al-Qaida, que l'on peut dater la mort de cette dernière en Irak. Bien avant que l'armée américaine n'en retire le profit et le bénéfice.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale