Entre Londres et Cambridge: mon village à l’heure brexiteuse

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À Widdington, bourg privilégié de l’Essex, la classe moyenne supérieure anglaise donne le tournis. Métaphore de la division du royaume, cette petite société rumine le Brexit – dont le report au maximum fin octobre 2019 a été validé à Bruxelles – avec des arguments passionnés, passionnants, irréconciliables.

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Widdington, Essex (Angleterre), envoyé spécial.– C’est un trou de verdure où l’argent coule de source. Entre Londres et Cambridge, dans l’Essex – comté dont le nom se réfère au royaume des Saxons de l’Est –, le village de Widdington abrite 500 âmes prêtes à mourir de satisfaction : chaque Anglais ne rêve-t-il pas de loger ici, tout comme le monde entier convoite d’habiter en Angleterre ?

À Widdington, le citoyen moyen s’avère, en toute simplicité, un millionnaire. La cinquantaine venue, il a pris sa retraite grâce à un régime privé par capitalisation. Le citoyen moyen joue au golf, fait cultiver son jardin, boursicote, épaule la création de jeunes pousses (startups), va au pub et socialise – au sens mondain et non collectiviste du verbe.

Carte du vote sur la sortie ou le maintien du Royaume-Uni dans l'UE © The Guardian Carte du vote sur la sortie ou le maintien du Royaume-Uni dans l'UE © The Guardian
Le citoyen de Widdington ne s’ennuie jamais. Quelque chose lui fait pourtant souci, depuis bientôt trois ans : le Brexit. Lors du référendum du 23 juin 2016, la population a bizarrement voté. Habituellement, elle désigne un député conservateur qui pulvérise les 50 % des suffrages lors de l’unique tour de la consultation. L’élu dépasse toujours de 20 000 voix (sur 60 000 votants) le concurrent suivant – traditionnellement un libéral-démocrate. Mais l’ordre a été bousculé lors des scrutins de 2015 (l’UKIP s’arrogeant la deuxième place) et de 2017 (le Labour jouant les outsiders).

De telles perturbations ne sont rien comparées à l’égalité alarmante, presque parfaite, dont a fait montre en 2016 le district d’Uttlesford : 50,68 % pour les partisans de la sortie de l’UE, contre 49,32 % en faveur du maintien. Widdington s’est retrouvé divisé, dans une Angleterre déchirée, au sein d’un Royaume-Uni écartelé.

Will Jennings, professeur de science politique à l’université de Southampton, qui connaît la carte électorale comme sa poche, avait prévenu : « Vous allez tomber dans une circonscription semi-rurale du centre de l’Angleterre tentée par un retour vers l’insularité dans un monde jamais aussi entremêlé – c’est un effet de l’appréhension face aux changements sociaux que de se réfugier dans les stéréotypes historiques. Cependant, comme le pays n’a aucune culture du référendum (le premier et quasiment unique date de 1975, au sujet de l’entrée dans le marché commun), les conséquences qu’induit ce type de consultation n’avaient pas été anticipées – d’autant qu’il y eut cette fois télescopage avec le moment populiste que vivent l’Europe et le monde. D’où une fragmentation des votes ayant disloqué le bipartisme traditionnel, au point de nourrir davantage encore l’inquiétude générale… »

© Mediapart

Pour prendre le pouls de Widdington, rien ne vaut sa tour de contrôle : Kristin, 63 ans, incarnation du sens commun pour les habitants, qui regardent d’assez haut – tout en protestant de leur extrême bienveillance – cette femme traitée en commère du village et considérée comme l’archétype de la lectrice du Daily Mail, deuxième torchon du royaume après le Sun. Pas très riche, inquiète au sujet de son vieux bouledogue prostatique, Kristin reçoit dans son cottage. Avec son mari, elle y a thésaurisé un bric-à-brac folichon, allant d’une affiche des Vacances de M. Hulot, du côté des WC, à un cou et une tête d’autruche en plastique, trônant sur un mur du salon.

Kristin évoque Churchill, son choix du « grand large » qui l’emporterait toujours sur l’Europe. Avec une mine de dégoût, elle livre le fond de sa pensée quant à son vote en faveur du Brexit : « Je ne supportais plus d’avoir à me faire dicter ce que je dois faire par des gens qui n’ont jamais mis les pieds ici. Et j’en avais assez de là où allait le pays. » Suit une litanie à laquelle personne n’échappe, surtout pas Tony Blair, invariablement traité de « criminel de guerre » (because l’expédition irakienne en 2003). Kristin exècre principalement les parlementaires. Elle n’a toujours pas digéré l’affaire de leurs notes de frais abusives. Elle les soupçonne de se cramponner pour toucher une retraite confortable, alors que le pays s’en va à vau-l’eau.

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« Nous avions la meilleure justice sur terre, que le monde nous enviait, se lamente-t-elle. Idem pour la poste. Tout est parti. Il n’y a plus ni fierté ni équité dans ce foutu pays. Regardez la privatisation des chemins de fer, qui n’a produit aucune amélioration pour les usagers puisqu’il fallait d’abord et avant tout engraisser les actionnaires. » On met le nom du travailliste Jeremy Corbyn sur le tapis : « Impossible de lui faire confiance : il a soutenu l’IRA. J’ai échappé à sept attentats terroristes irlandais quand je travaillais à Londres : une bombe a explosé une demi-heure après mon passage à Oxford Street ; j’ai entendu la déflagration d’une autre à quelques centaines de mètres. »

Kristin stigmatise « le manque de démocratie et de leadership ». Elle confie être déboussolée : « Je ne pense pas voter aux européennes, ni peut-être ensuite. Ne pas voter, c’est du gâchis ; mais de toute façon voter, c’est du gâchis. Je ressens à la fois une énorme colère et une énorme apathie. Personne ne nous écoute et nous n’écouterons bientôt personne. À Widdington, le Brexit a divisé des familles entières. Moi, je parle à tout le monde, mais pas de ça. »

Pour sa part, Cathie a choisi de rester au sein de l’Union européenne. Elle fait partie des amies de Kristin. Leurs sujets de conversation ne manquent pas, mais elles ne parlent jamais de « ça ». Avec son mari, Cathie n’aborde pas « ça » non plus, mais ils ne sont guère en bons termes. Ils sont même à couteaux tirés, après trente-six ans d’un mariage sans nuage. Il leur arrive de ne point se parler du tout des semaines durant. Cathie, ancienne fonctionnaire de police à Londres, nous emmène dans une pièce reculée de la maison, ostensiblement, le visage fermé, la démarche résolue. Son dos paraît adresser un message hostile à son époux laissé en plan. Celui-ci, commissaire de police tout juste à la retraite, viendra jeter un œil par la fenêtre, au prétexte de s’affairer dans le jardin.

« Il a hésité jusqu’au dernier moment, dit Cathie en serrant les mâchoires, avant de se prononcer en faveur du Brexit, sur un coup de tête. Il n’a même pas pensé aux conséquences désastreuses pour ma mère, qui vit depuis vingt ans à Avranches, en Normandie. Elle vient de prendre la nationalité française en décembre, pour soulager son angoisse. Elle, au moins, peut se targuer d’avoir un plan B ! Pour le Royaume-Uni, je ne vois pas comment s’en sortir. Un second référendum ne résoudrait rien tellement nous sommes divisés, dans les pires conditions : 50-50. »

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Cathie n’exonère pas la Commission européenne qui, selon elle, n’a rien concédé au premier ministre conservateur David Cameron venu réclamer des aménagements à Bruxelles et rentré bredouille, au point d’avoir dû se lancer dans un référendum – qu’il pensait cependant remporter haut la main. Tout a déraillé. Résultat : « La démocratie directe, ou prétendue telle, est en train de détruire la démocratie représentative. La propagande triomphe et nous assistons, c’est l’un des symptômes de cette tragédie politique, à une sloganisation de la vie politique. Les gens s’aboient violemment dessus à coup de phrases creuses. “Le Brexit, c’est le Brexit”, a ainsi répété le pays à la suite de Theresa May. Pourquoi pas “le fromage, c’est le fromage”, pendant qu'on y est ?! »

Cathie personnifie avec éloquence la qualité du recrutement de la police britannique, longtemps formée au dialogue avec une population à raisonner plutôt qu’à matraquer. Elle n’est pas spécialement de gauche, a même toujours voté pour les conservateurs à part quelques incursions en faveur des libéraux-démocrates. Toutefois, elle prise la vie démocratique dans ce qui fait sa richesse : la délibération. « Il faudra un jour, dit-elle la mine grave, revenir sur la langue qui nous a tous menés par le bout du nez. Rien que la formation et l’utilisation systématique du mot “Brexit” a été une trouvaille géniale mais atroce, une trouvaille performative, qui a imposé la chose dans l’esprit public, qui l’a rendue inévitable et incontestable. Ô néologisme magique : Brexit ! Ce n’est plus de la politique mais de la sorcellerie. Je suis horrifiée. »

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Je dois à mon ancien correspondant anglais – nous avons fait connaissance en 1969 –, qui vit à Widdington depuis plus d'un quart de siècle, d'avoir accompli, du 11 au 13 avril, ce qu'aucun étranger n'aurait pu réaliser sans un tel secours : entrer chez les gens pour parler politique, en toute confiance (certains prénoms ont été changés).

Par ailleurs, merci à Philippe Marlière – il enseigne à Londres et tient blog sur Mediapart –, qui m'a aiguillé vers de pertinents politologues britanniques.